Falstafe… end of game.
Yannick Butel - 8 juillet 2014

Falstafe, de Valère Novarina, d’après William Shakespeare, Mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Lire également sur l’insensé la critique de Malte Schwind : Quelle jeunesse ?



Si le lieu au théâtre a encore un sens, alors il est vraisemblable que jouer et croiser, au Pénitents Blancs, l’adaptation des Henri IV de Shakespeare en Falstafe de Novarina devait conduire à une hésitation du jugement sur l’impénitent Jack. Si le lieu avait encore un sens, dans ces vieilles pierres sacrées, peut-être qu’un « Ring » plutôt qu’un bric à brac emprunté aurait permis de saisir, à travers le grotesque des situations et les formes ubuesques de la langue, communs à Novarina et à Shakespeare, un goût pour le baroque où les frontières faiblissent et volent en éclats laissant apparaître le duel irrépressible entre le fard des humanismes et les traits d’une animalité bien humaine. Mais à vouloir distraire le public, et notamment le jeune public qui est l’objet totémisé de cette 68ème édition d’Avignon, Lazare Herson-Macarel préfère racoler en multipliant les gags…


De quoi Falstafe… est-il le nom ?

D’une souillure ? D’un imondice ? D’une luxure ? D’un immoralisme ? D’un invertébré ? D’un menteur ? D’un jouisseur ? D’un ventre-mou ? D’un dévoyé ? D’un poltron ?

D’un ami ? D’un précepteur clandestin ? D’un sensible ? D’un fidèle ? D’un humain trop humain ? D’un arlequin obèse ? D’un pauvre généreux ? D’un gueux aux abois ? D’une catin gratis ? D’un bouc-émissaire ?

Falstaff chez Shakespeare, comme Falstafe chez Novarina… est sans doute et avant tout une cicatrice, une plaie ouverte, une égratignure suintante… Soit un corps meurtri dont on ne perçoit pas immédiatement qu’il est à l’agonie parce que la caractéristique du “bouffon” qu’il doit être l’oblige à se moquer de la mort qui le guête. Un corps, dis-je, qui abrite aussi un esprit qui souffle ou souffre, l’un comme l’autre des verbes pris dans la démesure et la graisse qui l’enrobe et lui permet de s’abriter.

Objet de raillerie pour son physique qui encombre sa psyché, Jack, à chaque épisode, est un éventré. Sorte d’augures déambulantes et vivantes, chacun y lit ce qu’il veut y voir, le destin qu’il veut y saisir… la tripe de Jack lui vaut d’avoir de l’estomac quand il faut mentir, mais de n’être qu’un chiasseux courant devant la réalité. Le ventre de Jack est sa richesse et simultanément son infortune. Sorte d’armure naturelle, elle est aussi sa faiblesse, son talon d’Achille, son point de rupture. S’il était une figure grecque, il serait Philoctète : l’abandonné d’Ulysse parce qu’il pue.

Jack est donc promis à la mort (qui n’est ici qu’une métaphore), et le temps des Henri (Il faut deux pièces à Shakespeare pour le décrire, Une à Novarina pour en faire un concentré), est le temps tragique (c’est-à-dire suffisant) pour suivre cette agonie.

Jack ou l’agonie d’un serviteur zélé, enjoué, sans amour propre mais ayant pour unique amour un prince promis à devenir roi, sait sans doute, mais s’interdit de le croire, qu’il marche vers son trépas. La disgrace sera son tombeau, son bannissement induira l’oubli et sa disparition. Avant cela, il y aura la vie de Jack, le couple écervelé qu’il forme avec le jeune Prince Henri, les querelles amicales et cruelles, les mauvais tours, les jeux de rôle qui ne sont que la répétition d’un réel à venir, la guerre où il faudra pour l’un jeter son corps dans la bataille, pour l’autre le sauver, l’épisode du duel contre Percy qui fait d’henri un fils et un héritier, un mensonge ou une vantardise de trop, un couronnement post geste héroïque du Prince, et la chute de Falstaff : son bannissement ou sa mort embrayée puisque Jack n’est rien de plus que l’ombre de celui qui l’aimait.

A bien des égards, on pourrait donc voir dans la proximité de la mort de Jack, également, une histoire d’amour, s’il est vrai que ces deux pulsions sont proches l’une de l’autre. On l’a dit, la mort n’est ici qu’une métaphore. C’est un temps compté, un compte à rebours, l’autre figure d’un sablier et de ses grains de sable…

Mais, et surtout, chacun de ces épisodes ne procède pas d’une pratique du rebondissement plaisant et prompte à nourrir l’action d’un divertissement. Non, chacun de ces épisodes fonctionne comme une épreuve : une mise à l’épreuve. C’est-à-dire un jeu pour tricheurs qui, petit à petit, au gré des épreuves, met l’un loin de l’autre, pour finir par mettre l’un hors-jeu quand l’autre entre dans la danse.

La mise en scène et la dramaturgie… ?

Entrant dans la petite salle de la chapelle des Pénitents blancs, ce que l’on découvre c’est un groupe d’acteurs, sur scène, qui semble observer un training. Un rien cabots, peut-être aussi impatients d’en découdre, ils regardent de temps à autres ou plus fixement le quidam qui s’installe. Il est vrai que l’inexistence des coulisses les oblige à occuper le décor. Le décor, justement… ou un amas éclectique. Ici un caddy et ses sacs poubelles parmi lesquels se trouve une cymbale. Là une balustrade. En font de scène un tableau noir d’écolier sur lequel est écrit “la jeunesse doit vivre”, en rouge révolutionnaire. Un divan servira également de branches pour ces drôles d’oiseaux que sont les comédiens de ce Falstafe.

Puis viendra le temps de l’aboiement fondu à la captatio benevolae où les comédiens sont présentés dans les différents rôles qu’ils occuperont. 5 acteurs font ainsi 7 personnages… Crise oblige (compression de personnels) ou parti pris esthétique et poétique revendiqué, des premières minutes on peut déduire le rythme, le ton et l’enjeu qui seront travaillés. Sans que l’on puisse parler d’un genre, disons qu’il s’agira d’une comédie ubuesque où les objets sont détournés et les personnages caricaturaux. Tout se passera à vue et le travail lumière de jérémie Papin constituera sans doute la seule réussite de ce travail.

Pour le reste, Falstafe rembouré (le coussin vaut pour les coussinets de graisse) arrivera par une poubelle après qu’un ronflement l’a précédé, puis Pistol, puis Henri… tous plus ou moins grimés, plus ou moins costumés, plus ou d’hier et d’aujourd’hui… le tout se regarde presque comme une bande SDF qui s’habille aux puces, au point d’avoir un look coco (comme disait Ferré).

Pour le reste, l’essentiel de l’histoire de Falstafe est rapporté à travers 5 scènes qui forment les instants de rupture… d’Henri IV. La scène du vol, la scène du théâtre, la scène d’amour, la scène de guerre, la scène du bannissement, (une scène intermédiaire pour rappeler la grève des intermittents, pas prévu au programme) et un épilogue chanté qui rassure le public et lui rappelle qu’il était au divertissement.

Pour le reste, on reconnaîtra des qualités gymniques et sportives de ces comédiens rompus à “tout faire”.

Mais que montraient-ils exactement ? En fait, des scénettes enquillées, empilées, alignées les unes derrière les autres sans qu’apparaîssent une nuance, un doigté, une pincée de lecture… Soit ce que l’on nomme une lecture dramatugique parce que le texte de Novarina et celui de Shakespeare pointent sans doute une direction, un propos, un point de vue.

Ceci absent (je vous passe les fadaises relevées dans le programme sur “homme de notre temps”, “histoire d’un homme libre dans un monde plein de misère”, “la course au plaisir”, “critique de la société contemporaine”, etc…. et de même j’oublie les commentaires sur Novarina de Lazare Herson-Macarel qui sont à la pertinence ce que la choucroute est au régime Weight watcher)… ceci absent, c’est jusqu’au rythme novarinien qui disparaît sous une avalanche de béotie.

Nivellement donc, et appauvrissement de facto. Le grand guignol acrobatique l’emporte sur la langue et les traits du discours. Or, qu’il s’agisse de Novarina ou de Shakespeare, c’est, me semble-t-il, la caractéristique qui les unissait.

La langue perdue

Dans ce monde de cocasseries, et de pétards mouillés, d’artifices stériles (Henri quitte le plateau en moto) et de rodomondades éventées… la langue (qui n’induit pas l’absence de corporéité) fut malmenée, voire totalement oubliée. Même un sourd l’eut entendu. Langue et discours, donc disparurent au gré des contorsions et vocalises de ce groupe de débutants dirigé par un… par un… un …

Car enfin, si Novarina s’est intéressé à ces pièces shakespeariennes, n’était-ce pas pour la langue et les configurations de celle-ci… ? N’était-ce pas pour la portée discursive de ces joutes grandioses et baroques, tenues à l’égalité tout en devant marqué des formes de respects ? Falstaff n’est-il d’aucune manière le personnage qui, par excellence, incarne la quintessence de ce Verbe sauvage, chaotique, dionysiaque et néanmoins totalement maîtrisé….

Et les auteurs dont nous parlons n’ont-ils pas l’un et l’autre eut le goût du lexique litanesque, de la rhétorique et de l’ivresse poétique, de la dialectique comme mode symphonique ? De la métaphore comme cadavre du mot prévisible… ? Novarina, même en 1975 (puisque c’est la date de ce texte adressé à Bourgois) était-il étranger aux délires linguistiques qui rend le langage aux landes imaginaires et fantastiques ? Le déréglement sémantique, à la suite du chaos lexical n’est-il qu’une vue de l’esprit pour les lecteurs de Novarina ? Qui se saisit de ses textes mesure qu’il faut être un athlète du verbe, un marathonien du rythme, un arpenteur des signes imprévisibles….

Au lieu de cela, Lazare Herson-Macarel joue petit. Il joue “jeune public” et apprécie celui-ci pour ce qu’il en fantasme… une horde sans oreille, une meute dénuée de sensibilité pour le sens, une bande d’ignorants… A l’image acoustique il substitue l’image pseudo-spectaculaire, l’effet truc-hurlant, aux mots truculents.

On dit que la nouvelle direction du Festival souhaitait revenir aux théâtre par les Grands textes. C’est louable, mais encore faut-il que ceux qui s’en emparent prennent le temps de les lire… pas à pas, comme l’écrivait Barthes.


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