Lycéens en Avignon | témoignages 2
Antonin Ménard - 14 septembre 2009



10 juillet, 10h00.

Nous arrivons à Avignon quelques heures avant nos jeunes camarades critiques. Nous venons de passer deux jours à penser et imaginer notre atelier critique. Nous ne connaissons pas ceux avec qui nous allons fabriquer cet espace critique, ni dans quel cadre, ils s’inscrivent. Nous savons que c’est un partenariat entre la région de Basse-Normandie, des établissements scolaires, culturels ou sociaux et les CM1. Nous sommes dans la rue principale d’Avignon ou s’affichent commerces et spectacles dans l’effervescence du début de ce 63e festival. Nous sommes accueillis par le soleil et le mistral. C’est justement à l’école du petit mistral que nous allons rencontrer l’équipe des CÉMÉA [1] qui encadre les jeunes bas-normands. C’est aussi dans cet espace à deux pas de l’agitation festivalière que nous prendrons nos quartiers dans une école maternelle d’une sérénité et d’un calme propice à la réflexion et à la discussion. Dans une cour, encadrée par trois bâtiments où se trouvent les classes, la cantine et un préau pour quatrième mur. L’équipe encadrante des CÉMÉA nous accueille, Annie, Éric, Stéphanie, Emeline, Pauline, Karine, Guillem, Pascale. Ils finalisent leur préparatif d’accueil. Les groupes qui arrivent de Basse-Normandie sont les premiers de cette édition. Tout le monde a l’air heureux de débuter et en même temps un peu tendu parce que des paramètres modifient les habitudes. En effet, la région Basse-Normandie est la seule région a mixé les participants, à savoir, mettre en relation des lycéens et des personnes en situation de handicap comme on dit. Notre atelier critique qui s’ajoute à leurs ateliers. Nous discutons un peu pour savoir comment l’équipe des CÉMÉA a prévu ce séjour. Nous sommes conscients que l’organisation pour cinq jours est complexe. Nous décidons que nous ferons notre atelier critique dans les interstices, les espaces non investis par l’organisation des CÉMÉA. Les ateliers critiques auront lieu tous les après-midi de 14 à 16 heures.


10 juillet

Vers midi, les groupes débarquent. Ils se sont levés entre 3h30 et 5h du matin. Ils viennent de passer 6 heures dans le train. Ils découvrent le ciel et la chaleur avignonnais. C’est sûr, ça a commencé. Lors du déjeuner, première rencontre informelle au cours du repas. Nous remarquons quatre catégories de groupes. La première, celle qui nous avions imaginé à savoir un groupe d’adolescents venant des lycées (d’Argentan). Une seconde qui est liée à un projet audacieux du CDR de Vire. En effet, dans le cadre d’une création de Fabrice Melquiot au printemps 2010, cinq adolescents de 14 à 17 ans vont être les acteurs de ce spectacle. Ils viennent des différents établissements scolaires de Vire. La troisième, ce sont des trisomiques qui ont une pratique de théâtre durant l’année avec notamment Émilie Horcholle. La quatrième, ce sont des pré étudiants des environ de Cherbourg qui préparent un séjour à Avignon en 2010. Après le repas, l’équipe des CÉMÉA organise un atelier pratique permettant à nous tous de se rencontrer. C’est aussi une manière d’entrer en contact avec le spectacle de Maguy Marin que nous découvrirons à 18 heures. Nos amis, oui déjà, c’est sans doute leur amical accueil qui nous rend si proche. Nos amis donc ont le soucis en préparant ces ateliers d’être dans un échange concret et immédiat sans forcément passer par le discours mais plutôt être dans la parole et le dialogue. Ils sont attentifs à ce que leurs ateliers soient une entrée en matière pour le spectacle que nous allons découvrir.

17h30

Toute cette petite caravane se met en route. Une communauté qui traverse Avignon pour se rendre au gymnase Aubanel, là où à lieu le premier spectacle : Description d’un combat de Maguy Marin.

20h00

Retour au petit Mistral où grondent les lycéens. Les débats sont agités, l’atelier critique commence avec de l’avance. Les jeunes spontanément viennent vers Yannick et moi pour discuter, pour dire leur colère. Cette colère est liée au spectacle de « danse » de Maguy Marin. Ils ne retrouvent pas la danse. Ils s’attendaient pourtant à de la danse. Mais il y a un bonheur à les écouter discuter, parce que leur colère montre une incompréhension. C’est cette incompréhension qu’ils veulent percer. Ils ne se résignent pas à ce que quelque chose leur échappe. C’est donc par la parole, par la discussion qui veulent avancer. Yannick et moi, nous sentons que cette nécessité de dialogue, d’échanges manifeste que malgré l’incompréhension par rapport au travail de Maguy Marin, ils pensent qu’ils ont vu « quelque chose ».


11 juillet

8h00

Les Grillons sont au rendez-vous, Yannick a disparu à l’Américain, le troquet, bar, snack, café, karaoké du coin de la rue Frédéric Mistral et de l’avenue de la République. Il compte les rescapés de la nuit Mouawad qui sortent de la Cour d’honneur et redescendent l’avenue de la République emmitouflés dans leurs sacs de couchage.

10h00

Nos amis, c’est l’équipe CÉMÉA que j’appelle comme ça. Nos amis donc ont préparé le premier retour sensible sur le spectacle d’hier. Malgré les discussions farouches contre la proposition de Maguy Marin et de son équipe, l’atelier est pris à bras le corps par tout le monde. C’est sur un pied d’égalité que nous nous retrouvons tous, lycéens, personnes en situation de handicap comme il faut dire, accompagnateurs, critiques… C’est avec soin que les propositions physiques pour rendre compte du spectacle sont exécutées. Yannick et moi voyons aussi avec quelle attention, ils ont regardé le spectacle. C’est aussi admiratif que je regarde Tiphaine (en situation de handicap comme on dit) savoir aussi bien tomber. Je dis à Yannick que pour tous les danseurs professionnels, il faudrait qu’ils apprennent de Tiphaine. Elle a un rapport à son corps et au sol, une chose unique et terriblement difficile à trouver. Un danseur lui travaillerait ce geste quand il semble évident pour elle. À la suite, de ce retour sensible, nous commençons l’atelier de sensibilisation autour du spectacle de Denis Marleau : « Une fête pour Boris ».

14h00

Ouverture de notre premier atelier critique. Nous sommes impatients et un peu inquiets. C’est un atelier qui ne comporte aucune obligation. Ceux qui veulent viennent. Nous nous regroupons sous le préau, nous sommes une bonne douzaine autour d’une table basse à avoir bravé l’envie d’une sieste pour discuter de ce que nous avons vu. La première chose que nous affirmons, c’est qu’il n’est pas question pour nous de dire d’un spectacle s’il est bien ou mauvais. Notre envie et notre axe critique est de réfléchir à ce que nous voyons. Yannick et moi défendons aussi l’idée que la critique n’émet pas une vérité. D’ailleurs tout au long de ces ateliers nous ne présenterons pas aux adolescents notre jugement sur tel ou tel spectacle. Il nous semble essentiel qui puisse avoir une réflexion qui ne soit pas brouillée par celle de ceux qui saurait. Ce premier atelier est une réussite puisque dans la discussion et l’échange, les avis, les critiques s’affinent, se modifient.

16h00

Nous nous préparons pour « Une fête pour Boris ». c’est à Villeneuve lez Avignon. Le transport se fait en bus, une organisation impeccable de nos amis pour les tickets etc... Un peu entassé dans le bus nous partons enthousiastes au spectacle. Nous découvrons la chartreuse qui est un lieu magnifique.

18h00

Dans le bus du retour, nous sommes encore plus entassés. Contrairement à la veille, il n’y a presque pas de réaction après le spectacle. Certains disent juste que cela leur a plu, pas plus. R.A.S. je suis surpris par ce silence qui tranche avec la nécessité de parler de la veille.


12 juillet

10h00

Pour être efficace, il faut être organisé. C’est pourquoi, comme la veille, nous faisons un retour sensible sur la pièce de la veille "Une fête pour Boris". C’est assez léger, nos retours ne sont pas exaltants. Ils sont aussi plus dans le discours, la parole ce qui freine sans doute un peu les choses. La pièce d’hier ne nous inspire pas beaucoup. Il y a aussi, une fatigue qui commence à se ressentir et surtout ce soir nous assistons à la nuit Mouawad. Douze heures de spectacles dans la Cour d’honneur, trois pièces de théâtre, une trilogie de l’artiste associé au Festival d’Avignon, de 20h à 8h du matin, au moins vingt-cinq comédiens, cinquante techniciens, de la musique, 2000 spectateurs, café et thé distribués gratuitement, couvertures itou, on imagine qu’il faut garder de l’énergie pour tout cela.

14h00

Nous commençons notre atelier. Un groupe est parti voir un spectacle du festival off, un autre, une exposition. Mais à dix nous critiquons le spectacle de Denis Marleau avec passion et interrogation.

(Résumé en écoute de ces deux heures de discussion)

19h00

Collation et préparatifs avant cette expédition, cette expérience d’une nuit de théâtre.

Nuit du 12 juillet au 13 juillet Littoral, Incendies, Forêts


13 juillet

8h00

Yannick et moi descendons l’avenue de la république, emmitouflés dans nos cernes et notre déception. Nous nous arrêtons à l’Américain prendre un allongé pour faire passer la nuit.

14h00

Quelques braves camarades bradent encore la sieste pour participer à l’atelier critique et faire le point sur cette nuit. Ils s’interrogent sur le fait que ces trois pièces soient présentées comme une trilogie. Ils sont contents d’avoirs faits cette expérience, ces douze heures de théâtre. Voir le coucher du soleil d’un côté de la Cour d’honneur et sentir de l’autre côté un nouveau jour commencé.



[1Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active. Ce mouvement d’éducation nouvelle encadre des groupes durant tout le festival d’Avignon. Cette association est depuis la création du festival le seul partenaire qui met en place les séjours éducatifs et culturels autour des spectacles du in.

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