Jan Karski (Mon nom est une fiction), Une parole d’outre tombe
Emmanuelle Tonnerre - 8 juillet 2011



La salle de l’Opéra-Théâtre, a accueilli ce Mercredi 6 juillet, en ouverture du festival d’Avignon, le spectacle d’Arthur Nauzyciel : Jan Karski (Mon nom est une fiction). C’est accompagné de comédiens et collaborateurs de multiples nationalités et de différentes disciplines, que Nauziciel met en scène cette année, une adaptation du Roman de Yannick Haenel. Il choisit de prendre à bras le corps un sujet épineux : celui de la mémoire de la grande histoire et du massacre de la Shoah, au travers de la figure de Jan Karski, témoin et porte parole de la grande abîme qu’a laissé l’Humanité face à elle même.

Bien que le choix de ce sujet soit avant tout personnel et impulsé par l’héritage douloureux d’une famille polonaise déportée, Nauzyciel dépasse l’intime du témoignage et la froide rigueur des faits historiques. Il multiplie les voix et les sujets pour créer un spectacle qui parle à tous les Hommes que nous sommes, en traversant l’histoire et la parole d’un homme qui est devenu une figure, un héros, un martyr, un témoin que l’on a fait taire en le laissant parler... Jan Karski.

Employé au ministère des affaire étrangères, engagé dans la résistance, Karski a vu l’horreur des ghettos et des camps d’extermination. De cette vision il est devenu porteur, au delà de la mort et de ce qu’il a appelé « la fin de l’Humanité ». Chargé par les représentants la BUND et de l’organisation sioniste, du message de détresse de l’éradication du peuple juif, il doit faire savoir ce qu’il se passe en Pologne. Il passe alors à l’ouest, en Angleterre puis aux États-Unis, et parle aux politiques, aux journalistes, aux intellectuels : à qui veut l’entendre et peut influer pour faire cesser l’assassinat de tout le peuple juif.

Après avoir dit, décrit et raconté l’urgence, de façon à ce que nul ne puisse ignorer l’horreur qui régnait dans son pays au delà de la guerre et des enjeux militaires, l’échec de voir un occident à l’image de Roosvelt,« en train de digérer », fait de sa parole, alors désespérée un objet ridicule, et l’emmène au silence et à l’errance.

C’est une quarantaine d’années plus tard, devant la caméra de Claude Lanzmann1, qu’il « retournera » vers sa première mort et formulera au présent, le message et le besoin de raconter les images qui l’ont ramené à la vie, transformant celle-ci en une interminable nuit blanche.

C’est de ce matériau documentaire que Yannick Haenel s’est emparé avec son roman2, construisant un triptyque qui débute par une narration décrivant Jan Karski devant la caméra du cinéaste. La seconde partie retraverse le livre que le héros a publié dès 1944 aux États Unis3, et enfin, dresse par le biais de la fiction, une autobiographie controversée.

En adaptant ce roman tout en gardant sa structure, Nauzyciel nous fait saisir le rôle primordial que veut désormais assumer l’art dans le questionnement et la perpétuation du travail de mémoire. Le troublant alliage du sensible et du factuel pourrait-il permettre de ne rien en perdre ?

Dans ce spectacle, Jan Karski n’est pas un prétexte ou un moyen, il est cette Histoire, un témoin que l’on a laissé tomber entre deux générations, comme par facilité. Dans la troisième séquence, Laurent Poiternaud incarne le personnage de fiction dans un décor luxueux de couloir d’opéra. On assiste à toute la tragédie de l’histoire de cet homme, à l’enfouissement de sa mission et à la dérision de l’humanité toue entière. Cinq minutes après qu’il ait commencé, un tonnerre d’applaudissement se fait entendre dans les retours et l’on réalise alors qu’une musique d’orchestre vient de cesser, sans qu’on l’ait vraiment entendue démarrer. Image tragique d’un public absent et d’une scène occupée par d’autres. Il n’est ni spectateur, ni acteur, ni technicien, il est dans l’entre deux, dans les limbes entre la fiction et le réel, entre la vie et la mort, et nous raconte sans nous voir, son histoire de fantôme, de martyr de la parole humaine face à l’abîme.

Une dramaturgie spectrale

Arthur Nauzyciel, mélange tous ces truchements avec une incroyable précision et une élégante sobriété, tentant de faire en sorte que cette pièce devienne un nouveau conducteur de notre mémoire collective. Humblement, mais dans une énergie de l’ordre de la nécessité, il érige un prisme multiforme,qui élève et donne profondeur. Réexploitant les faits sous des angles différents, il nous permet de créer des images en mouvement et nous force à ré-appréhender nos représentations du massacre juif.

La force dramatique du spectacle devient évidente par l’ajout aux trois parties du roman de Haenel, une ouverture chimérique utilisant la danse. Le premier tableau se termine avec un numéro de claquettes en poursuite, créant les trois ombres allongées de la « fiction Karski ». Douce et fantomatique dégringolade de ce corps de pantin accompagné par une musique qui déraille sourdement. L’atmosphère est sombre et le corps comme inhabité.

Le spectacle se termine avec l’apparition d’une figure féminine, elle aussi privée de mots, portant une culotte ornée des étoiles dorées de David. La danseuse mélange des images en mouvement de corps désarticulés, torturés, amputés, à la démonstration de l’être au monde du héros. La chorégraphie ajoute une quatrième face au prisme de notre perception, scellant son entité. Ce propos géométrique est précieux et nécessaire, en cette période charnière où les rescapés emportent leur histoire avec eux, avec la mort des derniers témoins.

« Remettre les morts et les vivants ensemble, à la bonne vitesse »4

Toujours entre plusieurs dimensions, le travail du corps et de l’espace coïncide avec la détresse de la déshumanisation du sujet.

Les acteurs ont des regards assurés mais vacillants dans l’adresse : il ne nous parlent pas à nous spectateurs, mais à nous l’humanité, bien au delà de la salle. Tout est précisément posé et déposé dans quatre corps différents qui résonnent entre eux. Est crée un spectre qui ne superpose ni ne remplace, mais « place cote à cote » : Dans le premier tableau, Nauzyciel lui même, dans un costume sombre et des fauteuils design, installe la lenteur, une présence étrangement quotidienne.

Ensuite, c’est une voix de femme qui accompagne la vidéo de Miroslav Balka. Une absence de corps et un léger accent, on la cherche du regard avant de s’abandonner au trajet de la caméra qui filme en boucle, une carte de ce que l’on imagine être un ghetto. Elle apparaît chimère à coté du chemin interminable et répétitif de l’objectif, qui nous montre les rues et les pavés représentant les bâtiments.

Dans le troisième tableau enfin, le comédien apparaît comme un fantôme, totalement habité et absolument vide. Sa gestuelle déshumanisée est à la fois lourdement installée et sans cesse prête à partir, le genoux plié. Un grand corps aux bras trop longs et à la tête avancée déplace ses jambes sans vraiment marcher : il flotte tout en soudant ses pieds au sol. On a l’impression de voir un homme sur une cassette vidéo à laquelle la télécommande demande un avancement et une retour en arrière rapide au même moment. Tout est sur le fil et on ne sait jamais laquelle des deux touches sera la plus forte, à tout moment les forces peuvent s’inverser et déchirer l’homme qui se tient en face de nous. Il est dans les nuits blanches, dans cet entre deux, cet élan purement présent, indéplaçable.

Chaque figure est traversée par un rapport singulier au sol, qui nous renvoie au chemin interminable qu’a parcouru Karski, au déchirement de l’exil, et l’éclatement de son peuple ; à la paralysie des corps de l’occident opposé à son besoin vital de faire savoir ce qu’il s’est passé en Pologne. Cette posture nous place face au malaise, nous assoit dans le grand fauteuil de ceux qui sont restés cois devant l’urgence.

Malgré des longueurs, qui ont tendance à nous laisser revenir à notre propre corps, la fragilité de ce qu’il se passe au plateau nous travaille du début à la fin : on explore, on projette, rebondit sur toutes les faces du spectre que nous propose Nauzyciel. La liberté du travail répond au pari audacieux de remettre sur le tapis le sujet de la Shoah que l’on n’a jamais autant évoqué, mais qui malheureusement a trop tendance à être simplifié, réduit à un amalgame qui nous écarte de nos responsabilités.

1Claude Lanzmann, Shoah, 1985

2Yannick Haenel, Jan Karski, 2009

3Jan Karski, Story of a Secret State, Emery Reeves, New York, 1944. Traduction française : Mon témoignage devant le Monde, Editions Point de Mire, 2004

4Arthur Nauzyciel, Conférence de presse du 5 juillet 2011, http://www.theatre-video.net/video/Arthur-Nauzyciel-pour-Jan-Karski-Mon-nom-est-une-fiction


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