La Vengeance d’Angelica Liddell
Emmanuelle Tonnerre - 10 juillet 2011



Maudits soyons-nous d’applaudir l’œuvre de Angelica Liddell, rayonnante et magistralement debout, habitant pendant pas moins de trois heures trente, la salle Montfavet avec son nouveau spectacle : Maldito sea el hombre : Projet d’alphabétisation. La madrilène a l’an passé, conquis le public Avignonnais avec La Casa de la Fuerza, spectacle dont Angelica Liddell explique qu’il « relevait le défi de me survivre à moi-même. Pas de médiation, pas de personnage. Rien que la pornographie de l’âme ». Après l’expression pure de la douleur, l’artiste développe un second tableau, qui nous renvoie toujours à sa profonde solitude. Elle choisit cette fois-ci d’utiliser l’innocence pour nous parler de son extinction et des lésions irréparables de l’enfance, créant un abécédaire clairement teinté de son récent apprentissage de la langue française. E comme enfance, B comme bande, Z pour Zidane...

Le spectacle débute par une sorte de répétition de kermesse, dévoilant 12 fillettes dans un costume rappelant celui d’Alice aux pays des merveilles, d’un doré de circonstance, surmonté d’oreilles de lapin lamées or elles aussi. Enrobées d’un décor en carton pâte creusé de 8 portes mystérieuses et d’arbres en deux dimensions, voici le monde imaginaire de la créatrice. Des lapins empaillés, ou au moins morts, accompagnent les acteurs durant tout le spectacle, objets d’une cruelle tendresse. La version française de Porque ta vas, interprété par Jeannette dans le film Cria Cuervos, de Carlos Saura traversera elle aussi la pièce. Un leitmotiv dont la candeur désenchantée s’épuise et nous épuise, en donnant un aperçu du goût amer qu’Angelica Liddell a besoin de partager, pour se venger de la vie.

Des images et des sons du film pénètrent l’esthétique de la pièce : danse complice de deux fillettes, caresses étranges... La metteur et sa sœur, son double, sont altérité symbolique, jouent elles aussi à être des enfants mortes, mais dans des corps adultes.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le titre de Saura est en a fait une partie du proverbe « Cria cuervos, que te sacaron los ojos »,1rejoignant la prophétique phrase de Liddell : « Méfies toi ».

Propos qui oriente l’abécédaire qui a guidé son écriture et tous les éléments de la représentation. Ainsi elle ressuscite le loup des contes de fées, la famille autour des tables de mariage, le piano qui joue sans pianiste, les avions en papier qui s’écrasent, les chaussettes rouges d’écolière : tant de symboles de l’imaginaire collectif qui passés par ses mains et par son collage, fabriquent un tableau esthétique et exotique.

Car c’est bien d’exotisme dont il est question : langue espagnole essoufflée qui nous est peu familière, couleurs criardes. L’effet hispanique général participe pour beaucoup au charme de la pièce et du personnage Liddell. Les propos parfois très instinctifs dans leur charge émotive, comme celui du père violeur face à la mère muette et protectrice, sont comme englobés dans la langue qui nous éloigne et nous rend parfaitement spectateurs de sa vision de la famille, créant ou non un tableau de fiction.

Même procédé avec F comme France : l’auteure nous parle à nous français, avec notre capitale et nos clichés : pour Angelica, les français mangent, parlent de politique et mangent encore. Elle dépeint ensuite notre président, et crie son envie pulsionnelle de se tirer une balle devant ses yeux.

Ces propos résonnent dans une langue dont le sur-titrage ne permet pas toujours la totale compréhension et c’est l’appréhension globale et la malice provocatrice dans le regard de l’actrice, qui permettent, ensemble, d’y trouver justesse.

Exotisme encore avec la troupe d’acrobates chinois qui jaillissent sur le plateau les uns après les autres. Jeunes, athlétiques, ils apaisent les corps des acteurs qui ralentissent alors pour les faire exister. Caricatures de l’épicier chinois immigré en Espagne dont Angelica nous parle dès les dix premières minutes, échange rassurant d’un « combien ça coute ? Soixante centimes », qui revient tout au long du spectacle, autant d’éléments qui forment un bloc de représentations à la fois drôles impossibles à saisir. C’est en écoutant les conférences de presse que l’on fait le lien entre ce qui nous est proposé et son origine. Tout est né du contexte d’écriture, et appartient avant tout à la créatrice. Les gymnastes amènent un numéro de cirque sur une musique d’Ennio Morricone et une démonstration de taï-chi. Des masques en plastique grossiers d’un garçon et d’une fillette, nous renvoient soit à des affiches de propagande maoïste, soit aux produits Hello Kitty qui envahissent les cartables des jeunes écolières. On se laisse noyer ou séduire par son univers.

Après l’entracte, le décor a changé, plus terne et plus sombre, ce sont maintenant des buis en plastique qui structurent le fond de scène. Les deux femmes ont revêtu des jupes plissées et des chemises noires, rejointes par deux hommes : la figure du philosophe Wittgenstein, qui correspond à la lettre W de l’abécédaire, et d’un petit homme dont le visage rappelle celui des acteurs de Jean Pierre Jeunet. Eux aussi en Kilt, l’homme à la voix d’enfant et le géant à la démarche de centaure, sont des propositions édulcorées du masculin, virilité absente ou tournée au ridicule.

Le spectacle se termine par l’assemblage d’une sculpture : celle du plasticien Enrique Marty, à qui seule Angelica Liddell a réussi à donner envie d’utiliser le plateau de théâtre comme support de création.

Douze corps de polystyrène dans des positions de contorsion, forment grâce à l’assemblage du comédien Wittgenstein, une pyramide humaine d’environ deux mètres cinquante. Ensanglantés, mannequinisés, tordus dans des positions douloureuses, ils nous renvoient pourtant aux acrobaties des gymnastes chinois, sans que l’on arrive à construire un lien qui fasse vraiment sens.

Paint in black, Shubert, un morceau de rock espagnol : la bande sonore autant que le reste, ne répond qu’à l’immense collage des choses qui touchent Angelica Liddell, lui plaisent, la raccrochent à la vie ou lui font perdre pied. C’est ce qui peut laisser dubitatif à la sortie de ce spectacle, qui crée un univers visuel très fort. Alliant des moments d’une grande poésie à une sorte d’instinct de survie dont on ne peut que saluer le caractère monumental et organique, il donne l’impression de n’être que par un seul point, qui est en fait une personne : l’auteure, metteur en scène et interprète, la femme au cœur viande hachée2.

On peut être gêné ou embarqué par cette centralisation, qui porte le risque admirablement endossé et assumé, de passer à coté du public.

A la fois omniprésente dans le processus de création et objet de celle-ci, on assiste à l’éructation d’un monde dont la violence renvoie à sa propre vie et on s’interroge sur la portée que peut avoir ce règlement de compte avec l’humanité sur le spectateur.

1« Eleves des corbeaux, et ils t’arracheront les yeux »

2Angelica Liddell , entretien : http://lebruitduoff.com/2011/06/14/avignon-2011-entretien-avec-angelica-liddell/




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_Angélica Liddell