Nioques n°5 | Nostra Sabine Tamisia
Yannick Butel - 16 octobre 2009

Parution du numéro 5 de la revue Nioques


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Nioques, publié avec le concours du Centre National du Livre et le soutien de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, est une revue éditée par Le mot et le reste [1]. La publication interrompue, le numéro 5 est aujourd’hui disponible. On y retrouve Charles Bernstein, Rémi Marie, Ulf Karl Olov Nilsson, Joé Baqué, la traduction de Stangulation Blues faite par Sylvain Courtoux, Guillaume Fayard... Et le texte de Sabine Tamisier Casa Nostra. Autant d’auteurs qui sont liés à l’écriture, à une pratique sonore, à un geste d’écrivant.

Une revue… Nioques

« Nioques est l’écriture phonétique (comme on pourrait dire iniorant) de gnoque. Mot forgé par moi à partir de la racine grecque signifiant connaissance, et pour ne pas reprendre gnossienne de Satie ni la connaissance (de l’Est) de Claudel » rappelle l’exergue de la revue en citant Francis Ponge.

Exergue dans le prolongement duquel les maîtres d’œuvre de ce nouveau numéro affirment une posture, un engagement éditorial, un parti pris. Je cite : « Nous proposons Nioques. La révolution c’est le style. Nioques signifie que la poésie n’est pas une solution, que la poésie n’est pas ce que nous croyons, que la poésie n’a pas encore de nom, ou n’a et n’aura que des noms impropres. « Nioques » est donc un mot emprunté à Ponge, un de ces savants de l’extrême ignorance, comme l’était Rimbaud, ou Duchamp, ou Cage […] pour présenter et défendre, encore et encore, ces proses particulières, ces proses en proses dont les formes sont à inventer : objets spécifiques, dispositifs ou installations, verbales ou partiellement verbales, précisément peu ou pas identifiables. “Le problème est bien l’action commune d’individus libres, liés seulement par et pour cette liberté créatrice réelle” ».

Nioques est donc une revue…Une revue qui, dans la tradition idéologique des revues, est un terrain d’aventures où se dessine une dramaturgie de la pensée, un territoire en construction où la forme brève côtoie le texte plus long. Où la traduction s’inquiète de trouver de nouvelles sensations. Où la typographie, les graisses d’encre, le papier et son tramé, son grammage, la disposition des signes sur la page sont autant d’indices d’une intention. Où parfois, encore, on trouve un poème théâtral comme celui que livre Sabine Tamisier.

La petite voix...

C’est une voix douce qui ne cherche pas la hauteur et qui, se plaçant volontairement dans un timbre fragile, obligerait que la parole (le dialogue) se tienne à une écoute qui n’impose plus les écarts de voix. Cette voix, c’est celle de Sabine Tamisier que l’on croise, parce qu’elle y travaille, à Montévidéo [2]. C’est là qu’elle s’occupe, entre autres, d’accueillir les chercheurs et les étudiants qui viennent enquêter sur les œuvres, les archives, les livres, les vidéos déposés dans le centre de ressources. C’est elle, aussi, qui accompagne les auteurs en résidence, qui leur ouvre la porte, qui les conforte dans un silence qu’elle protège. Et on devrait soupçonner dans ce phrasé qu’il y a là quelqu’un, une personne qui entretient au langage un lien ténu. On devrait entendre, dans cette petite voix douce et attentive, que celle qui parle là, devant vous, qui vous parle, tient tête au langage des dominants. Peut-être qu’on devrait comprendre que parlant doucement, prenant le temps de vous écouter, Sabine Tamisier parle comme elle pense son rapport au langage. « Parle » peut-être d’une certaine manière comme elle écrit, écrira, a écrit.

Et sans doute, alors qu’elle exerce une caresse sur ce langage, dans la vie, dans le quotidien… sans doute devrait-on apprendre que la parole peut s’exposer en développant, en créant, en aménageant (y compris dans le quotidien), des espaces où elle fonctionne sous d’autres modalités que celles, habituelles, où le langue est un outil, un moyen…de pression, parfois d’oppression, parfois d’agression.

Et l’on ne soupçonne pas que Sabine Tamisier, derrière « son » bureau, qui jouxte la table de travail à laquelle sont installés les auteurs, est elle-même un auteur. L’auteur de Casa Nostra publié dans Nioques.

Cosa Nostra…

« Tu seras au Théâtre Antoine Vitez, à Aix, vendredi soir, le 16 octobre ? » demande Sabine Tamisier d’une voix dont on ne sait si c’est une crainte ou une invitation.

L’histoire a commencé comme ça. Par une question qui appela une réponse qui disait l’impossibilité d’être à Aix, ce soir là. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais le début de cette histoire commence juste après. Au moment où à l’impossibilité de voir Sabine Tamisier sur un plateau dire son texte a été remplacée par le texte qui figure dans Nioques. C’est là que commence vraiment l’histoire. Ça commence là, avec un texte, pas très long, quelques pages seulement, qui vous happent immédiatement. Car immédiatement, il y a dans ce texte quelque chose de reconnaissable, d’identifiable, de singulier. Il y a une masse de signes qui se joue de leurs attaches à un code unique. Précisément, le monde des signes qui sert à écrire se trouve ici brassé, mêlé, entremêlé. La ponctuation, la calligraphie, le lexique… Tout est mélangé. Et de tous les signes qui se trouvent à vue dans l’écriture, il y a le slash (/). Cette barre oblique, ce signe un peu mathématique, aujourd’hui informatique. Ici, dans sa fréquence, dans sa récurrence, dans sa multiplicité d’emploi… on pressent qu’il a gagné une autre valeur. Et lui cherchant cette valeur, on finit par lui trouver des effets. C’est le signe, tout d’abord, que l’on trouve dans les adresses internet. C’est, ce sera donc le signe de l’adresse. Casa Nostra, c’est peut-être ça. Quelque chose qui tourne autour de l’adresse. Et de préciser que cette « adresse » est non seulement celle qui prend la valeur, ici, d’un envoi à l’autre, d’une interpellation, d’un dialogue à venir, espéré, souhaité… Mais aussi une catégorie qui a à voir avec l’adroit. Avoir de l’adresse, c’est être adroit, habile, à l’aise. Le recours au slash, tout au long de ce texte sincèrement émouvant, c’est alors de montrer le manque d’adresse donc. Ce malaise, ce défaut d’habileté, ce manque de confiance aussi. Le Slash vient ainsi perturber les énoncés, les phrases, les idées. Le slash est un mur sur lequel se heurte la pensée, le dire, l’adresse. L’effet du slash révèle donc une souffrance. Tout le texte (et je ne parle pas de la fable) va ainsi déployer un réseau de signe qui montre la souffrance, une douleur, une certaine ironie dans la détresse. Le Slash pointe ça. Et comme à la torture, ne suffisant pas à mettre en évidence cette douleur, Sabine Tamisier lui ajoute un compagnon graphique et calligraphique. Elle joue sur la taille des polices, l’épaisseur des encres, le relief des mots dans la phrase. Et l’on comprend que de la majuscule ou de la minuscule, si l’emploi peut-être grammatical ; si l’usage peut-être orthographique, ici il aura à voir aussi avec l’énonciation. Cette manière que parler à d’être sonore. Et de regarder alors, tout au long de ce texte qu’on lit comme une épreuve, de regarder dis-je, ces mots qui montrent qu’ils se murmurent, qu’ils se chuchotent. Il y a ainsi des mots rentrés, des mots gênés, des mots d’excuses clandestins, peut-être des paroles intérieures, des mots jetés en aparté. Et à l’inverse, découvrant au détour d’une page des majuscules grasses, on entend l’élan, la course rapide, le coup de nerf et parfois curieusement, un cri. Ou du moins une forme de cri qui ressemble davantage à une envolé de timide, forcément maladroite, mais le plus souvent et en définitive sincère, vrai, authentique.

Voilà, l’histoire a commencé comme ça. Elle a commencé par se donner sous la forme de l’arrêt que produit un signe plus ou moins visible. Elle a commencé par du visuel. Elle a commencé par l’œil qui se trouve soudainement arrêté par une forme. Casa Nostra est ainsi, et selon le lecteur que nous sommes, une forme.

Et ce premier effet sera ensuite prolongé par la langue. Cette manière que l’auteur a d’additionner à ces ponctuations une pratique grammaticale singulière. Cette façon que Sabine Tamisier a de rompre la linéarité, à de briser l’enchaînement des mots, à de ruiner la mélodie des mots qui s’appellent les uns, les autres, à d’oublier l’ordre grammatical. Dans Casa Nostra, quelques rares phrases seulement arrivent à se dire « normalement ». Le plus souvent, les mots ont du mal à trouver leur place. Les mots s’inversent, sont mutilés, sont décalés. Et la lecture de ça, encore une fois, à moins de s’en étonner parce que la langue française serait intouchable, la lecture de ça, c’est encore de faire le portrait de celui qui parle. L’énoncé comme par un effet miroir révèle celui qui l’articule. Il faut alors, au pied de la lettre, confondant ce qui se dit avec celui qui le dit, reconnaître que celui qui parle n’a pas de place. Que sa place est fragile. Que sa place est indécise. Que sa place est nulle part. Et qu’en définitive ce texte montre peut-être quelqu’un qui cherche sa place. Sa place auprès des autres. Sa place à conserver. Sa place à investir.

Alors seulement, le lecteur de Casa Nostra en viendra ensuite à l’histoire, à la fable. Une histoire dont on ne peut dire s’il est celle d’une parole solitaire ou celle d’une parole intérieure devant un tiers, ou celle fantasmé d’une personne recluse. Et après tout peu importe, car si Sabine Tamisier entretient quelque chose d’indistinct, c’est peut-être que son écriture a valeur d’un témoignage qui vaut pour chacun d’entre nous. C’est peut-être que si l’on y pense un peu, un jour, on s’est parlé à soi-même. Un jour on s’est mis à bégayer. Un jour on a voulu parler à l’autre sans y arriver. Un jour, comme elle l’écrit on s’est jeté, dégonflé, amusé, épanoui, ridiculisé… Et ça fait dans le texte de pfff, des oouhps, des ouiiiiii qui viennent donner un son à des états mentaux, à des états sensibles.

La fable, elle, pourrait être ramenée à une histoire banale. Une femme, jeune, aimerait être aimée d’un type qui aime le foot. Et elle finira seule, après avoir rencontré ce footaddict. Elle aura tout fait, le porte bonheur, la pompomgirl compris… Elle aura tout enduré, tout sacrifié, jusqu’à l’image de soi qu’elle voit, de toute manière, comme un négatif. Et finalement, après les épisodes qui exposent la rencontre, la conquête, l’amour déçu et la solitude… Sabine Tamisier écriera/criera, fera crier à Héloïse : Mamam, maman, maman ?

Une fable banale, oui, terriblement humaine, où l’humiliation, la déception, le désir, le fantasme, la cruauté, l’humour aussi… viennent dans l’image de l’écriture et dans l’écriture à trouver un souffle rare. Ou comment Casa Nostra, pourrait être le cri que pourrait rallier tous les brutalisés. Casa Notra ou un texte de Sabine Tamisier, paru dans Nioques. A lire.


[1Editions le mot et le reste, BP34, 13244 Marseille Cedex 01. Jean-Marie Gleize en est le Directeur Littéraire. Le comité de rédaction se compose de Virginie Lalucq, Nathalie Quintane, Aliénor Rives, Patrick Sainton. Deux numéros par an sont disponibles.

[2Née en 1973, Sabine Tamisier est attachée au centre de ressources de Montévidéo à Marseille (centre de créations contemporaines, théâtre, musique, écriture). Crée en février 2008, plusieurs lectures publiques de Casa Nostra ont été données en bibliothèques, au Théâtre du Petit Matin à Marseille, au Centre Pénientiaire du Pontet, au Théâtre de Cavaillon-Scène Nationale et à Montévidéo.

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