NON MERCI…
Yannick Butel - 9 juillet 2014



Petit hommage à Denis Slakta qui, des années durant, écrivit la rubrique “La vie du langage” chaque dernier vendredi, dans Le Monde, avant que la maladie n’interdise à ce linguiste rare cette gymnastique cérébrale et spirituelle.


Non Merci

Est l’une des banderoles – que le festivalier peut croiser – au frontispice des salles participant à la programmation du festival (in) d’Avignon. L’apercevant, c’est moins un programme qui annonce un spectacle, qu’une revendication qui s’exprime en lettres noires sur fond blanc. Visible pour un myope, mais un rien artisanale, la banderole oblige à lever les “yeux aux ciel”. Expression de circonstance tant il semble que ceux qui la motivent laissent ceux qui l’écrivent dans le désarroi et la circonspection. Ce “Non merci”, parmi les autres slogans qui ornent les lieux patrimoniaux qui accueillent le spectacle vivant, m’invitera régulièrement à faire quelques commentaires…

Non Merci

Deux mots simples, lisibles, qui expriment le refus, ou une manière de décliner avec politesse, mais fermeté, une proposition qui est faite.

Dans la langue française, c’est ce que l’on appelle un syntagme figé. Soit l’association de deux mots qui peuvent avoir une vie sémantique indépendante, mais qui par l’emploi et l’usage que l’on en fait finissent par former une expression, augmentée d’une nouvelle signification. Par exemple “Dieu Merci” qui signifie grosso modo qu’on l’aura échappé belle et que l’on a trouvé une protection inespérée. Il est clair que “Dieu” a une existence indépendante de “Merci”. Quand on les agglutine (principe du syntagme figé), l’expression n’a de sens que parce que les deux termes sont unis. Le résultat, c’est que leur valeur respective diminue, pour gagner une signification commune.

C’est le cas de “Dieu” et de “Merci”. Pris isolément, “Dieu” peut tout pour ceux qui y croient. Il peut, entre autres, protéger. Le mot “Merci”, lui, ne renvoie à rien d’autre qu’à une politesse, une réaction polie à un geste ou une parole dont on est l’objet. Entre l’un et l’autre, il n’y a ainsi rien de commun, jusqu’à ce que les mots agglutinés, la composition produise une nouvelle signification. Enfin presque, car pour les croyants “Dieu merci” renvoie encore à un geste divin. Pour un laïc, en revanche, “Dieu merci” est une expression passée dans l’usage. Un Laïc ne remercie pas “Dieu”, il recourt à un trope du langage qui lui permet d’exprimer un soulagement, une reconnaissance, l’acceptation. On pourrait résumer en disant que pour le croyant au commencement était le Verbe, quand pour le laïc, c’est le langage.

Cela étant dit, la langue est ainsi faite qu’elle multiplie les syntagmes figés. Par exemple, et pour revenir au paradigme du “merci”, on trouve encore le “sans merci” ou le “être à la merci”, etc. L’un et l’autre de ces nouveaux syntagmes figés figurant pour l’un une radicalité de comportement (sans merci = pas de quartier), et pour l’autre une menace qui pèse sur le sujet “être à la merci”.

Lisant la banderole des intermittents, on peut donc lire le “Non merci” comme le résultat d’un combat “sans merci” où ils “sont à la merci” d’un tiers (le MEDEF) qui, “Dieu merci” n’est pas leur seul interlocuteur ce qui leur permet d’exprimer un “Non Merci”.

Reste à mesurer l’effet de cette politesse sur une réalité menaçante, car enfin que vaut un “Non Merci” face à la brutalité du “Sans Merci”.

On l’imagine fort bien, là où le “Non Merci” renvoie à une politesse, une forme de courtoisie, une élégance observée et donc à un code et à quelques lois qui règlent la communauté autour des échanges qu’elle peut avoir, le “Sans merci” est exactement le contraire puisqu’il induit le “pas de quartier” (équivalent synoymique) qui exprime la fin de toutes règles, l’ignorance de tous codes.

Ces points sémantiques soucieux de linguistiques ramenés à l’échelle des conversations entre les intermittents, l’Etat, le MEDEF, les Syndicats et autres partenaires sociaux, autour d’une table des “négociations”, on est alors en droit de se demander, alors que ces “catégories” sont contraintes d’occuper le même espace, ce que pèse le “Non Merci” quand il rencontre le “Sans merci”. Au vrai, il y a fort à parier que si dialogue il y a, il prendra le tour d’un dialogue de sourds.

En effet, deux logiques distinctes s’affrontent ; les uns, courtois, adeptes d’un code commun ; les autres, brutaux, affranchis de toutes règles communes.

Et on distingue alors, entre le “Non Merci” et le “Sans Merci”, deux formes idéologiques qui n’ont, bien entendu, rien à voir ensemble mais qui sont tenues de se parler.

Si le “Non merci” renvoie à la politesse, mais également à une forme de pratique de la politique (puisqu’il s’agit de garantir des codes communs des membres d’une même cité), le “Sans merci” renvoie non pas à la politique, mais à une pratique libre et autonome, une sorte de loi du thalion, autant dire l’une des formes du libéralisme.

Naïvement, on pourrait craindre qu’il n’y ait donc aucune issue. D’autant que si nous contextualisons davantage, on peut prêter au “Non Merci” une valeur d’implicite qui, dès lors que l’expression est contextualisée historiquement (2003), signifiera le “Ras le bol”, le “ça suffit”, le “franchement pas”… D’une certaine manière, ce “Non Merci” peut donc se lire comme l’expression d’un “envoyer promener” et d’une lassitude en 2014.

Bien entendu, ceci n’est lisible et audible que si les protagonistes de cette situation discursive, et un tiers témoin de l’histoire (nous) savent repérer ce que Sperber et Wilson nommerait un “ostensif inférentiel”.

Mais bon, c’est aller un peu trop loin en période estivale que d’entrer dans ces nuances linguistiques. Reprenons…

Naïvement, on pourrait craindre qu’il n’y ait donc aucune issue. Ce constat simpliste arrange sans doute les idolâtres du consensus et les éternels non engagés, mais c’est oublier un peu vite que les pratiquants du “Non Merci” comme du “Sans Merci” ont en commun le langage. Et le langage, composé de la parole et de la langue, au moins depuis Saussure – “Dieu Merci” – est politique.

Là-dessus, plusieurs penseurs s’accordent et le plaisir de les faire partager m’invite à nouveau à les citer…

“Chaque mot, nous le savons, se présente comme une arène en réduction où s’entrecroisent et luttent les accents sociaux à orientation contradictoire. Le mot s’avère, dans la bouche de l’individu, le produit de l’interaction vivante des forces sociales [1] écrivait Bahktine. Ou comme le pensait Arendt : “ dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique par définition” [2], voire comme l’enseignant Marcuse : “ la syntaxe, la grammaire, le vocabulaire sont des actes moraux et politiques” [3]. Marx, quant à lui, rappelant que le fonctionnement et le mécanisme des échanges, dans le capitalisme, concerne « tout aussi bien le langage » [4].

Le “Non Merci” et le “Sans Merci” sont donc des formes de la politique, voire du politique. Et donc, s’ils sont “politique”, alors il n’y a aucune raison de prêter plus de sérieux à l’un qu’à l’autre, aucune raison de marginaliser l’un contre l’autre… Autrement dit, que le “Non Merci” soit le fait d’une parole artistique ou que le “Sans Merci” soit celui de partenaires économiques influents dits “sérieux” ne doit pas faire oublier que les deux syntagmes figés renvoient à la “chose politique”.

Relisant la banderole, il faut alors admettre que pour autant que le “Non Merci” exprime un refus des intermittents, lié à la politesse ou à un implicite qui aurait la valeur d’un “envoyer promener”, il marque également une manière d’utiliser le langage. Le “Non Merci” (comme le “Sans Merci”) marque alors tout à la fois une dramatisation du langage (une certaine manière d’imaginer la politique et de la pratiquer via le langage et son utilisation) qui à trait à une “guerre des langages”. Là où le “Sans Merci” libéral procède de la tentative que soulignait Jean-François Lyotard, à savoir “détruire ce qui reste des cultures non capitalistes » [5], le “Non Merci” est un syntagme figé qui marque une résistance à cette entreprise, en même temps qu’il pose une autre manière de recourir au langage.

L’ensemble de ces remarques donnant raison à Michel Foucault, je cite : “ Le discours ne doit pas être pris comme l’ensemble des choses qu’on dit, ni comme la manière de les dire. Il est tout autant dans ce qu’on ne dit pas, ou qui se marque par des gestes, des attitudes, des manières d’être, des schémas de comportement, des aménagements spatiaux […] Il s’agit ici de montrer le discours comme un champ stratégique, où les éléments, les tactiques, les armes ne cessent de passer d’un camp à l’autre, de s’échanger entre les adversaires et de se retourner contre ceux-là mêmes qui les utilisent. C’est dans la mesure où il est commun que le discours peut devenir à la la fois le lieu et l’instrument de l’affrontement. Ce qui fait la différence et caractérise la bataille des discours, c’est la position qui est occupée par chacun des adversaires… » [6]

Soit un syntagme, on l’aura compris, qui engage bien plus que les seuls intermittents, mais bien toute la collectivité qui devrait s’inquiéter d’être “A La Merci” du groupe de “Sans Merci”.


— Vidéo INA : Assemblée générale des intermittents au Festival d’Avignon, 2003
— « Le modèle des intermittents, c’est une sortie du chômage de masse », entretien avec Mathieu Grégoire [7]



[1Mikhail Bakhtine, Le marxisme et la philosophie du langage, trad. Marina Ya guello, coll. « Sens commun », éd. Minuit, 1977, p. 67.

[2Hannah Arendt, L’Humaine condition, trad. Georges Fradier, Paris, Gallimard, 2012, p. 61.

[3Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, trad. Monique Wittig et H. Marcuse, Paris, Minuit, 1968, p. 220.

[4Karl Marx, Le Capital, trad. J. Roy, avertissement L. Althusser, Paris, Garnier Flammarion, 1969, p. 70.

[5C’est ce que développe Jean-François Lyotard, lorsqu’il analyse l’action et l’ambition du libéralisme de « détruire ce qui reste des cultures non capitalistes », in Jean-François Lyotard, « Avis de déluge », Des Dispositifs pulsionnels, Paris, Galilée, 1994, p. 13.

[6Michel Foucault, « Le discours ne doit pas être pris comme… » Dits et écrits, 1976, Gallimard, 2001, pp. 123-124.

[7Mathieu Grégoire est maître de conférences à l’Université de Picardie. Il est co-auteur avec Olivier Pilmis du rapport « Quelle indemnisation chômage pour les intermittents du spectacle ? Modélisation et évaluation d’un régime alternatif », commandé par le Syndéac, le syndicat des entreprises artistiques et culturelles, et auteur de Les Intermittents du spectacle – Enjeux d’un siècle de luttes, publié aux éditions La Dispute.

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