Lied Ballet… fractal
Yannick Butel - 10 juillet 2014

Lied Ballet, Chorégraphie Thomas Lebrun — Festival d’Avignon 2014



Il en va de certaines créations comme d’un arrêt au sens où Nietzsche, questionnant le rapport que l’on entretient à l’art, proposait de reconnaître une œuvre à sa capacité d’arrêter le sujet. D’une certaine manière, Lied Ballet de Thomas Lebrun – pièce chorégraphique pour 8 Danseurs et Danseuses, un Pianiste et un Ténor – relève de ce moment décrit par le philosophe. Moment où le sujet comme l’objet qu’il croise s’inscrivent dans une présence qui les rend absent à la course du monde. C’était au Cloître des Carmes, à la tombée de la nuit… une pièce chorégraphique pleine d’aménité.


Lire le mouvement

Silhouettes noires sur fond blanc, signes de chairs endeuillées sur rectangle blanc éclairé au sol, ou points d’Encres en mouvement sur page blanche… Quand commence Lied Ballet, c’est d’abord un ensemble codé qui apparaît, puis ces sensations qui deviennent sensibles puisqu’en danse – cette langue muette – le langage se ré-ouvre au monde du souffle et des sons murmurés qui s’entendent sans rien nommer.

Tout au long du premier acte, c’est ce souffle que l’on perçoit dans les corps en mouvement, les corps écroulés, le frôlement des pas sur le plateau… Corps sans mots, ou presque, qui ne trouvent d’expressivité que dans le déplacement, la pose, le visage, le geste.

Lied Ballet, au premier acte, serait d’abord une exploration du titre et du seul mot “Ballet”. Là où la configuration des corps en un groupe s’observe dans ses déambulations, dans ses trépignements, ses agencements imprévisibles (duo, trio, solo…), ses écarts, ses lignes et autres mouvements géométriques. Et ce qui domine dans les premiers mouvements, ce sont les arrêts qui construisent des tableaux où l’énergie semble figée. Sorte de pantomime brisée, de modelés en construction, d’images illisibles mais sensibles… occupant les points cardinaux du plateau, et foulant l’espace entier, l’énergie va ainsi en se répartissant selon une logique inconnue. Et chaque fois, alors que le travail lumière sur le rectangle en modifie l’aspect, c’est une grimace qui émane du groupe… C’est un visage qui concentre toute l’énergie du groupe. Au visage impassible, Un dans cette totalité, renvoie ainsi une marginalité, une singularité, une expérience… au point que ce visage donne au groupe ses traits. Et chaque fois, me semble-t-il, ce visage était une forme d’adresse. Une matière reconnaissable et tout à la fois secrète qui interpelle invitant, celui qui le croise, à le lire, à s’en rapprocher, à s’en saisir, à s’en soucier.Tout au long du premier temps de Lied Ballet, c’est ce souci du visage qui apparaît comme la chose à suivre, à regarder, à imaginer, à ne pas manquer car c’est cela qui dans la mutitude n’arrête pas de parler. C’est cela qui, offert mais fermé, invite à une caresse mentale laquelle cherche, dans ces traits, un passage et un chemin de lecture. Lire un visage, dis-je, et voir dans l’ouverture d’une bouche ou les yeux écarquillés, la nuque brisée ou la tête renversée quelque chose qui est commun au visage de l’humanité. Et croire, dans les ponctuations sonores qui parviennent, presque inaudibles, à une parole qui se forme et s’abandonne dans l’oreille de celui qui la reçoit pour qu’il entende ce que les Esprits lui soufflent… Peut-être, dans ces visages, y avait-il quelques signes de fureur, de peur, d’inquiétude, de malaise, de torture, de violence, de tristesse surtout…

Et, soudainement, de voir dans le danseur qui sort de sous les voutes du cloître, dans sa grande taille et sa maigreur, quelque chose de l’homme qui marche… sans but. Mais qui n’ayant aucune attache décide de marcher à l’aveugle… Le corps penché vers l’arrière, la jambe allongée vers l’avant, la mécanique de la marche mise à vue dans le dépliement du pied… lui a quelque chose de l’arpenteur. Lui a quelque chose d’un Sisyphe et d’un danseur au commencement de son art qui se laisse guider et entraîner par le mouvement.

Et d’entendre Ie “Mitternacht” répété plusieurs fois, comme le vers atrophié du chant de Zarathoustra “Oh Mensch gibt acht was sagt die Mitternacht”… et laisser le sonore rappeler que la nuit, en son milieu, vient le peuple des esprits diurnes. Viennent dans le sommeil les spectres des jours mutilés et des lendemains qui chantent. Et regarder le danseur et son visage tourné vers ses pas comme le signe peut-être d’un visage qui ne s’offre pas, un visage qui se dérobe et garde ainsi son secret. Car un visage qui ne peut être dévisagé est un secret…

Et bientôt, la note de piano et la voix du ténor viennent ajouter à ce monde sonore. Le Lied rejoint le Ballet. Lied comme souvent ou toujours qui font entendre une douleur lancinante, une mélancholie persévérante, une lutte perdue, un chant des morts qui rend hommage aux vivants. Tod und Leben, mort et vie… und lieben, aimer, encore. Non seulement des passions chantées, cérébralisées, mentales et spirituelles, mais aussi des états du corps vécus, éprouvés, sentis et violents s’en prenant à la corporéité et à l’organique, étranglant les muscles au point de ne plus se tenir debout, déchirant les tissus musculaires au point d’être épuisé, imprimant aux nerfs des paralysies… qui laissent l’être sans mouvement. Tod, Leben, Lieben… trois mots qui, pris dans le Sterben (mourir) et le Streben (tendre), compressent le temps d’une existence à la seule figure de l’entêtement. S’entêter à vivre… en éprouvant parfois la tentation de répondre à la question “mais pourquoi ?”

Le chant, dans Lied Ballet, sera la ponctuation grave et audible, de la chorégraphie qui y menait. Et c’est cruellement émouvant, parfaitement maîtrisé, au point d’être brutal dans la douceur.

Au dernier tableau, tous reviendront habillés d’un maillot de bain bleu… presque un instant drôle que l’on pourrait confondre avec un groupe de danse aquatique synchronisée… presque drôle, le temps que le groupe se mette en ordre de bataille et qu’il livre sur un rythme rapide une partition réglée, aux symétries parfaites, où pour autant que les danseurs sont une pluralité, ils forment un seul geste. C’est impressionnant de maîtrise, de travail… Et de voir dans le mouvement chorégraphique, alors, une esthétique du fractal où chaque partie, isolément singulière, est le signe mimétique d’une unité et d’une totalité que représente le groupe de Lied Ballet.


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