SHY DANCE, SKITE 2010
Yannick Butel - 10 septembre 2010



Ceci n’est pas une critique et Shy Dance n’est pas un spectacle. Ce qui suit est donc un témoignage qui tente de rendre compte d’un processus de travail, qui essaie de rendre sensible un commencement d’Å“uvre. Ceci n’est pas une critique et il n’y a aucune évaluation, aucun jugement, aucune expertise de cette Å“uvre en devenir. Ceci n’est pas une critique, mais la médiation d’un regard qui, tout en étant dans un processus de travail, demeure étranger malgré sa proximité. C’est que pour autant que le critique est absent, ses manques lui sont inhérents. Il n’est ni artiste, ni danseur, ni acteur. Il n’utilise pas son corps comme ceux qu’il regarde. Au mieux, il imagine, invente, spécule... sur ce qu’il voit et ce qu’il entend. Il essaie de se rapprocher d’un espace artistique qui, de toutes les manières, demeure fuyant ou secret. Le contact qu’il a avec l’Å“uvre est énigmatique. Le contact qu’il a avec un processus de travail l’est aussi. S’offre à lui, pourtant, dans l’instant de ce travail, une liberté qu’il a rarement. A l’écart, mais invité à suivre le début de ce travail, il est offert au critique une liberté soudaine. Les lignes qui suivent en rendent compte.


07.09.2010
Salle 25, ESAM
Shy Dance


Shy Dance… « Danse timide » traduit Antonin…

We work about something, but we don’t know what it is. We started by sleeping during 10 minutes. When you will come back, we started to work together and we will listening Music.

Elise, Marie, Antonin, Mélanie, Pauline, Matthieu, Anaïs, Olga, Cristina… Tout commencera par un temps de rencontre. Et immédiatement une parole (Antonin) qui invite les SKITERS à dormir. A dormir Réellement. C’est-à-dire à gagner une région moins consciente où le sommeil profond peut-être réparateur. Où le rêve peut être une autre scène. Où la vivacité de l’inconscient peut anéantir la sérénité que l’on prête au sommeil. Dormir, Rêver, Mourir…C’est H qui parle, de mémoire de connaisseur ou de curiste. Le sol de l’interprétation du sommeil a vu maintes herbes folles pousser. Il reste, de toutes les manières, le territoire de tous les passages. Le lieu de l’entre-deux où celui qui dort s’absente tout en devenant plus présent à lui-même. Il est l’espace d’une exigence qui ne s’entend guère dans l’éveil. Dormir… Ou trouver le temps de revenir à soi, peut-être. Dans cet écart, dans cette mise à disposition de soi où un autre que soi (qui se nomme même) dispose de celui-ci, bientôt la petite musique de nuit, ou ces berceuses silencieuses, est rattrapé par un écho musical que l’on apparentera à un rythme jazz. Le retour du dormeur vient ainsi à poindre sur le rythme d’un saxo voluptueux, au rythme d’une basse vibrante et tranquille.

Et les corps immobiles, tenus à l’inertie reviennent à eux-mêmes. C’est un long étirement des nuques, des bras, des poignets… qui finit par rendre l’image de l’homme plastique tel qu’on se le représente. « L’homme debout » est désormais revenu. Et avec lui, déjà étranger au sommeil, c’est l’étranger à lui-même. C’est la solitude de soi vis-à-vis de soi qui est revenue. Cette manière de marcher séparé de soi.

(…)

Le bâillement est le second geste qui viendra clore ce long étirement. Le bâillement muet, ou presque, qui laisse s’échapper un souffle dit le retour à l’autre vie. Furtivement, on le percevrait comme un cri peint par Munch. Mais c’est autre chose qu’un cri, c’est le dessin d’une respiration qui doit trouver le souffle du mouvement à danser. C’est un souffle qui est GeistTanz. Cri prélude à une danse, une transe…

(…)

Avec l’éveil point ainsi un mouvement qui semble moins intérieur. Un mouvement visible, tout simplement plus sensible pour la rétine, se met en place. S’esquisse alors une sorte de rituel où le déplacement est le miroir de l’autre. Où le placement se fait eu égard à la position de l’autre. Avec l’éveil et le mouvement apparaît l’espace. L’occupation de l’espace marqué par des arrêts, par des soulignements, par des occupations. Avec l’espace vient la tentation de l’anti-mouvement. Ou du presque mouvement-absent. Un moyen, peut-être, d’éprouver son étendue, et sa durée. Jeu subtile et muet de gestes contenus, ralentis… Jeu d’images que la mémoire doit archiver comme autant d’instantanés, d’arrêts sur image. L’exercice se poursuivra par « connected some people ». « Just connected ». Quelque chose doit se mettre en place qui procède d’un lent processus insaisissable. Ici, "faire, agir, obéir..." à une consigne a commencé à agencer le groupe qui semble être dans un recueillement. C’est ce mot-là qui devient premier. Et avec lui celui de rituel apparaît. L’espace est désormais l’expression d’un rituel secret.

(…)

(Pensée :la métamorphose du lieu, son changement d’usage, la danse timide a cet effet sur le lieu anonyme. Ce qui est en jeu à travers ce travail, c’est la mutation. Celle des individus qui deviennent un collectif, une communauté. Et cette communauté aphasique obéit dorénavant à une règle de reconnaissance de l’autre qui a choisi un geste. Un geste seulement).

(…)

L’érotisation de l’arrêt est ce qui apparaît maintenant. Il se passe quelque chose entre O et M. O, allongée et littéralement ouverte et s’offre à M, qui hésite mais semble ne pas pouvoir échapper à cette hypnose consentie. O finit par s’écarter. Elle prend de la distance par rapport au jeu qu’elle a mis en place. Ce phénomène d’érotisation gagne un à un les danseurs. Et O en semble le centre.

La jalousie latente est apparue. Des affinités renvoient à l’isolement ceux que le regard n’a pas cerné. La jalousie déséquilibre le positionnement et le placement des danseurs dans l’espace. La jalousie, le désir, la solitude… Ces mots sont étroitement liés. Les corps en réfléchissent la proximité et l’attraction.

YB


08.09.2010
14h-17h00
Salle 25, ESAM



Shy Dance (SUITE 1)



L’allongement du temps (durée ou extension) est lié à la fréquence avec laquelle apparaît la parole qui donne une direction (émission d’un message). La fréquence peut se traduire « rythme », « intervention » ou « son ». Plus l’écart entre chaque émission/intervention est grand, moins le temps est présent, et paradoxalement, plus l’attente peut être vécue comme un moment « où-il-ne-se-passe-rien ». A moins que l’attente ne soit la condition nécessaire à la liberté des flux, qu’ils soient mentaux ou autres. Il faut imaginer et admettre que l’action n’est qu’une des variables de la manifestation d’un corps vivant. L’espace de la performance pourrait ainsi être le point nerveux de cette conception Le territoire sans limites de la performance est peuplé d’un ensemble de lois qui est soumis à la relativité. La réception, qui vaut pour la reconnaissance d’un ordre ou d’un agencement de ces lois sur scène, est donc au moment de la performance l’objet d’un travail de trouble de la situation performative sur le regard (la réception). C’est ce trouble qui est manifeste. Il est en partie ce sur quoi reposent ces œuvres où durée, rythme, émission d’un message… sont soumis à des dérèglements de notre rapport logique à la visibilité de l’action.

Dans Shy Dance, au moment où le processus commence, c’est cette expérience que l’on fait. L’ensemble des situations qui vient à naître d’une improvisation collective s’inscrit alors dans une continuité où un geste déclencheur sera filé par le groupe ou brutalement arrêté. Ce qu’il faut peut-être admettre, c’est que cette continuité n’obéit d’aucune manière à une logique narrative, mais principalement à une logique sensitive. C’est la production d’espaces sensibles, qu’il est presque impossible d’inscrire dans une chaîne signifiante, qui rend ces œuvres éphémères. Qui fait que nous sommes en présence d’une « danse timide ».

Tous les exercices menés jusqu’à maintenant auront été préparatoires à la construction de la Shy Dance.

15H05.Ce qui se met en forme : un effet ludique qui était jusqu’à maintenant imperceptible. Yoko danse allongée sur une table, sur un rythme disco (image de brancard des urgences). Les autres danseurs sont spectateurs, assis et convertis à un mouvement répétitif (bras sur la tête, jambes croisées, mains ballantes…). Au terme de cette poignée de minutes, Yoko, rieuse, finit par lâcher un « c’est con » joyeux et enjoué. Et de regarder Shy Dance comme l’expression de la timidité. Non pas comme ce qui détermine une psychologie, mais bien comme ce qui organise un mouvement qui, dès son commencement, est forcément interdit, peut être maladroit et contraint. Un mouvement qui ne peut être qu’esquisse…

Le temps de Shy Dance aura été de mettre en scène ces états sous une forme ludique… Ou l’art de créer un espace partageable, communicable, appréhendable par tous… Le ludique étant ce qui vraisemblablement est le plus facilement transmissible. Même si ce n’est pas le plus facile à produire. 15H11.

Et ils rient de cette connivence, de cette circonstance, de cet abandon. Il y a le plaisir qui est venu.

YB


09.09.2010
14h-16h00
Studio de Danse du théâtre de Caen



Shy Dance (SUITE 2)

Mélanie est partie rejoindre Platel pour une tournée qui commence à Hanovre, se poursuivra à Genève, etc… Elle a dit au revoir au groupe en marquant auprès de chacun, par un signe affectueux, le plaisir qu’elle a eu à être-là, dans la Shy Dance…

Un groupe improbable avance vers le Théâtre de Caen. C’est le groupe de Shy Dance qui se déplace en portant un mannequin comme s’il s’agissait d’une dépouille. De loin, celui-ci, chapeau cloche et jupe plissée, me rappelle au souvenir des pantins de Kantor et sa Classe morte.

4 étage plus haut, le studio est ouvert. Patrick Foll, Directeur du Théâtre de Caen, vient saluer le groupe des SKITERS. Le training commence comme il a toujours commencé… Par le sommeil. Et au sortir de ces dix premières minutes, c’est le même accordéon de Mika, le même saxo et ses variations, la même rengaine qui rappellent les « dormeurs ». La prochaine étape commence déjà, a déjà commencé. Un lent retour au mouvement, à la motricité… se met en place. Et avec lui, peut-être parce que c’est la troisième rencontre, ce qui se dégage correspond à un principe d’observation. Soit un temps du regard où le mouvement est tout d’abord rétinien. Contemplation ? Prédation ? vide ? Le lieu du regard, a priori neutre, est toujours une énigme pour celui qui est regardé. Le temps du regard est un temps qui suggère des contacts, des complicités, des défis…Par le regard (j’entends l’injonction : « Parle regard »). Le regard parle et personne n’est certain de comprendre ce qu’il dit. C’est un temps pictural, un temps où le regard s’inscrit dans une histoire du portrait. Et ce qui est vrai du regard, peut-être, l’est tout autant des corps immobiles qui pourraient tous être les héritiers de figures peintes, ici et là. Le dos de Yoko, la main d’Elise, le corps penché d’Olga, la nuque de Marie… Toutes ces figures, vues ici et là, sont toutes ici, sous d’autres lumières, dans un autre lieu… C’est un temps de composition donc. Je veux dire, un temps d’invention. Voilà… depuis plusieurs jours maintenant, le mot le plus juste pour désigner ces expérimentations, ces répétitions, ces explorations… c’est peut-être le mot de composition. « Composer » est un mot qui me permet de penser toutes les entrées qu’empruntent les danseurs. Un art de la composition…

« Vous devez chercher un événement. Ne pas chercher l’évidence, l’attendu. Mais au contraire travailler à l’éviter. Personne ne doit savoir, et personne ne peut construire à votre place. Cherchez le mouvement qui n’est pas fabriqué, qui n’est pas reproductible… Il faut vous appeler selon des lois qui ignorent la parole et la communication »

Rien ne va de soi. Bientôt, alors qu’après chaque temps Antonin prend la parole pour parler de ce qu’il vient de voir, une discussion s’engage. Et, peut-être pour la première fois, les danseurs exigent de connaître les lois du processus et des mécanismes qui leur permettront de comprendre le sens de leur action. Et ce n’est pas qu’ils ne comprennent pas d’ailleurs, mais bien plutôt qu’ils veulent maîtriser toutes les nuances qui conduisent à un effet. Ils cherchent donc, et c’est là encore peut-être le seul mot qu’il convient d’utiliser, ils cherchent, dis-je : la justesse. Les règles de la perfection. Les lois de l’excellence. Ils veulent connaître les principes qui guident leurs gestes et produisent la rareté qu’ils vivent. S’ils ont tous conscience du « résultat » ou de « l’effet », ils veulent maintenant ne plus rien laisser au hasard.

S’ils avaient la conscience de l’outil remarquable qu’est leur corps, s’ils ont la cérébralité pour se plier à toutes les plasticités, ils exigent maintenant d’être libre. Et cette liberté passe par la maîtrise d’un processus d’un bout à l’autre. En définitive, ils veulent être Maître d’eux-mêmes. Etre agi, autant qu’agir.

yb


10.09.2010
14h-15h23
Studio de Danse du théâtre de Caen

Shy Dance (SUITE 3)



Comment continuer à écrire sur un travail dont on est le témoin ? Depuis le début du Skite, j’ai cherché une manière de regarder et d’écrire. Une façon différente de parler de ce qui est donné à voir. J’ai tenté de me détacher d’une écriture où disparaît celui qui écrit, pour privilégier un geste qui serait moins travaillé. J’ai donc choisi d’écrire en temps réel, de privilégier le premier jet, de m’écarter d’un « retour sur ce qui est écrit ». Et faisant cela, j’ai l’impression d’être au plus proche de la « méthode » qui innerverait les SKITERS. Ecrire est donc devenu, en soi, une sorte de performance où l’on trouvera peut-être des choses justes et des déchets. Des idées à revoir, à amender, à creuser… Ou des pans de textes à supprimer. J’avoue ne pas avoir de rapport critique à ce que j’écris dans le SKITE et, d’une certaine manière, il faut bien admettre que c’est une forme de nudité ou de dénuement qui est la principale manifestation de cette écriture.

Alors quoi ? Alors à quoi peuvent bien servir ces lignes ? Avec le tout petit recul que m’offre Shy Dance, j’ai l’impression de fonctionner comme un enregistreur. C’est cela, j’enregistre ce qui se passe, ce que je devine, ce que je crois voir. Je les enregistre.

L’écriture comme enregistrement, espace sonore et traces, bande linéaire faite de graphes qui altèrent la nature de l’enregistré ou, au contraire, en rend une partie. J’enregistre en écrivant. J’archive d’une certaine manière. Le temps de Shy Dance est ainsi le temps de la fabrication d’une archive. C’est-à-dire un bout de commencement d’une histoire. Je ne dis pas le commencement d’une histoire, car l’histoire de Shy Dance est en aval de ce que je vois. Elle participe sans doute d’histoires individuelles dont j’ignore tout. Et Shy Dance, pour une part, est l’espace de rencontres de ces histoires singulières qui tendent à devenir l’histoire d’un collectif en marche.

Shy Dance est ainsi une histoire en marche, un petit bout d’histoire, dans ces parcours singuliers, qui vient nourrir les destins personnels. Et j’imagine qu’il y avait alors une nécessité secrète à ce que les uns et les autres se retrouvent maintenant, là, dans le studio de Danse du Théâtre. J’imagine qu’il n’y a pas de hasard à cette rencontre. J’imagine qu’il y a une logique à venir se retrouver chaque jour pour travailler ensemble, sous des modalités identiques, et chercher à faire œuvre de soi. Shy Dance est ainsi une étape. Une halte à Caen qui, pour Yoko, Marie, Elise, Matthieu… n’est pas autre chose que l’un des points d’un itinéraire complexe. Et s’il m’est permis d’excéder un peu le rôle de témoin pour lui préférer celui d’interprète, alors il me semble que tous les mouvements de la Shy Dance (le bras sur la tête, la main en mesure, la connexion du regard, les complicités gestuelles, la lenteur et le pas… jusqu’au mannequin, jusqu’à la pomme sur scène…) font partis du mouvement plus général, plus invisible et inconnu, de leurs vies.

Shy Dance est ainsi un point de vie. Non ? Non pas un lieu de vie, mais un point de vie. Un point dans une trajectoire. Un point qui mêla plusieurs trajectoires et qui, aujourd’hui, forment ensemble un seul tracé.

(…)

Le temps mort… L’expression pourrait inquiéter si elle ne désignait pas autre chose dans Shy Dance. Qu’est-ce que ça veut dire « un temps mort » ? Quand on dit ça, on songe souvent à un arrêt, à une suspension. On désigne ainsi un temps qui vient en rupture avec un temps où l’action serait visible. Où le mouvement est nourri par une énergie qui se traduit par du déplacement, du positionnement, de la « figure »…

Et d’une certaine manière, paradoxalement, c’est parce qu’il y a « du temps mort » que l’on peut le distinguer du temps animé.

Mais, peut-être que ça désigne autre chose, ici, dans Shy Dance qui est organisé sur des temps morts (temps mort au pluriel). Peut-être que le « temps mort », ici, renvoie à du temps de recherche. C’est-à-dire, que « temps mort » et « temps de recherche » c’est synonyme ou presque. Car ici, dans Shy Dance, « temps mort » ça veut dire « suspension » et recherche. Les danseurs de Shy Dance observent ainsi une série de temps (a priori mort) qui sont des temps d’enquête.

C’était prévisible. Là où il y a du mort, il y a de l’enquête. Et d’ajouter que l’enquête porte ici sur la « mort du temps ». Cette manière que l’on a de meubler le temps, de ne plus l’éprouver, de ne plus le sentir, de ne plus vivre le temps dans sa décomposition (fraction de seconde, poignée de minute, heures infinies, etc…). S’attachant à faire sentir des « temps morts », c’est peut-être ça qui était aussi en jeu dans Shy Dance. Une tentative de retrouver la sensation du temps et peut-être de faire l’épreuve d’une « minute supérieure ». Celle où se manifeste une présence.

Je vous quitte.

« salut » comme disait l’autre au terme d’un article « la fin d’un commencement » qui concluait la revue Arguments. Belle revue.

Yannick Butel


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