Blanche Neige : la plus belle dansée...
Yannick Butel - 13 octobre 2009



Spectacle créé en résidence au Grand Théâtre de Provence d’Aix, Blanche Neige d’Angelin Preljocaj, en un peu moins de deux heures, invite la poésie et le style sur le plateau. De Disney, il ne reste peut être plus que ce que la mémoire du spectateur en conserve. Et c’est résolument dans la modernité que ce conte dansé entre. Comme s’il était guidé par un vers de Walser : « Prends du mouvement, saute et cours  ».

Souvenirs d’enfance et de plus tard...

La nuit s’affirme et la chaleur provençale demeure une caresse en cet automne. Un verre de coteau d’Aix en main, une cigarette dans l’autre, la tête dans les bambous qui cernent la terrasse du bar du Grand Théâtre de Provence qui jouxte la silhouette énorme du Pavillon Noir… je songe à Blanche Neige. J’ai vu celle de Barker qui n’était plus, me semble-t-il, qu’un prétexte. J’ai lu celle réécrite par Robert Walser. Mort une nuit de Noël 1956, alors interné à l’hôpital psychiatrique de Waldau, en Suisse, qui, lors d’une de ses promenades, tombe mort dans la neige. On dit qu’il était habillé d’un costume noir ébène et qu’un peu de sang coula le long de ses lèvres. Troublant… Il venait d’écrire sa version de Blanche-Neige. Chez lui, Blanche Neige, poème ou théâtre, se lit comme une enquête où l’on relève les non-dits. Influence sans doute de la Psychanalyse des contes de fée de Bettheleim qui nourrira ce « dramelet » comme l’écrivait Walser. Blanche Neige ou « l’une des œuvres les plus profondément significatives de la poésie récente » comme l’écrira Walter Benjamin, dès 1929.

Je rêve qu’une salle de cinéma programme, un jour, la Branca de Neve, toujours inédite en France, du réalisateur portugais Joào Cesar Monteiro, mort en 2003. Un film composé à partir de la Blanche Neige de Walser qui, pendant 75 minutes, présente une image noire, à peine éclairée par la projection de photogrammes (quatre ciels bleus et quatre images de Walser mort dans la neige) et les sous-titres. Film où s’entendent seulement les voix des cinq comédiens portugais. Expérience Régienne …

Et je me souviens encore de l’épisode Blanche Neige dans Turing-Machine de Jean-François Peyret [1]. De la projection, au cours de la mise en scène, d’un extrait de Blanche Neige réalisé par Walt Disney. C’est à Cambridge, avec Wittgenstein, en 1937, que Turing découvre ce film qui le passionnait. Au point que son suicide reprendra le motif de la pomme empoisonnée.

Et, avouons-le encore, alors que je quitte le bar et m’offre une dernière lampée de ce rouge intense dans ce qui est maintenant une nuit noire, je songe aussi à cette Blanche Neige, vue enfant, dans un cinéma de bord de mer, pendant les grandes vacances. Je me rappelle ces hauts de joues rouges, ces rubans noirs sur ce tablier bleu, ces animaux qui s’occupaient si tendrement d’elle recueillie par des nains aux pifs énormes qui m’avaient amusé. Je me souviens de ces interminables chansons que les américains ont en affection et qui, de la Comédie musicale au moindre dessins animés, n’en finissent pas de revenir en boucle sous des semblants de modernité. Je me souviens de cette image artificielle où le bonheur final est la solution banale.

Et petit, déjà sale gosse, il se promet de dégommer les oiseaux qui chantent. De mettre les nains au travail pour qu’ils aient le visage terreux de mineurs rattrapés par la silicose. D’éviter de rencontrer une Blanche Neige parce que ça doit être invivable un corps sans pensée. Etc… Et plus tard, lisant Müller, le vilain môme sait pourquoi il n’aimait pas le cinéma de Disney qui appauvrit les mythes et les contes pour commercialiser des dramaturgies Fast Good.

La fabrique d’images

Du fond de scène, dans la pénombre, suivant une diagonale lumineuse, une reine presque déjà morte se traîne au sol, le ventre gros, les bras tirant l’air sous elle, rampante et agonisante, à l’épreuve d’un souffle qui vient à lui manquer... Tel un animal en fin de vie qui obéirait à un instinct ignoré, la reine morte met bas, dans une ultime contorsion. Elle fait son devoir de mère qui jette au monde Blanche Neige. Mort indépassable et vie fragile viennent ainsi, dans les premières secondes de la pièce chorégraphique d’Angelin Preljocaj, se côtoyer. Bien loin du verbe et de « Il était une fois », bien loin des gouttes de sang sur la neige et de toute broderie, c’est par l’image et l’océan sonore de Mahler que le chorégraphe ouvre ce « ballet narratif » muet où pas un des danseurs n’expriment autrement ses passions que par le corps et ses vibrations. Instant visuel et musical qui sera conservé d’un bout à l’autre de ce mythe fait de multiples rebondissements, jusqu’au bal radieux où, au nez d’une sorcière terrassée, Blanche Neige danse avec son prince. Entre ces deux morts, entre la mort de la mère et l’exécution de la belle-mère, entre la disparition de celle qui laisse un vide et le jugement de celle qui fut avide, le ballet aura multiplié les épisodes et les formes d’une histoire dont on croyait « tout savoir » depuis que Walt Disney avait figé la représentation du conte des frères Grimm.

Au nombre de ces séquences, il faut alors souligner l’intelligence de certaines d’entre elles. Celle, par exemple, où Preljocaj substitue aux trois gouttes de sang d’une naissance féerique, la narration en trois temps, en trois mouvements, des trois âges de Blanche Neige. Tout d’abord nouveau né bercé au creux des bras de son père. Sorte de figure tutélaire habillée de noir, en deuil, qui surplombe la dépouille de la mère. Puis, jouant d’un paravent, se glissant et tourbillonnant sur lui-même, le père tient la main d’une petite fille, un petit rat blanc, toute de candeur et de douceur. On dirait qu’elle fait là ses premiers pas. Enfin, alors qu’il a reconduit l’enfant dans l’obscurité, par un artifice à peine enchanteur, réapparaît une jeune femme (Virginie Caussin), de blanc vêtu, sensuelle, à la chevelure d’ébène. La beauté de Blanche Neige ne sera donc pas un mythe…

Et de regarder ces premiers instants comme ceux qui s’écartent du merveilleux pour laisser place à une théâtralité et à une illusion construites sur l’inattendu. Première scène magnifique, en définitive, qui donne le « la » d’une partition humble où le chorégraphe, habile, va à l’essentiel. Habile, dis-je, car Preljocaj commet là un geste dramaturgique d’une grande finesse, preuve d’une lecture sans faille. Une lecture précise. Comme, par exemple encore, quand il choisit de montrer un meurtre, violent, cruel, physique, terriblement agressif. Moment, où la belle-mère (Céline Galli) se jette littéralement sur la jeune femme pour lui planter la pomme dans la bouche, dans la gorge. Instant où la pomme pourrait être la métaphore d’un couteau que l’on fiche dans l’innocente. Rarement la danse aura atteint pareille violence et cruauté. Et de comprendre que le chorégraphe s’est débarrassé d’un mythe de la tentation où Blanche Neige cédé à son envie pour lui substituer le motif d’un assaut, l’argument d’un assassinat animal, l’épisode d’une exécution sans échappatoire. Violence que le corps à corps surprenant des deux danseuses rend plus intense, plus sensible. Ou encore, et c’est l’un des instants marquant de ce ballet, lorsque le prince recueille le corps inerte de Blanche Neige à l’occasion d’une « danse de mort ». Instant d’une poésie incroyable où tel un pantin désarticulé, telle une marionnette coupée de ses fils, tel un corps invertébré Blanche Neige danse dans les mains du prince, rebondit sur les muscles de ce corps qui lui insufflent une énergie extérieure, un semblant de vie.

Scène enfin où Blanche Neige inerte sur le sol est recouverte de l’affection de sa mère revenue d’entre les morts. Suspendue à un filin, descendant d’un ciel dans l’obscurité du plateau… Il y avait là suffisamment d’éléments pour que l’on crie à l’esthétique du clou. Sauf que… Sauf qu’ici, Preljocaj rend le spectaculaire énigmatique, n’en joue pas, mais s’en sert.

Entre temps, entre ces épisodes, le conte aura imposé à Preljocaj une iconoclastie extraordinaire où le théâtral est le lieu du fantastique. Une forêt de bouleaux apparaîtra comme dans les brumes d’un rêve. Sept nains alpins sortiront d’un mur caverneux suspendu à des filins telles des araignées entamant un ballet aérien. Plus tard, auprès de quelques rochers colorés d’un vert moussu, un ou plutôt trois chasseurs échoueront dans leur mission. Un cerf d’illusion sortira de ce décor sylvestre pour offrir son cœur. Blanche Neige morte ou endormi reposera sur une plaque de verre. Et devant un miroir immense où le reflet de la belle-mère et de ces gargouilles n’en finit de réfléchir une réponse qui entretient sa haine, devant ce miroir sans glace qui offre pourtant un dédoublement, les danseurs impressionnent par leur coordination, leur mimétisme, leur incroyable faculté à être l’un, le même et néanmoins l’autre.

Dramaturgie…

« Narratif » insiste Angelin Preljocaj quand il évoque ce ballet. « Narratif » et pourtant loin d’être simplement figuratif, et parfois proche d’un certain symbolisme qui est le seul geste véritable pour rendre sensible l’invisible. De fait, le chorégraphe qui agit les 26 danseurs et danseuses de sa compagnie aura su tailler dans ce conte. S’écartant d’une lecture subsumée à la représentation qu’en donna Walt Disney, il aura travaillé l’ellipse, l’allégorie, la métamorphose, l’entaille…Préférant au schéma narratif stable, une image et un geste où l’invention est, de fait, une création. Et c’est de cela dont on est le spectateur. Preljocaj renouvelle ainsi la mémoire que nous avions de Blanche Neige. Non qu’on y retrouve pas la trace stéréotypée d’un conte connu de tous. Comment échapper à la silhouette de la méchanceté ? Comment ignorer qu’il y a une forme à ces personnages de cour ? Comment s’écarter de la physionomie d’une garce magnifique ? Comment régénérer nos modèles de la beauté, de la candeur, de l’humanité ? Lisant ce conte, le rictus et la blancheur, la cruauté et la naïveté, la générosité et l’avidité, le bonheur et le châtiment… ont nécessairement des formes qui ont leur siège dans l’inconscient collectif. L’invention du chorégraphe est donc ailleurs.

Dans les costumes que lui offre Jean-Paul Gaultier.Dans la tunique blanche de Blanche Neige, remontant sur le haut de sa hanche, qui l’érotise. La princesse est alors un corps désirable, une plastique sensuelle, loin de cette icône chantonnante et naïve dont les spectateurs héritèrent avec Disney. Dans le vêtement noir des rois et reines, coiffés de couronnes aux pics aigus, que l’on pourrait confondre avec des figures de jeu d’échec. Le père y perd sa bonhomie, la reine-mère gagne en tempérament gothique. Ils se regardent comme le signe d’une architecture médiévale que devra fuir Blanche Neige réfugiée chez dame nature. Et de voir les étoffes et ces habits comme les épiphénomènes d’un melting pot d’images prises à l’histoire récente du cinéma. De voir dans les nains coiffés d’une lampe de mineur, une assemblée souterraine sortie de la « Cité des enfants ». De voir dans la Belle-mère, une « Cat-Women » érotique et machiavélique accompagnée de ses chats noirs aux gestes sournois. De voir dans la représentation du père, l’ombre errante d’un roi du « Seigneur des anneaux » en proie à une douleur indépassable. De regarder Blanche-Neige comme la Lilou du « Septième élément », elle qui, in fine, peut incarner le bien menacé, mais triomphant. Et de voir les commandos en charge de la tuer comme les miliciens improbables d’un cinéma galactique…

Les influences de Preljocaj sont ainsi moins prises à l’histoire littéraire (qu’il n’ignore pas), qu’elles ne participent d’abord du septième art [2]. Celui qui fut visuel avec tout. Celui qui fut muet au commencement. Et de regarder Blanche Neige, dès lors, comme un ensemble de séquences où le monde virtuel des images, associé à l’espace musical (le « romantisme des symphonies » de Mahler et la musique additionnelle de 79D), produit un territoire où la chorégraphie est séquences de cinéma, mêlant de lointaines images inventées par Disney, à des scénarios contemporains qu’il modèle à nouveau.

Chorégraphie muette comme le cinéma le fut, Blanche Neige vaut ainsi pour une adresse au spectateur. A son esprit, à sa mémoire, à son imagination… qui sont sollicités simultanément, convoqués en même temps, opposant chez lui la connaissance d’un conte et l’énigme sur laquelle repose la construction de ce ballet. Mélodrame muet encore où le silence qui renvoie à l’esthétique filmique des années 20 se trouve relayé par celle, poétique et moderne, de la danse d’aujourd’hui [3] et ses images mentales.


[1Création à la MC93 de Bobigny en 1999. Précédée en 1993, par le metteur en scène d’une petit forme titrée « Le loup et les sept Blanche Neige ».

[2Angelin Preljocaj a, entre autres, collaboré à la réalisation de plusieurs films ou documentaires. Notamment Les Raboteurs avec Cyril Collard, d’après l’œuvre de Gustave Caillebotte en 1988. Pavillon noir avec Pierre Coulibeuf en 2006 et en 2007 Eldorado/Preljocaj avec Olivier Assayas.

[3Lire à propos du chorégraphe et directeur du Pavillon noir : Angelin Preljocaj (2003), Pavillon noir (2006) et Angelin Preljocaj, topologie de l’invisible (2008).

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