Richard II de Jean-Baptiste Sastre... End of Game.
Yannick Butel - 28 janvier 2011



« Un jour il m’a dit : « je vais faire du théâtre ». Vous imaginez ma tête. Et il a été reçu au conservatoire. Vous imaginez mon état [...] Et maintenant, dans ma vie d’archives qui a manqué parfois de couleurs, lui c’est la lumière qu’il me donne ». Que le Père de Jean-Baptiste Sastre ne soit pas surpris de ces lignes que je rapporte et qui sont une partie de notre conversation, au Théâtre du Gymnase, alors que le hasard nous a placé côte à côte, à mi-parcours du rang « E ». A quelques mètres, seulement, de son fils qui reprend le Richard II de Shakespeare, après la cour d’honneur et Avignon cet été. Au Mistral qui soufflait ce mois de juillet-là , ce soir-là , la réception de ce travail n’avait rien à envier à sa fraîcheur. La polémique disputait à la politesse, le sein de leur mère hypocrisie. A défaut de la couronne de laurier que d’aucun n’aurait de toutes les manières jamais offerte à Sastre, on déshabillait cette mise en scène par quelques titres de presse qui jouait sur les mots « Richard II sans couronne » pouvait-on lire. Ou encore, trop heureux de voir Sastre l’imprévisible ne pas convertir les philistins, certaine jouissait de l’idée d’une chute du metteur en scène et d’un mimétisme avec la fiction « Richard II trébuche dans la cour d’honneur » lisait-on. Quelques critiques faisaient aussi l’éloge de la mise en scène et des comédiens.

Ceux qui nous regardent…

Attendent un peu plus qu’un billet d’humeur, qu’un arrêté de tribunal, qu’un geste arbitral arbitraire qui se défait de toutes argumentations. Au théâtre, aujourd’hui, il existe la video qui permet de revenir sur le jeu (sic)… Et d’ajouter que le Richard II de Sastre n’avait rien à voir avec celui de Vilar en 1947 et 1948. Pas plus à voir avec celui de Patrice Chéreau en 1970, présenté à Marseille. Pas plus que ça avec celui de Mnouchkine en 1981. Pas davantage avec le rôle-titre qui habillait Laurent Terzieff, en 1991. Pas plus avec celui de Deborah Warner en 1995…. Rien à voir et tout en commun…

Parce que Sastre, comme Vilar, a été contraint de monter sur le plateau. Parce que la silhouette décharnée d’Emilfork rôdait encore dans cette pièce, tout le temps qu’un ne l’oubliera pas et que l’on se rappelle qu’il exigea de Chéreau qu’il soit sur la scène, endossant le rôle de Richard. Parce que Bruno Sermonne, le vieux Lancastre, ressemblait non pas à Alain Cuny (lequel n’a jamais joué dans cette pièce), mais peut-être par sa stature et son regard à Jean-Pierre Jorris qui, lui, était dans les Richard II de Vilar. Parce que le désir du Roi Podalydes était semblable à celui de Terzieff qui avoua avoir rêvé de ce rôle au metteur en scène Yves Gasc. Parce que le visage spectral de Fiona Shaw dans la mise en scène de Deborah Warner a sans doute marqué pour longtemps les traits de ce personnage. Parce que l’esthétique asiatique de Mnouchkine n’était pas sans faire écho aux cymbales tibétaines qui se faisaient entendre dans la mise en scène de Sastre.

Sastre, « sale gosse » encensé lorsqu’il montait, en 2001, Tamerlan le Grand de Marlowe, avec Martial Di Fonzo Bo (amalgame de Falstaff et de Richard III), n’en a toujours pas terminé avec l’idée, finalement propre aux enfants et au « sale gosse », qu’il lui faut retarder l’entrée dans la socialisation. Celle du théâtre, surtout. Ne pas nourrir le parterre d’un horizon d’attente prévisible. Ne pas lui servir un théâtre élisabéthain dont on sait que les textes de Shakespeare, entre autres, suffisent à contenter la scène de l’imaginaire. Combien de pièces mériteraient juste d’être lues, seulement ?

Peut-être comprendre que Sastre n’est pas ignorant de ces fresques historiques, de ce théâtre léger et grave, de ce goût baroque où vie, mort, amour, trahison… sont le sel du public du Globe et du Swann… Qu’il sait que ces « trous à coq » que sont les théâtres élisabéthains faits de bois sont des lieux de convention, de musique dans les balcons, d’hommes qui jouent des femmes, etc.

Et que la filiation de la scène au motif politique est le prétexte à des questionnements métaphysiques, à des interrogations éthiques, à des conversations sur le théâtral, à des dialogues sur le travestissement de la nature, à des propos qui tiennent de traité sur la relativité, à des nuances sur le sacré et le profane, etc… qui sont repris d’un texte à l’autre, qui se répondent d’un personnage à l’autre… Que si la philosophie de Shakespeare porte sur de grands thèmes génériques, elle n’oublie pas les détails qui s’inquiètent de la valeur d’un serment, de l’usage de la parole et de l’utilité du mensonge, des limites de la fidélité, du regard porté au prix des choses qui n’ont pas de prix : le chant d’un oiseau, la qualité de la terre qui est la dernière demeure, la texture d’un instrument de musique d’où naîtra un son, du tumulte d’un esprit amoureux, d’un art du mot choisi…

Et encore que si Jean-Baptiste Sastre se saisit de Richard II, qu’il connaît les chroniques de Holinshed et de la « guerre des deux roses » dont l’origine est dans l’exercice du pouvoir de Richard II d’Angleterre (1377-1399), pièce rangée dans les Histories ; fable biographique d’un enfant fait roi à 10 ans qui, en abdiquant à 32, fait basculer la monarchie de sang, la monarchie héréditaire et leurs rois thaumaturges… Il a avant tout le souci du théâtre : celui d’un rythme, celui d’un geste, celui d’un mouvement des corps, celui du placement des voix, celui d’une image à rendre expressive, celui d’un tableau qui doit tenir en suspend l’écoute, celui d’une scène qui doit alerter la rétine d’un spectateur…Sastre aura prévenu que Richard II, pour la 65ème édition du festival d’Avignon, s’était imposé au volant de sa voiture ; qu’un autre soir où il a rencontré Frédéric Boyer, dans un bar, qui lui traduira son Richard : Richard s’imposait ; que trois images revenait quand il y songeait : Andreï Roublev de Tarkovsky, le motif d’un verre peint par Chardin, et celui d’un piano emballé dans un feutre de Joseph Beuys. Images qu’il partagera avec Sarkis pour la scénographie. Enfin, et Sastre le souligne : « C’est l’histoire des adieux, d’un homme qui se dépiaute, c’est l’Epuisé de Beckett. C’est Fin de partie ». Et sans doute le texte de Deleuze lisant Richard III de Carmelo Bene, ajoutera-t-on. Richard II, pour Sastre, à n’en pas douter, c’était une manière de traiter aussi du bégaiement. Une histoire qui a à voir avec le répétitif...

Richard II…sur scène

Un roulement, un grondement presque indistinct se devine dans le théâtre. Sur une poutre posée en diagonale qui va du front de scène vers le fond du plateau, les comédiens sont assis. Ils forment une ligne, avec en son centre, un trou. Ils forment une ligne interrompue, deux segments égaux, par un vide. Comme s’il manquait quelqu’un… Le roi Podalydes, lui, est en face qui les regarde. Coude sur une table à la surface inclinée. Avachi, épuisé, dans son fauteuil. Le roi Podalydes est celui qui manque dans la ligne. La métaphore est là qui dessine un vide, et esquisse l’idée qu’une place est vacante. Il y a ainsi, à la première image, une esthétisation du désordre qu’incarne ce vide presque parfait dans une ligne dont le roi se démarque. A part des sujets, pas loin ni étranger à ses sujets, déjà au ban, à la marge. Et, mais aussi, pas loin. Donc, toujours là, toujours roi.

Alors, au premier cri, un cri entendu dans la hauteur des cintres, un cri de faucon… la ligne se brise totalement. Au cri du faucon, elle vole en éclats. La rage éclate et avec elle, dans l’éclat (qui est aussi le mot qui désigne le fragment) le pouvoir connaît la première onde d’une série qui viendra le déposer, le fragmenter, le fragiliser jusqu’à le briser. « Premier éclat », dis-je, qui s’entend dans les voix discordantes.

Alors Thomas Mowbray (Bénédicte Guilbert, en armure d’Archange, le cheveu blond et long délié, bientôt un genou à terre, plaintive et rugissante, avocate et victime de son état, bientôt bannie injustement, belle dans la rage, vociférante dans la tourmente, féline dans l’attachement et l’affection) s’affronte à son cousin Bolingbroke qui l’accuse de meurtre et de trahison. (Jean-Baptiste Sastre, mine renfrognée, regard noir, barbe de raspoutine, corps raide et posture d’homme fort, habillé d’une étoffe ample, avance dans l’ombre de son père, le Vieux Lancastre. Bolingbroke, Duc de Lancastre, bientôt autre banni et bientôt Roi, rageur, certain de son droit, accuse Mowbray, Duc de Norfolk). Le dérèglement, le chaos, se tient presque là. Dans l’espace de haine qu’a modelé l’invective, sur le champ de l’honneur et de l’affront à laver dans le sang et le duel quand les paroles n’y suffisent plus, à quelques pas du duel que le divin arbitrera…là, tout proche du Roi. Devant le roi Richard II (Podalydes coiffée d’une couronne ubuesque, signe grotesque de la grandeur d’un roi et symptôme visible d’un poids peut-être déjà trop lourd à porter). Roi Podalydes, lieu exact du dérèglement et du chaos, puisque c’est lui l’architecte de l’assassinat du Duc de Gloucester, qui tente en vain d’arbitrer et de raisonner les belligérants. Et déjà, la voix de Podalydes joue d’effet de timbres où il s’agit de dédramatiser. Déjà, le Roi déambule bras à l’aveugle, caressant la joue de Mowbray paternellement et tendrement, étreignant le haut de l’épaule de Bolingbroke amicalement. Le roi joue et tente de déjouer le destin qui se profile. Par un interdit, il n’y aura pas de duel. Par décision, il y a bannissement. A vie pour Mowbray. 6 ans pour Bolingbroke. Double peine, protesterait-on, puisque d’Angleterre et d’honneur, les ducs sont privés. C’est dans ce jugement rendu à la hâte que Richard II vient de tout perdre, de se perdre, lui qui n’aura pu laisser le sort camouflé son geste. Lui, le roi, qui n’assume pas que pour partie l’injustice gouverne les affaires humaines, au point de voir grossir le nombre des cadavres illégitimes. Lui, Richard II, manquant de jugement tout en le rendant, vient de faire « sortir le temps de ses gonds ». Manquant de discernement, mais pas d’humanité, Richard Podalydes retourne alors à la vie. Danse amoureusement avec la reine, Nathalie-Richard II forment un couple uni, aérien et soumis à la seule force physique de l’attraction de l’un pour l’autre. Elle, tout en rouge et prochainement en robe noire qui marquera le deuil de son époux et de sa condition. La reine était en rouge désir, la mariée sera en noir…

Aux premières minutes de ce Richard II tout est joué. La faute politique et l’exercice maladroit du pouvoir comme de la justice font du roi un monarque en sursis. Peut-être un « non-roi » comme l’a traduit Boyer, mais peut-être tout simplement, comme l’a écrit Shakespeare en faisant parler Hamlet : « le corps est avec le roi, le roi n’est pas avec le corps. Le roi est une chose ». Tout est joué et il reste aux scènes à venir à montrer une déchéance, une chute, une disparition. Temps dramatique, et non tragique, où scènes après scènes, épisodes après épisodes, Richard II perd publiquement et aux yeux de tous, ce que le pouvoir vertical lui avait déjà pris. Non tragique parce que le divin est absent. Et que le nouveau temps, dramatique et humain et définitivement humain, est désormais rythmé par l’engagement que sont le geste et la parole politiques.

La suite ? La suite n’est pas une succession d’erreurs, mais juste un engrenage mécanique où la logique causale pousse Richard II vers la sortie,vers la « fin de partie », le End of Game aurait écrit Beckett. La suite est la manière dont le vide, à la première image, va se creuser et grandir jusqu’à vider et évider Richard …Avec la mort du père de Bolingbroke, avec la captation de l’héritage du fils banni, avec une guerre contre l’Irlande qui éloigne Richard que l’on croit mort, avec le retour de Boulingbrok qui réclame son dû, avec la trahison d’une noblesse qui se rallie au banni, avec un peuple hostile, avec une abdication qui est le signe d’une mort différée, avec son emprisonnement à Ponfret et, pour finir son assassinat… Richard II, personnage maladroit plus que fragile disparaît. Vie et mort d’un personnage donc, où le titre éponyme pourrait nous induire en erreur. Car si Richard II meurt, la monarchie lui survit et Henry IV est né. Richard II (pièce) contient ainsi deux rois que l’on donne à contempler. L’un Richard II, maladroit, hésitant, renonçant. L’autre Henri IV-Sastre, coiffé de la couronne, le sceptre à la main, est le roi fort, déterminé, ne reculant devant aucune exécution, ni bain de sang. Ce que nous lisons et voyons participe alors d’une autre histoire…

Richard-Henry : II + IV…

Sastre, me semble-t-il, l’a compris. C’est une autre histoire que celle de la chute d’un roi. Il l’a compris quand, jouant Bolingbroke le coléreux vis-à-vis de Richard II, son regard est triste, presque larmoyant, quand il est Henri IV. Que de gestes de douceur, de tendresse, entre Podalydes déchu et Sastre couronné. Il y a là deux frères d’une même famille qui s’étreignent et veillent tous deux à ce que la monarchie ne s’éteigne. C’est que Richard II (pièce) n’est pas autre chose qu’un traité sur l’art de conserver un système politique mis à l’épreuve des nouvelles lois de son temps. Sastre le sait… son Richard II (pièce) montre comment le politique pense en terme de pérennité, en terme de longévité, en terme de durée qui exigent parfois le sacrifice d’un frère, d’un principe, d’un ami, d’un roi faible... Et de dire que Richard et Henri sont les deux victimes d’une époque où la révolution copernicienne, la rébellion galiléenne, les Essais de Montaigne sur la morale et le manuel politique qu’est Le Prince de Machiavel viennent de faire voler en éclat un monde modelé sur la puissance de dieu. Le grand architecte de la nature n’est plus qu’un maître d’œuvre intérimaire. Juste un satellite du Soleil. La fin d’un système qui légitimait l’ordre étant révolu, mécaniquement les autres systèmes vacillent.

Qui croirait aux rois thaumaturges à compter du moment où Dieu ne serait plus au centre et au cœur de toute chose ? Qui prêterait au Roi une charge sacrée si Dieu, lui-même venait à perdre du crédit ? Le monde bascule à la fin du XVIème siècle, parce que de petits séismes nés de travaux scientifiques et philosophiques liés à la technique (qu’il faut protéger de la puissante église) modifient la représentation de l’origine de la création.

Richard faible, affaibli dans un état en crise, maladroit, héritier d’une couronne qu’il porte comme un fardeau (combien de fois Podalydes se trimballe sur scène la couronne à la main, comme si…), Richard contesté par son camp, et la rumeur, et le peuple même des jardiniers, jumeaux des fossoyeurs d’Hamlet… Sa famille n’a d’autre choix que de l’éliminer et de le remplacer avec son consentement officiel, d’inventer de nouvelles règles et ainsi de préserver le système monarchique (héréditaire ou électif).

Plus une mutation du politique qu’une révolution politique, Richard II met en avant comment le politique s’assure d’une éternité que le dieu contingent ne peut plus lui donner. Il en montre le fonctionnement et les règles. Rien n’est au-dessus du pouvoir, de l’art qu’il faut pour le conserver. C’est l’enseignement.

Et de voir Richard Podalydes s’agenouiller aux pieds de son trône (juste une chaise grise au dossier un peu large) et par un mouvement de bras qui tient d’un art rare, l’entourer au point qu’on a cru un instant qu’il portait une croix. Que la vie de Richard était un chemin de croix…et sa couronne, parfois, devenue un boulet…

Et de comprendre que dans ce monde aux règles immuables désormais dépassées, la poutre pouvait bien être finalement, aussi, l’armature visible de la charpente d’un château. Et d’imaginer un instant que Sastre offrait ainsi l’image d’un monde à l’envers, mis sans dessus-dessous, où les acteurs, qui ne sont les esclaves d’aucune loi physique, jouaient donc au plafond par la magie d’une gravité inversée. Féerie du théâtre et de son imaginaire aussi qu’il tend à partager avec le public…

Et de regarder les costumes, les satins lumineux et colorés comme l’habillage métaphorique d’une question récurrente. De quelle étoffe est fait un roi ? De quelle étoffe est vraiment le politique. Maille d’acier, velours de soirées et de mondanités, robe humble de condamné… la garde robe du politique au pouvoir, à la différence du pauvre, est fonction de l’espace, du discours et du sens que l’on veut donner à sa visibilité dans l’Histoire.

Et remarquer que les armes, les épées, ne changent pas. Qu’elles sont, par nature, ce qui vient à se substituer au discours quand l’arête de celui-ci est émoussée. Henry IV couronné, le sang coule à nouveau et, dans un rapport étroit à la lecture hégélienne du politique, ce n’est que parce que le sang coule que l’histoire est en mouvement.

La ligne brisée, donnée à voir au commencement de ce travail, se voit ainsi reconduite, et peu importe la lignée…du moment que la ligne donne un cap.

Un conte, un Duc, Des rois…

De la mise en scène de Sastre, on ne saurait tout dire et pointer chacune des nuances. Au moment de conclure, il faudrait encore parler de ces libertés musicales qui permettent à Sastre de faire écouter les Beatles, prendre le temps d’avancer une idée sur ces « bruits tibétains » de cymbales clinquantes et de cornes aux sons graves. Moments cacophoniques, sans doute, et néanmoins inscrits dans un rituel de métronome qui vient ponctuer chaque déchirure. Ces sons, qui sont comme autant de coupures, expriment à chaque parution les étapes d’une escalade qui va conduire à une chute comme à un rétablissement de l’ordre. Aussi, pour autant qu’ils sont cette ponctuation, ces sonorités tibétaines réfléchissent aussi une sorte de préambule à la spiritualité qui, en ce pays lointain, se nomme constance. Richard II étant, à la différence des autres pièces de Shakespeare, l’œuvre où le crime comme le criminel ne sont finalement ni jugeables, ni condamnables, ni justiciables. Richard II où la pièce qui tient en balance et annule l’idée même des figures du bourreau et de la victime puisqu’ici, avançons-le encore, il s’agit de sauver un système et non des personnes. Bolingbroke et Richard II, Henry IV et Richard sauvent la monarchie. Ils se protègent…

Il faudrait alors parler du contraste de jeu entre l’un et l’autre. Voir que le premier, le roi-Podalydes, est tout de désinvolture, de résignation, de légèreté. Podalydes où l’acteur lige qui plie à se rompre. Podalydes qui marche partout, s’assied partout, danse presque… tel un fauve en cage qui sait l’heure venue. Regarder le second, Bolingbroke adoubé roi-Sastre quelques scènes plus loin. Henri-Sastre tout de raideur, le plus souvent immobile, le menton légèrement relevé et en avant. Et voir dans cette attitude « l’effet visière » comme l’écrivait Deleuze (à moins que ce ne soit moi. Je ne sais plus) qui est l’un des signes du pouvoir, du contrôle.

Entre les deux, la mise en scène et les comédiens dirigés par Sastre auront montré une cour soumis un temps à la vie qui finit, à l’abandon de toute chose, à l’oubli de toutes règles. Quand pour l’autre, un second temps, revient en force le code, la conduite, la ligne de conduite. Henry IV couronné, Sastre soustrait le mouvement, habille son monde en noir, règle les écarts de voix qui ne produiront plus d’éclat. Aux soubresauts de Richard-Podalydes, Henri-Sastre et avant Boulingbrok aura toujours observé une rigidité qui annonçait que lui, le banni, était de la matière d’un roi. C’était visible à la première image…

Il faudrait parler du mot « Salaud » qui revient comme un cri, une fièvre, un dernier souffle.

Il faudrait parler de ce lambeau de phrase « le matin nous saignons l’écorce » dite par un jardinier critique, qui soudain, au Gymnase, à Marseille, se laissa entendre comme « le matin nous saignons les corses ». Silence dans la salle où le « sale gosse » qu’est Sastre n’a pas pu ne pas entendre, lui aussi.

Il faudrait enfin parler de cet instant intelligemment porté par Denis Podalydes et brillamment pensé par Sastre. Parler de l’instant où l’acteur vient conter « la triste histoire du roi destitué ». Moment rare, dis-je, dans la mise en scène de Sastre où la lumière va faiblir et se concentrer sur l’acteur qui vient en front de scène dire un conte. Moment où Sastre donne à Podalydes le moyen de devenir le narrateur de son histoire, et de la porter tel un soir à la veillée. Instant parfait où le conte, qui procède d’une pratique orale, est l’un des seuls arts avec le théâtre qui fait exister une communauté, dans l’instant présent du récit.

A cet instant-là, lors de cette scène qui n’en éclipse aucune autre mais qui montre le soin que Sastre porte au théâtre, il y avait le souci d’un théâtre qui se partage, qui joue de l’échange… Peut-être le partage d’une pensée sur le politique, sa façon de muter, de trouver le salut dans les artifices les plus douloureux, d’être pérenne au mépris de toutes les règles qui sont imposées pour le commun des mortels.

Il faut alors remercier Sastre et sa bande de nous aider à lire le présent, de nous inviter à réfléchir hic et nunc, dans l’instant du théâtre qui donne à penser. Il faut les remercier pour le plaisir de se mettre à penser….

Il était une fois… l’histoire de Bolingbroke, Richard II, Henry IV… Ils changeaient de nom mais invariablement ils servaient la même idée, le même totem appelé Le Politique. Ils ont une descendance jusqu’à aujourd’hui. Ils ont d’autres noms, mais qu’on se le dise, ils forment une famille puissante et jusqu’à maintenant éternelle. Dans les grandes crises, ils se serrent les coudes, en découdent parfois, leur intérêt n’est pas le vôtre… Merci Sastre. Comme disait mon voisin qui le regarde.

http://www.youtube.com/watch?v=sImsuw6qd8E
http://www.theatre-contemporain.tv/video/Entretien-avec-Jean-Baptiste-Sastre-et-Frederic-Boyer
http://comediennes.org/video/benedicte-guilbert


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