Heiner Müller, Hamlet Machine et Histoires de Marionnettes.
Antonin Ménard - 24 février 2010



Le 5 février 2010, Au Théâtre Aux Mains Nues, nous était présentée pour une représentation supplémentaire, Hamlet Machine d’Heiner Müller par la Compagnie Sans Soucis, mise en scène par Max Legoubé. En 1977, Heiner Müller réécrit le mythe d’Hamlet et propose ce texte condensé de la pièce de Shakespeare. Dans ces neuf pages, Heiner Müller interroge les mythes shakespeariens et grecs en cherchant à les transposer dans les années 50. Cette démarche commencée en 1961, temps de la construction d’un mur, avait pour objectif de transposer le mythe d’Hamlet en 1956, lors de l’insurrection de Budapest. Mais ce qu’écrit l’auteur, c’est l’incapacité de cette transposition en exposant une écriture fragmentaire. Du 20 janvier au 5 février 2010, ce spectacle était présenté dans cette petite salle parisienne programmant du théâtre de marionnettes. Retraçant l’historique de cette création, nous rappellerons qu’une des premières étapes a eu lieu sous la forme d’une performance en 2007. Nous avions pu découvrir l’avancée de ce travail, en 2008, dans le cadre de « Ceci n’est pas un festival » initié par Les Ateliers Intermédiaires. Lors des représentations en janvier, le projet a grandi et a trouvé son rythme et sa cohérence.

Dans un premier temps, cette réécriture avait trouvé sa source dans la révolte de Budapest en 1956. Mais devant la difficulté de cette transposition, Heiner Müller écrit cinq tableaux faisant de multiples références à Shakespeare, à la mythologie grecque. C’est aussi, en écrivant la difficulté d’un auteur à composer une fable avec l’Histoire qu’il montre d’une certaine manière l’échec de l’histoire et l’échec du théâtre ou de la représentation : « Je ne suis pas Hamlet. Je ne joue plus de rôle. Mes mots n’ont plus rien à me dire. Mes pensées aspirent le sang des images. Mon drame n’a plus lieu. Derrière moi plantent le décor, des gens, que mon drame n’intéresse pas, pour des gens qu’il ne concerne pas. Moi non plus, il ne m’intéresse plus. Je ne joue plus... ». Cette pièce a souvent été mise en scène utilisant des formes théâtrales alternatives ou expérimentales. Hamlet Machine est dans sa forme énigmatique et fragmentaire porteuse de multiples pistes. C’est dans un mécanisme de recherche et d’innovation que s’est élaboré le spectacle de la compagnie Sans Soucis [1].

Heiner Muller écrit Hamlet Machine détournant ou plutôt contournant Shakespeare. Max Legoubé détourne ce texte de théâtre pour en faire un spectacle de marionnettes. Ce détournement se manifeste par exemple, par la diffusion de l’enregistrement du texte. Les mots deviennent un matériau sonore. Ils ne sont plus à la merci de l’interprétation du direct, mais ils existent en dehors du temps. Ils sont hors temps psychologique. Pourtant ce texte arrive avec sa charge poétique. Il est renforcé par la charge poétique et esthétique de ce qui se déroule sur la scène. Durant l’heure du spectacle, une pluie fine tombera en continu dans une salle de bain. Une bruine qui est semblable à un brouillard, un hiver à Elseneur. Sur scène, dans cette salle d’eau, trois « acteurs » qui sont à la fois manipulateurs et manipulés, Max Legoubé, Alexandre Gauthier et Chloé Hervieux. Ce projet de faire des acteurs à la fois des marionnettes et des marionnettistes rencontre l’écriture de Müller puisque l’auteur place l’acteur qui jouerait Hamlet dans une distance, dans un recul par rapport au personnage. L’acteur jouant Hamlet se joue aussi de lui. Comme la première phrase l’annonce : « j’étais Hamlet ». Ces trois premiers mots qui disent la distance avec le personnage, qui disent aussi la difficulté d’être Hamlet, en tant que fils, que beau-fils et en tant que futur roi dans ce monde en « putréfaction ». On retrouve cette difficulté sur scène lorsque l’actrice déplace et manipule un corps sans tête et inerte. Ensuite elle prends place dans ce costume déjà occupé et se met sous un abat-jour sur lequel tombe cette bruine. Cet abat-jour comme une couronne est manipulé et devient aussi un personnage. Se joue alors une impossibilité entre l’actrice dans le corps d’Hamlet et son couronnement. Le personnage d’Ophélie, lui n’apparaîtra dans cette salle de bain que sous la forme d’un visage intégré à une serpillière. (voir l’extrait sur le lien).

www.dailymotion.com/video/x6b6rw_hamlet-machine_creation

La compagnie Sans Soucis réussit aussi à utiliser les diverses possibilités et les diverses façons de faire du théâtre de marionnettes. Ils utilisent par exemple des petits personnages pour faire une foule et des militaires, donne à voir une vidéo pour diffuser un personnage au plafond ; les faisceaux du vidéo projecteur devenant les fils d’une marionnette traditionnelle, en passant par le corps dansant de l’appariteur ou la question du manipulateur et du manipulé se pose et ne se résout pas. Tous les trois travaillent avec des niveaux d’échelle différents ; nous montrant à la fois des petits personnages et des énormes yeux qui nous regardent, nous montrant d’anonymat des figurines aux effigies historique de Marx, Lénine et Mao. Là encore les trois « performers » trouvent à l’intérieur de leur pratique une correspondance avec l’écriture de Heiner Muller qui travaille lui même sur différents niveaux d’écritures. Comme Müller, la compagnie réussie en variant les utilisations de la marionnette à produire un spectacle dans un univers homogène grâce notamment à l’accompagnement précis de la lumière, de la vidéo et du son. Dans ce travail, la compagnie Sans Soucis donne à voir son exigence et une force à la marionnette qu’on retrouve par exemple chez Ilka Schönbein [2]. Cet ensemble apporte un regard neuf au texte de Müller et développe une écriture singulière à travers l’art de la marionnette.


[1Max Legoubé et Alexandre Gauthier ont fondé la Cie Sans Soucis en 2005

[2Extrait d’une performance d’Ilka Schönbein : « Metamorphosen » qui se déroule dans une salle de bain comme le spectacle de la Cie Sans Soucis. http://www.youtube.com/watch?v=xSgz56-w9H0

Mots-clés