La Cour d’honneur ouvre son festival avec « Enfant » de Boris Charmatz.
Antonin Ménard - 9 juillet 2011



Fort d’une expérience de deux ans au Musée de la danse 1, Boris Charmatz, l’artiste associé à ce 65ème Festival d’Avignon a avec Hortense Archambault et Vincent Baudriller voulu cette édition sous le signe du collectif. Un collectif qui ferait du festival lui-même une œuvre d’art aux multiples facettes composée de chacun des spectacles. C’est l’enfance qui est à l’honneur pour ce festival. Nous avons pu voir, « Petit projet de la matière » et « Sun » qui mettaient en scène des enfants. Pour l’ouverture de la cour d’honneur, Boris Charmatz propose un spectacle avec 26 enfants et 9 danseurs. Cette proposition est sobrement appelée « Enfant ». Nous assistons à un spectacle où nous sommes interrogés sur le rapport que nous entretenons à l’enfance. Une réflexion où se mêlent la beauté, la violence et l’abandon. Cet abandon qui est plus près du lâcher prise, du laisser-faire que du renoncement. Un abandon qui donne aux danseurs petits et grands une responsabilité vis-à-vis de la chorégraphie. C’est aussi un abandon de l’effet de mise en scène et du spectaculaire au profit de notre capacité à construire nos histoires, notre narration à partir de nos sensations, de notre imaginaire et de notre mémoire.

Sur scène, trois corps sont abandonnés au repos. Les danseurs sont habillés en noir se confondant avec le sol qui les supporte. Au centre, une sorte de rampe de skate et à côté une sorte de grue. Tous ces éléments sont noirs. Ils nous apparaissent comme des éléments liés à l’enfance qui bouge et qui construit. La lumière ouvre le spectacle. Ce sont des lampes à décharge qui ne peuvent se régler ni au niveau de l’intensité, ni au niveau de leur diffusion. Elles sont autonomes, elles chauffent et au fur à mesure leur intensité et leur couleur se modifient. Elles échappent au contrôle esthétisant et spectaculaire. Elles s’allument dans une sorte d’explosion et dans un blanc très soutenu, puis très vite elles passent par un orangé vif avant de trouver une teinte plus légère. Cette mécanique lumineuse fait place à la grue qui se met en marche. Elle enroule un câble qui dessine un parcours sur toute la scène de la cour d’honneur. Comme des enfants nous suivons cet enroulement, cette magie mécanique. En même temps qu’il y a une douceur et une simplicité dans ce mouvement du fil, du lien, il y a cet arrachement des points d’accroche. Le détachement de ce lien donne lieu à des déchirures physiques et sonores. Au bout du lien, la grue active un corps allongé. Ce danseur involontaire traverse le plateau par la force de la machine. La grue délie le lien pour activer le mouvement de cette danseuse. C’est le tour d’un autre lien d’être ramené et d’un autre danseur de parcourir le plateau tiré par un pied et suspendu à deux mètres du sol. Puis le rectangle noir à l’avant scène sur lequel se trouvait une danseuse inerte se met à remonter le long de la rampe de skate devenu un tapis roulant. Toutes ces machines s’activent, elles entraînent le mouvement des danseurs, elles donnent à voir une chorégraphie de l’abandon et en même temps de l’incroyable. Les machines nous donnent tous les codes pour comprendre comment cet incroyable est possible. Nous avons la présence de l’artifice qui nous permet la visualisation de ce corps suspendu la tête en bas qui s’envole, reste suspendu et se repose au sol. Dans ce repositionnement du corps au sol, la machine, la grue nous montre la mécanique du corps humain et donc sa faculté de mouvement. Comment les poignets complètement relâchés se plient pour se répandre sur le sol. La machine modèle le corps abandonné, mais c’est l’esprit, l’intelligence et le savoir qui permettent à la mécanique de chorégraphier les corps.

Après ce ballet des machines et des corps détendus, viens le temps de l’activité des danseurs. Ils charrient des coulisses les corps relâchés des enfants. Ils sont les transporteurs, les passeurs de la chorégraphie de l’abandon. Les danseurs mettent en mouvement les corps abandonnés des enfants et encore une fois ça danse à l’endroit des corps inertes en même temps que ça danse dans le corps des agissants. Ça danse aussi dans cette fusion des corps mêlés. Les danseurs dans un soin précis prennent, traînent les enfants qui dans une confiance à la fois belle et terrifiante se laissent modeler, façonner. C’est dans ce sommeil conscient que les enfants vont vivre leurs rêves de voler, de danser, de passer de bras en bras, de se traîner par terre, de ramper. C’est dans le terrifiant rapport qu’on entretient aujourd’hui aux enfants que les spectateurs vont charrier des images de maltraitance, de charnier d’enfants. Boris Charmatz ne nous impose pas une seule voie, il en met plusieurs en friction. Notre regard lui invente ses fictions. C’est du vivant qui s’abandonne à l’autre, ce sont des enfants qui se laissent faire par des adultes. Dans un monde du cloisonnement et de la méfiance, nous assistons à un échange entre des adultes et des enfants dans une confiance aveugle. Cet échange passe par la chorégraphie. C’est donc le corps qui se met en jeu et c’est cet endroit que notre société d’image à tendance à oublier et exclure. La danse est là mais pas à l’endroit de la virtuosité des interprètes. Elle est dans le voyage de ces corps mélangés. Dans cette débauche de soin, d’énergie et de concentration, les danseurs trouvent de l’air en se débarrassant de leur tee-shirt ou de leur pantalon. Ils couvrent les corps des enfants inanimés qui dorment presque. Au cours de cette partition où les enfants ont traversés la scène dix fois, se sont retrouvés la tête en bas, ont été traînés, transportés, ballotés, pliés, ont fait l’avion... Ces enfants deviennent les modèles d’une danse impossible pour les danseurs. Ce modelage des enfants par les adultes est physique, charnel mais il n’est pas sans réfléchir le moulage des enfants par la société.

Alors vient le temps de la bascule où les enfants prennent leur corps en main et rejoignent la danse. Dans cette chorégraphie collective arrive le chaos. On ne sait plus qui donne le "la", qui mène la danse. Les enfants imitent les grands. Les grands paraissent dépassés par l’énergie des enfants. Ils dansent joyeusement en se débarrassant qui de son tee-shirt, qui de son pantalon. C’est une communauté qui danse avec ses codes, ses rituels. Avec leur énergie les enfants forcent les danseurs à abandonner. Les jeunes prennent le pouvoir et instrumentalisent les corps des neuf danseurs. Ils sont petits, frêles mais ils sont nombreux. Ils s’entraident pour tirer, transporter un corps. Ils montent, dansent sur un autre. Ils ont le pouvoir et donne à voir une possible cruauté, une possible anarchie. Ils ont la cour d’honneur comme cour de récréation, comme espace pour danser. Un joueur de cornemuse les rejoint, clin d’œil sans doute à la Bretagne où Boris Charmatz et son équipe se sont installés depuis 2009. Mais le musicien évite la musique traditionnelle au profit d’un son, d’un souffle appartenant à cette communauté. C’est également un clin d’œil au joueur de flûte de Hamelin qui attira tous les enfants de la ville après avoir été chassé à coup de pierre. Clin d’œil qui n’est pas dénué d’humour si on songe que ce flutiste était chargé de débarrasser Hamelin de ces petits rats, qui sont à l’opéra les jeunes danseurs. Coup double pour le musicien même si les 26 enfants préfèrent remettre en marche la grue pour le suspendre la tête en bas. Dans un élan enfantin de justice et de justesse, c’était effectivement le seul à n’avoir pas encore été manipulé. Contraint à l’abandon de son corps, il continue à jouer sa musique. Il entraine toute cette communauté enfants et danseurs à se retrouver pour une dernière farandole pleine de plaisir et de partage. Cette farandole nous abandonne à nos sensations, nos réflexions et à ce complexe mélange qu’est celui de l’enfant.

Ce renoncement, cet abandon des corps met au travail l’imagination, la capacité à fabriquer. Les idées et les images véhiculées sont multiples et contradictoires et dialoguent avec le spectateur dans sa singularité. Boris Charmatz et son équipe ne nous racontent pas d’histoire sauf peut-être celle d’une communauté éphémère. Mais quelles histoires nous sommes nous racontés ? Quelles images avons nous perçues ? Quelles idées nous ont traversés ? À quelles réflexions nous sommes nous abandonnés ?

*Le Musée de la danse est le nom que Boris Charmatz a donné au Centre Chorégraphique de Rennes lorsqu’il en a pris la direction. Il a pensé ce lieu comme un espace ouvert et un espace de croisements.

http://www.museedeladanse.org/lemusee/manifeste


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