De la danse en atendant
Aurélie Chaussé - 30 juillet 2010



Début d’une soirée d’été, le soleil n’est pas encore couché, la chaleur pesante avignonnaise s’estompe. Les festivaliers s’accumulent sur les gradins des Célestins. Ils attendent de voir la dernière création de la compagnie flamande Rosas dirigée par Anne Teresa de Keersmaeker : En atendant.

A peine franchie la porte du cloître, l’atmosphère est posée. Et c’est dans un silence marqué que le flûtiste, dix minutes durant s’essouffle devant les yeux des spectateurs. On attend, il fait attendre ou peut-être attend-il lui-même quelque chose ?

Ce moment de suspension permet d’observer au détail, la beauté de l’architecture alors que le soleil commence à faiblir. Des colonnes de pierre aux deux monumentaux platanes semés côté cour et jardin de l’espace scénique en passant par ce sol poussiéreux et inégal : le doute plane sur la réelle possibilité d’assister à une représentation spectaculaire.

Ce questionnement est rapidement évincé. Huit danseurs apparaissent pour exprimer par leur corps et le mouvement, la poétique sous-jacente du lieu. Une chanteuse, une joueuse de vièle et un flûtiste viennent soutenir le propos chorégraphique, à moins que ce ne soit le contraire. On peut se demander d’ailleurs si l’on peut parler de dialogues entre les corps et les airs musicaux proposés aux oreilles. La musique sacrée appelle à la recherche du moi, de la sérénité que ces corps, ces mouvements tentent de traduire par le geste.

L’intention de Keersmaeker est de se baser fortement sur la musique ; la musicalité donnant matière au mouvement même si sa dernière pièce The Song était essentiellement constituée de silences.

Le choix du répertoire de l’ars subtilior s’est imposé par l’invitation des directeurs du festival à la création de cette nouvelle pièce en Avignon aux Célestins. Forme musicale polyphonique originaire du Sud de la France notamment à l’époque médiévale du XIVe siècle, elle s’est imposée assez rapidement auprès de la chorégraphe. Ses vingt-cinq dernières années de création lui ont permis d’arpenter divers styles musicaux (Steve Reich, Bach, Monteverdi, Mozart, …). Cet intérêt particulier n’est pourtant pas exploité et valorisé à outrance. En effet, les musiciens installés côté cour sur un banc (seul élément du décor rajouté) vont et viennent sans artifice ni soutien acoustique. Tout est donné à voir et à entendre même ces instants suspendus où la ville reprend le dessus sur ce lieu magique, et où klaxons, sirènes et festivités du Off transpercent les longs silences marqués et rythmés par les pulsations des danseurs. Car de la vie, il y en a dans ces corps, ces présences vêtues de noirs perchés sur des baskets colorés. Les huit danseurs imposent leur souffle, leur rythme. Tantôt solo puis duo, parfois à l’unisson, ils tracent dans l’espace et le sol des marques du temps. On reconnaît le travail de la chorégraphe lors des suites répétitives et/ou décalées. Des corps, des mouvements en coalition avec le lieu.

D’enchaînement en enchaînement, de départs décalés en course abusée, l’évocation des dieux n’est guère loin surtout quand, dans la pénombre, des corps se dévoilent, laissant apparaître leur singularité. N’est-ce pas ici une quête de l’autre, une recherche de quiétude insaisissable, de dialogues de corps à corps ? Les quelques tâtonnements, frôlements et emboitements peuvent laisser supposer cela. Pour autant, chacun semble être livré à lui-même et la pesanteur, le poids du passé ne laisse guère de place à une histoire, une narration autre que charnelle, spirituelle. Toujours en écoute, parfois en décalage, les huit danseurs cohabitent sur cet espace sacré. D’échange de regards à des échanges de vêtements, une véritable complicité semble s’instaurer sous nos yeux. On assiste à l’organisation d’une beauté révélée de l’Ancien au goût du jour.

La beauté du geste et du lieu ainsi que la virtuosité musicale laisse une place importante à la nature des choses. On se laisse emporter par l’onirisme mais rapidement rattrapé par de longues phrases chorégraphiques parfois pesantes et bavardes.

On assiste cependant à une très belle ré-appropriation de l’espace, épuré à son maximum, envahi par un sentiment mêlé de tensions et d’apaisement possible par le brio et la singularité des danseurs.

En atendant

D’Anne Teresa de Keersmaeker

Rosas

Création 2010 pour le Festival d’Avignon

http://www.rosas.be/
http://www.festival-avignon.com/fr/Artiste/25
http://www.youtube.com/watch?v=pjB2UCXHo7I


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