Lidell, l’alphabet du refus
Yannick Butel - 9 juillet 2011



Il est 17H00 et la salle Monfavet est pleine. Dans le programme du festival, Angelica Lidell proposera dans quelques instants Maldito sea el Hombre que confia en el hombre : un projet d’alphabétisation. Ça durera, 3H15 entracte compris. Après La Casa de la fuerza, la fidélité d’Hortense Archambault et Vincent Baudriller au travail de la chorégraphe et femme de théâtre espagnole donnera au festivalier le sentiment d’une charge féroce (le texte surtitré) et d’une mise en scène presque pastorale et parfois contemplative.

La meurtrière de Dieu

Remarquée, aux Carmes, l’an dernier, avec La Casa de la fuerza, Angelina Lidell avait été au terme du Festival d’Avignon consacrée par la profession et la presse qui y voyaient là, une sœur de Pippo Del Bono, un membre de la Societas Raffaello Sanzio… Dans El Cultural, Luis Maria Anson écrivait ainsi : « Y claro, al concluit, La casa de la fuerza, el publico puesto en pie se rompio las manos aplaudiendo a una escritora, a una directora, a una actriz inalcanzable, que se escondia entre sus actores y que es hoy el nombre de referecia del teatro espanol »[1]. Soit la description d’une étoile qu’attendait depuis longtemps le théâtre espagnol qui tient enfin son génie, comme le cinéma, avec Luis Bunuel eut le sien. « La meurtrière de Dieu » comme le titrait Anson pourrait d’ailleurs tout à fait être la fille du réalisateur, partageant avec le fondateur de l’Ordre de Tolède (dévolu à voler la caisse du couvent), plusieurs de ces mythes obsessionnels. A commencer par Figueres ville où résida Lidell, mais aussi ville natale de Salvadore Dali et complice de Bunuel. Au delà de ce cette anecdote et ce hasard, on pourrait surtout souligner le paradigme commun qui unit l’un à l’autre. L’érotisme de Bunuel ( ou une pulsion religieuse transcendée) trouvant un reflet dans « la pornographie de l’âme » que revendique Lidell qui cherche à « s’introduire dans la conscience humaine ». Goût partagé encore pour la conscience de la mort, les animaux morts, le piano, et une certaine pratique du cadavre exquis qui, rappelons-le, consiste à rejeter la culture et l’éducation pour ne plus privilégier que les premières images, instinctives et inconscientes qui viennent à l’esprit. Ces cadavres exquis, chez la fondatrice de la Compagnie Atras bilis, s’incarnant aussi, aujourd’hui, dans le rapport qu’elle entretient à une interdisciplinarité qui lui permet de trouver dans les pratiques plurielles la matière unifiante de ses visions sans limites.

A Madrid depuis 1993 avec sa compagnie, Lidell « l’anti-sociale » dit-elle d’elle-même, ou plus cliniquement « la sociopathe sous contrôle » comme elle se définit précisément, est avant tout une nihiliste qui voit dans le monde une mafia infectieuse dont les parrains sont : les professeurs, les gens de bon goût, les intello-bourgeois adeptes de la culture soft/loft, les machos masqués, les putains de tout poil en col blanc ou pas, les suceurs de téton de Madone, les prêtres calottés ou défroqués, les mères muettes ou Madré consentante, les pères affectueux : les Padré atteint de priapisme chronique tous azimuts… Toutes ces « Familles » qui forment la famille que l’on nomme aussi « syndicat du crime ». D’une phrase Lidell raye cet ordre social, moral, politique : « Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le genre humain. Je me détache de plus en plus de l’idée de l’humain. Je n’ai pas de sentiment d’appartenir à la société. Heureusement, je suis capable de contrôler ce désir de détruire le monde, grâce au théâtre ». Et d’ajouter : « Toute ma confiance dans l’homme s’est trouvée massacrée à cause d’expériences très dures qui ont fini par m’éloigner de tout et m’ont conduite à l’isolement ». L’isolement : soit, une entrée en écriture…
De l’abécédaire

Ecrivant plus qu’écrivain, Angélica Lidell entre donc en écriture. Et si « Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation est une création, une performance, c’est d’abord et avant tout un texte[2] en forme de gueuloir de 60 pages. Un texte bref, aéré en ces pages pour autant que les lignes qui le composent, elles, sont d’une densité thématique. Texte où les chapitres sont composés des lettres de l’alphabet qui viennent dans un désordre déboussolant alors que la première page de ce récit égrène les unes après les autres chaque lettre et les relie à une pensée, un mot mis en relief. « A comme Argent, B comme Bande, C comme Comédie (Comédie-Française), E comme enfant, F comme France… jusqu’à Z comme Zidane ». Ordre primitif de ce récit sans personnage où la voix de la narratrice (Lidell sur scène !), dès lors qu’elle passe à l’écriture, s’engage dans une morgue violente, répétitive, assassine qui l’oblige à privilégier l’élan de la pensée plutôt que l’organisation chronologique de ce qu’elle avait énoncée. Ecriture ou petit livre de prophéties, sur le modèle du Livre de Jérémie dont le titre rapporte la trace. Maudit soit l’homme n’est pas une histoire, mais plutôt la somme de haines rangées, comptabilisées le temps d’une vie et d’expériences. Ce n’est pas un livre de pensée, comme l’abécédaire de Deleuze l’est, mais un abécédaire pulsionnel, organique, vibrant où l’auteur éructe avec force son dégoût pour les artifices, les politesses, les règles du savoir-vivre… Un livre donc, où à la démonstration, Lidell préfère la force de pénétration de la répétition et de l’énoncé obsessionnel : « Fourre-toi tes bonnes intentions dans le cul. Fourre-toi ton faux amour du prochain dans le cul. Fourre-toi ton baratin de petit-intello-bourgeois-européen-responsable-dévoué-à-la-culture bien au fond du cul » peut-on lire à la lettre A. Ecrit sur le mode d’un acte d’accusation adressé à la conscience, sans autre souci que d’instruire ( projet d’alphabétisation est le titre) du vice de toutes les vertus, c’est moins une forme écrite qu’un cri retranscrit que livre Lidell. Cri satellisé aux thèmes de l’amour volé, de la mort prématurée dès la première trahison, du virus du mépris contracté dès le premier dialogue, de la sexualité pornographiée, du mensonge comme respiration, du viol organisé en réunion, de la foutue enfance abusée, de la bouffe et de la graisse… Soit une partition presque fellinienne où l’outrance et l’outrage sont inséparables d’un mode d’écriture qui ne cherche pas un style, mais qui condamne le style, l’apparence, le maquillage et ses effets. Là est peut-être la force de cette « écriture du désastre ».

Ecriture circulaire que celle de Lidell qui semble inscrire certaines phrases ou mots dans un éternel retour et qui, comme Michel Foucault l’écrivait, nous condamne à observer ce qui, revenant, est souligné. « Schubert » fait partie de ces mots « l’âme ne progresse pas. Donc on ne peut pas jouer du Schubert » décide Lidell. Et avec Schubert s’éprouve aussi la tendresse mélancolique qui n’en finit pas d’agonir dans des vomissement lexicaux et sonores. « Schubert » ou un mot musical et harmonieux dans ce dédale tumultueux. Ecriture circulaire, dis-je, mais et aussi, écriture de cycles. Comme ceux, finalement, que forme Pasolini : cycle de la merde, cycle du sang, etc… Et de voir en Lidell, dans un rythme autre, dans un autre rapport à la langue, un autre lien à la phrase… une parente de Pier Paolo Pasolini. Lidell qui s’inscrit, dès lors, auprès de celui qui sentait une « vitalité désespérée » et produisit, à travers ses films, son théâtre,ses écrits, une sorte « d’alphabet du refus ». Lidell, dans ses cycles, exprime, elle, une pensée en cage, une pensée fauve.

Et pour autant, lisant le livre, passant ces lettres et leurs développements brutaux, parfois une des signes de l’alphabet va chercher la simplicité de l’intimité. O, « et tu survivras grâce à l’ombre ».

Et parfois, la lecture s’arrête sur une page blanche où par exemple, à la lettre D comme douleur, la page vide est comme un miroir qui appelle notre confession, notre expression… notre examen.

Au terme du livre seul, c’est à Cioran, à son Précis de Décomposition, à son œuvre de condamnation que l’on songe. Et n’était-ce l’écriture dépecée et la syntaxe désossée de Lidell,et les écarts parfois drôles d’un rire jaune… que l’on pourrait imaginer qu’elle en est le spectre revenu.
Scènes tabloïd

Neuf petites filles habillées dans un costume doré et affublées d’oreilles de lapin jouent innocemment sur la scène à des jeux récréatifs où le pas de deux se confond à une partie de marelle. Elles ressemblent à des emballages de bonbons chinois servis au restaurant. Lidell les dégagera quelques instants plus tard. Se pointant sur le plateau, avec en mains, les cadavres de lapin qu’elle jette au sol. Et d’entendre la premi ère lettre, E comme enfant : « je n’ai pas connu un seul enfant qui soit devenu un bon adulte ». Dans le même costume que les petites filles qu’elle vient d’exécuter métaphoriquement (n’est-elle pas elle-même morte ?), Lidell est rejointe par sa complice et amie Lola Jimenez. Maldito commence alors vraiment et s’achèvera par la lettre U. Comme utopie, où la dernière phrase devrait mettre fin au tragique indépassable dans lequel s’inscrit l’humanité : « Que plus un enfant ne soit conçu à la surface de la Terre », variation mullerienne de « on devrait coudre le ventre des mères ».

Entre les deux lettres, E et U, l’alphabet mis en scène aura gagné l’iconoclastie de mondes se chevauchant, se superposant, s’interpénétrant. Donnant aux images reçues la force étrange d’un univers pris entre formes figuratives et constructions symboliques surréalistes. Comme si Alice au pays des merveilles de Caroll avait mangé à table avec Ulysse de Joyce avant de partouser, Lidell fabrique une fresque prise dans un monde interlope, un bordel urbain et de campagne, fait de commerce illicite où seul (elle le répétera comme on croit à une prière) : « entrer dans une épicerie chinoise et demander : Il reste du pain/ Oui/ C’est combien ?/ Soixante centimes/ … ce sont parfois les seules phrases sincères que l’on peut entendre de la journée ». Entre les deux, donc, une série de tableaux qui relèvent des pages des plus glauques de la presse (imaginez le Sun), viendront taquiner la rétine. A commencer par ce décor sylvestre de carton pâte où des arbres morts peints en fond de scène font de l’ombre à des arbres naïfs et colorés. Espace pictural et figural où la voix de Lidell écrase les consonnes et les voyelles rimbaldiennes pour faire entendre le noir de l’existence. Solo parfois lardé d’humour et de dérision drôle. Décor ou tableau d’Henri Rousseau, dit le « douanier », que le verbe lidellien, sans frontières, va peupler de détritus, de corps morts, de saloperies mentales… Un peu comme si une bande de campeurs barbares était passé par là et avait polluer le site pictural. Lidell, elle, pointe les pollutions mentales, blouson de cuir noir, bas résille sous chaussette de mauvais goût, clope au bec… C’est Betty Boop (historiquement une figure dessinée aux allures de chienne anthropomorphe) relooké, anti Monroe, ant-Bimbo (nom du chien de Betty Boop), qui donne dans la révision des leçons. Révisions, oui, histoire de mettre un mouchoir plein des larmes qu’elle a pleurées. Phrase heidegerrienne (pardon) à la lettre Q : « Il faut avoir beaucoup pleuré pour en être là ». Etre-là ou être, Da-sein ou sein, c’est plus la question. Et Lidell de marcher, s’étendre, se planter devant la salle, ou devant un mur à jardin comme devant l’œuvre d’un maçon des lamentations…

Les images seront multiples, inextricables d’un verbe qui n’éclaire rien de leur présence. Les images sont mentales et n’ont d’aucune manière la fonction de faire écho aux mots. Les images sont parfois belles et pleine d’une tranquillité sereine. Alors on écoute Schubert en boucle, peut-être Fantasia opus 103, œuvre pour piano à quatre mains. Plus loin ça sera une chanson populaire, ou Paint in Black des Stones… Plus loin dans Maldito s’exposera sous des formes renouvelées la même attente. Alors des acrobates chinois, comme venus en visite voir les deux sœurs de Madrid, genre types de banlieues en survet, viennent balancer quelques canettes de bière dans le décor et faire de sauts périlleux. Et préfèrent, aussi, le saut à la corde à un usage plus grave. L’un, lettre Z, porte le maillot du Real avec le nom de Zidane. Le porteur du maillot, Champion par procuration, comme tous ces types sur les escaliers qui attendent la prochaine coupe du monde en vieillissant, en s’ennuyant. Schubert passe pour la énième fois. La diode rouge du piano arrangé l’indique… Et c’est toujours beau, même plus beau quand Angelica dans les bras de Lola pique une crise de nerf.

Entracte. Ne nous trompons pas, il s’agissait bien d’un parc peuplé d’objets inattendus et c’était peut-être l’extension d’un asile. Où une ambiguïté lexicale qui permet de faire entendre que la folie n’était pas étrangère. Lidell éructant, c’était un peu « pour en finir avec le jugement de Dieu » d’Artaud qui était audible.

Retour de l’entracte. Vrais petits arbres en pot, taillés à la française. Taille cruelle comme l’aura été la diatribe contre la France, à la lettre F. La lettre et l’esprit que Lidell dénonce….

Des images encore. Des verts, des jaunes, des bleues... Un cul fessé dans quelques temps, comme ça. Une autre image. Un homme fait la démonstration de Wittgenstein, dessine à la craie, sur le sol, une table. Un rond + un rond en face, c’est Padré et Madré. Puis il se dessine en faisant faire à la craie le tour de ses pieds. Deux petits ronds. On y verra une dualité, une schizophrénie larvée chez l’enfant. Merci papa, merci maman, XY. Lidell, Lola, un chinois, un danseur… ils portent tous des jupes plissées. L’ordre du fer à repasser et l’ordre moral n’ont jamais fait qu’un. Le pli mythique du pantalon militaire. Lola nue, façon petit poucet, ramasse les miettes de pain que le danseur nu dépose jusque sous un arbre. Certains y verront l’Eden. Je me souviens juste du viol de l’athlète dans le petit bois de This is how you will disappear de Gisèle Vienne. C’était au gymnase Aubanel, l’an dernier.

Les jupes plissées sont grises,mais les chaussettes sont rouges et le pas de danse est un va et vient entre deux lapins nains de jardin.

Et puis, Schubert est moins présent, et c’est Purcell que l’on entend maintenant. En boucle, toujours en boucle, alors que les cycles défilent. « O que j’aime ma solitude » chante un haute-contre. Alors que les potes chinois disposent sur scène une sculpture de mannequins figés blancs, entachés de marques de sang. Images de cadavres d’Enki Bilal ravivées et plus lointainement de « our body » ou ce qu’il en resterait.

Et les potes chinois du quartier qui accompagnent Lola et Angélica : ces demoiselles d’Avignon, forment une bande gagnée par la lassitude ou l’ennui. Une caisse marquée Wittgenstein persiste en mémoire. Dernière phrase du Tractatus : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ou « sur ce dont on ne peut parler il faut garder le silence ». Lidell le sait et ne prétend ni par le verbe, ni par l’image dire des vérités ; mais seulement éclairer par l’usage de la langue notre rapport à la pensée. Silence.

Le noir se noue sur ce qui est un cimetière où le temps de Maldito, Lidell aura ouvert quelques tombes, rompant l’omerta sur des lieux communs. Maldito aura été baroque. C’est-à-dire libre, allant au plus simple, le temps d’une promenade, à l’endroit d’un jardin secret qui se donnait aussi à voir comme un jardin public. Où l’éternel combat des forces municipales pour préserver le cadre de vie du dernier. Cadre de vie… tout ce que Lidell, dans Maldito, aura montré qu’elle maudissait.

[1] Luis Maria Anson, « Angélica Lidell, la asesina de Dios », El Cultural, 20 Juillet 2009

[2] Angelica Lidell, « Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation, traduction Chritilla Vasserot, Editions Solitaires intempestifs, 2011.

Crédits photos, Ricardo Carrillo de Albanez.

spectacle sur-titré, du 8 au 13 à 17H00 ou 12H00, salle Montfavet


Mots-clés

_Angélica Liddell