This is how you will disappear | 64ème édition du festival d’Avignon
Yannick Butel - 16 juillet 2010



« Voilà comme vous disparaîtrez »...« C’est comme cela que ça va disparaître »... C’est « comme cela que tu disparaîtras »... Comment traduire sinon que « This is how you will disappear » de Gisèle Vienne, présenté au Gymnase Aubanel, est une pièce qui finalement pointe un passage. Peut-être une mutation. Peut-être encore une transformation...voire une prophétie ou un avertissement étrange.

Dans une forêt morte, de troncs morts et secs aux pieds desquels des feuilles rouillent ; dans un coin de forêt embrassé par un crépuscule, un ensemble d’arbres forment une pépinière funèbre inattendue. Il y a là, peut-être, l’arbre claudélien dont la cime caresse les cieux et les dieux. Celui de Bachelard qui vaut aux rêves quelques pouvoirs. Il y a là, peut-être aussi, l’arbre beckettien où s’échangent des paroles énigmatiques. Peut-être aussi la forêt qui abrite Walden et ses idées de résistance à la pensée stéréotypée. Peut-être encore le seul arbre aux alentours de l’aéroport que décrit Müller… ou celui encore, qui traverse la gueule d’Artaud dans un autoportrait de 1946. Il y a donc des arbres qui, dans le brouillard épais d’une journée ou dans la brume matinale, sont comme autant de spectres et d’idées lointaines. Sujets majestueux et décatis abritant l’ordre révolu des légendes auxquelles, sans y croire, on continue de penser. Sujets brisés aux branches amputées. La forêt de Vienne est une forêt de moignons littéraires et philosophiques qui n’en finit pas d’accueillir quelques errants, quelques secrets, quelques êtres perdus et déboussolés sur des chemins tracés de mémoire.

Là, au croisement de deux souches, une gymnaste au corps plastique livre un combat presque chorégraphique avec un assaillant ou un coach. Le corps est malmené, soumis à une tension géométrique. Là, un jogger perdu dans les brumes fait un slalom sans autre compétiteur que la peur qui le poursuit. Ici, un rocker gémit sur l’irréparable qu’il a commis. Et d’ajouter qu’aux détours de ces courses solitaires, un archer privé de tout costume de Cupidon ou d’habits plus nobles, décochent des flèches sans but. Lui, serait comme un lointain écho à la figure de Zénon d’élée qui soutiendrait l’idée de l’impossible mouvement. Ou comment souffrir l’inertie.

« This is how you will disappear » vaut ainsi pour une pièce où l’art du mouvement, l’art visuel, l’art rhétorique sont aux ordres d’un état immobile où l’esthétique du tableau l’emporte sur la poétique de l’action. Où ce qui est surligné vaut pour une étude abstraite de choses qui inquiètent. Un monde en sursis se déploie. Un monde virtuel aussi.

Et de voir dans ce peuple mineur, une communauté, aussi, de clandestins qui vivent en des pays étranges et reculés. Un peuple de campeurs à l’année qui a trouvé dans la forêt un asile, un abris, un foyer. Et dans la forêt un moyen de disparaître. « This is how you will disappear » vaut dés lors, encore, pour la métaphore d’un monde d’à côté où la tente Quechua est la pièce maîtresse et reconnaissable – la cathédrale – du pauvre, du rejet, de l’abandon, de l’exilé…Forêt de campements sauvages, aux règles sordides, aux dérèglements humains, aux violences primaires, aux passions agressives. Lieu d’expression et toile de fond de toutes les misères où ne s’entend plus aucun Miserere. Refuge des bannis, des disparus et de ceux qui ne doivent pas se montrer, qui doivent aux yeux du monde disparaître.

Gisèle Vienne écrit ainsi une performance violente, adoptant la lenteur où se déploient toutes les couleurs du désarroi dans la solitude. Des gémissements aux vibrations angoissantes de la création musicale de Stephen O’Maley et Peter Rehberg, du lamento de Copper aux sculptures de brume de Fujiko Nakaya… Elle met en place un principe de saturation qui est, au vrai, un miroir du sensible. Un tableau où la concentration des émotions appelle celle du spectateur.


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