Le Livre d’or de Jan, d’Hubert Colas
Antonin Ménard - 10 août 2009


La construction d’un spectacle comme Le Livre d’or de Jan est un projet ambitieux. Le point de départ de ce travail est de esquisser le portrait d’un personnage : Jan. Cette description est réalisée par une dizaine de personnages ayant une relation amicale, amoureuse voire fictive avec Jan. Il est absent. Cela donne une construction mentale d’un personnage par bribes, par indices. Mais on sent bien que cet absent n’est qu’un prétexte à définir d’une part chacun des personnages et d’autre part la philosophie de son travail. On apprend que Jan est un artiste contemporain. Il conçoit des installations plastiques qu’il nomme « œuvres sous vide 1, œuvre sous vide 2, etc. ». Il réunit cette communauté de neuf individus qui le connaissent plus ou moins bien. On ne sait pas vraiment, et le doute subsiste, si ce sont ses expériences qui font ses œuvres ou ses œuvres qui font expériences.

Ça commence en chanson, un acteur à l’allure de Jim Morrison, savamment habillé comme un Beatles, légèrement négligé joue de la guitare électrique en chantant à la manière d’un James Blunt (on a les références qu’on peut). Ce chanteur est derrière une paroi translucide de 8m de long pour 2,5m de haut qui est au centre de la scène. Durant toute la pièce,ce mur servira tantôt de miroir, tantôt d’écran de projection ou encore,comme pour ce chant ; d’une possible installation de Jan. Après cette ouverture annonçant que nous ne chercherons pas à comprendre mais que nous devrons nous laisser transporter par les sensations, par ces personnages, ces acteurs qui tenteront de nous rendre compte du fantomatique Jan. Ce même Jan pris dans un kaléidoscope d’histoires plus ou moins vraies, plus ou moins anecdotiques… Après cette ouverture donc, les acteurs arrivent un par un, guidés par une voix-off qui indique, « il entre », « elle entre » ou « elle est entrée », qui ensuite décrit qui ils sont par rapport à Jan et quelles relations ils ont eu ou pas avec l’artiste. Cette voix-off met en scène les acteurs et met en place leurs personnages à la manière d’une lecture de didascalie ou de la présentation des personnages au début d’une pièce classique. Là où les choses s’éclaircissent c’est que là où Jan disparu convoque ses amis pour qu’ils le racontent et qu’ils transmettent l’existence de sa vie et de ses œuvres sous vide, Hubert Colas lui convoque des comédiens pour jouer une pièce où il pourrait avoir disparu. Jan pourrait être Hubert Colas. L’équipe de création a une grande responsabilité pour mener à bien cette expérience. Les acteurs doivent mettre en place au mieux le projet du metteur en scène « disparu ». Le metteur en scène, lui, doit laisser la place aux acteurs et à leurs propositions par rapport à la disparition de Jan. Et assistant à cette expérience, on entendra ce que l’un des comédiens dit, à savoir : « une expérience est toujours réussie en tant qu’expérience ».

Nous assistons alors après cette présentation à un début très enlevé entre enquête, description et volonté de conserver des énigmes sur qui est Jan ?. On pourrait y voir un clin d’œil à la série Twin Peaks de David Lynch avec ce même goût du mystère et de l’humour. Notamment quand une des actrices raconte comment chez Jan elle s’est retrouvé emmerdée avec une chasse d’eau récalcitrante. Là où ce démarrage est subtil c’est dans l’écriture et la parole que porte les acteurs. En effet, le texte navigue sans cesse entre une affirmation et sa mise en doute. Ce qui est dit est toujours suivi d’un « peut-être ». Quand un comédien raconte un événement, il ajoute des précisions qui finalement brouillent ou plutôt multiplient les interprétations possibles de l’anecdote. Cela donne dans un même récit trois ou quatre visions de l’histoire. Ensuite l’énigme s’épuise et s’efface au profit d’une succession de numéros d’acteurs qui n’apportent rien de plus à la description ou à la perception de Jan. C’est pour cette raison que ce projet est ambitieux parce que Hubert Colas en metteur en scène attentif mais « absent » laisse la place aux acteurs qui oublient parfois le sujet pour lequel ils ont été convoqués. C’est-à-dire que le projet et sa réalisation tombe dans son propre écueil. En laissant la porte ouverte aux acteurs, ils oublient eux-mêmes qu’ils sont au service d’un « personnage » et d’une intrigue. Ils s’engouffrent dans leur ego de comédien. Ce qu’ils présentent c’est plus eux-mêmes en tant qu’acteurs que Jan et son œuvre. Même si, un acteur toujours en marge, arrive à nous donner à voir, l’esprit de Jan. C’est dans une série de propositions qu’il rend compte, sans explication, de la vie et de l’œuvre de cet artiste contemporain. C’est par exemple, au travers d’une chute qu’il fait du haut d’un mur d’enceinte du cloître des Carmes. On le voit, au fond, à jardin, marcher lentement sur ce mur haut de 4 ou 5 mètres. Ce soir-là, le vent souffle fort, ses vêtements flottent, il est debout face à la salle sur ce mur au fond de la scène. Le vent donne cette impression de déséquilibre et de danger. Il s’arrête puis sans qu’on y prenne gare, il se laisse tomber à l’extérieur de l’espace de représentation. Il a disparu. Dans cette chute et cette disparition, il donne une réalité à Jan. Mais ce n’est pas une réalité explicative, pourtant c’est une réalité qui s’accorde avec la notion de danger et de risque que tous les autres personnages décrivent quand ils parlent de Jan. C’est dans le même esprit que trois des comédiens se coiffent de casque de moto pour faire des équilibres sur chaises. Ils ont installé une douzaine de chaises en fer, pliantes. Ils s’asseyent dessus et essaient de tenir en équilibre sur les deux pieds arrière. Ils tiennent jusqu’à ce que la chute survienne, chute inévitable et inévitée. Puis ils recommencent ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chaises. Ces deux exemples précèdent ce dernier texte qui définit ce que Jan cherchait avec ces œuvres sous vide. Jan voulait donner à voir un moment de suspension, cet instant d’entre deux. Ce n’est pas le moment du choix de tomber, ce n’est pas celui non plus du résultat de l’expérience, mais c’est cet instant suspendu.

On notera que Jan n’a pas beaucoup d’importance en tant que personnage mais qu’il porte en lui des interrogations sur l’art et sur sa nécessité. En mettant en scène, cet artiste fictif ayant le goût du danger, de la suspension, de la limite, Hubert Colas décrit aussi le risque et la mise à nu que représente la création d’un spectacle qui est voué, une fois joué à disparaître. En deux heures, Hubert Colas et son équipe aura su tenter l’expérience de faire de la disparition un spectacle qui malgré quelques écueils aura su en cette soirée froide d’Avignon réfléchir des questions sur l’art et le théâtre. Est-on en tant qu’artiste ce que nous présentons aux spectateurs ? L’artiste et son œuvre sont-ils dissociables ? L’art doit-il être dangereux ? subversif ?


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