Macaigne met en scène le cadavre de la société du spectacle
Antonin Ménard - 10 juillet 2011



Au cloître des Carmes, Vincent Macaigne présente une adaptation d’Hamlet qui s’appelle « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre ». Plus qu’adapter, l’auteur - metteur en scène, imagine un dialogue avec l’œuvre de Shakespeare. Ce dialogue se veut dans l’urgence de faire du théâtre, de rester debout dans un monde en crise. Mettant en scène une variation autour, d’Hamlet, Macaigne, tente une représentation du chaos, du bruyant, utilisant tous les artifices du théâtre. C’est un monde sur scène qui agencent l’hétérogénéité du monde, les strates de l’histoire et la bordélique ville d’Avignon en juillet. Rappelant que le metteur en scène voit dans Hamlet, un personnage vivant dans l’urgence et se reconstruisant dans la haine pour légitimer sa violence, il recourt à la représentation de cette violence par le cri et les engueulades. Les acteurs ne se parlent plus, ils s’invectivent, s’aboient dessus. C’est une représentation du monde qui ne saurait plus se parler.

Sur une scène, jonchée d’éléments hétéroclites, de références multiples au monde passé et présent, nous sommes face à une accumulation de clichés. Clichés ou caricatures communs qui nomment le connu, le reconnu. Cela passe des drapeaux français, danois au préfabriqué surplombant le plateau. Un agencement constitué de trophées de chasse, distributeurs automatiques de boisson, squelette, croix chrétienne, fosse à purins qui renvoient à un espace commun où les disparités se côtoient et sont un dénominateur commun de la société. À l’installation des spectateurs, un acteur nous accueille en nous proposant comme un chauffeur de salle d’émission télé, de se lever, d’agiter les bras, de chanter avec lui, de le rejoindre sur la plateau pour faire de la scène un dancefloor. Sur la pelouse qui tapisse le plateau dont Macaigne s’inquiétait qu’elle ne soit trop propre, des spectateurs obéissant à une pulsion de la fête se retrouvent à exécuter une chorégraphie en chantant menés par ce bateleur. Cette invitation à fouler le gazon par endroit boueux est accompagnée de jets de mottes de terre humide à l’endroit du public et de « c’est Avignon mais on s’en fout ». Manière d’introduire que le spectacle pas tout à fait débuté sera le lieu de l’excès, de la fête. Tentative de fête avortée par Horatio, qui interrompant notre chauffeur de salle, nous explique qu’il va nous raconter l’histoire de son ami Hamlet mort il y a à peine deux mois. Le bateleur, moustache et chemise hawaïenne ouverte précise que la mort remonte à un mois et demi seulement. Ce couple se lance dans un duo comique entre clown et référence au duo De Caunes – Garcia de Nulle part ailleurs. Ils s’engueulent, se battent dans la boue. Ils jouent dans l’excès, dans la démesure. Cette exagération s’adresse au public, déplace les codes du rapport aux spectateurs et n’est pas sans rappeler Peter Handke et son « Outrage au public ».

Par glissement, la pièce d’Hamlet est racontée à la manière d’une parodie, d’une caricature. Macaigne nous propose son Hamlet, utilisant le texte et la narration à loisir, ajoutant ses mots. Inscrivant Hamlet dans une histoire de famille où prévalent les rapports de force et d’engueulades. Au mariage du Roi Claudius et de la Reine Gertrude, le marié est affublé d’un costume de banane. Costume qui n’est pas sans rappeler Ubu où une chanson récente de Philippe Katerine. Claudius veut faire taire la tristesse du Roi disparu, père d’Hamlet, en prônant la fête, la joie. Son programme politique se résume à « soyez joyeux ». Un ordre plus même qu’une invitation. Cet ordre, il le lance au milieu de ce festival d’Avignon, qui est cette fête du théâtre. Avec ironie, Macaigne rappelle sans cesse que la violence du monde est voisine de l’exubérante Avignon. On pensera à la Société du spectacle de Guy Debord et de ses premières lignes : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. ». Une critique que Macaigne proclame à l’endroit d’une société construit pour le loisir à laquelle il sait qu’inéluctablement il participe. Tentative qui utilise la dérision et l’humour potache qui fait rire en même temps qu’il fait grincer des dents. Tentative vaine comme celle d’Hamlet de faire reconnaître Claudius comme l’assassin de son père. Ce père Hamlet 1er, un spectre, représenté par un furet empaillé qui est insaisissable dans la pièce comme le furet est fuyant dans la chanson, « il court il court le furet : il est passé par ici, il repassera par là ». La narration suit son court avec ça et là des détournements, des ajouts. Ce travail joue de la pièce, se joue de nous et interroge le rapport au pouvoir en inscrivant Claudius au centre de « Au moins j’aurai fait un beau cadavre ». Claudius proche d’un Richard III qui sait dans une deuxième partie s’apitoyer sur son sort et nous demander pitié pour les actes qu’il a commis. Claudius qui séquestre Ophélie quand Richard III fait enfermer les enfants de son frère. Claudius qui viole Ophélie renvoyant à l’histoire de Natascha Kampusch en Autriche. Ce viol comme tentative d’explication de la noyade d’Ophélie. Ce suicide se passe sous le regard de tous les autres personnages et du furet empaillé. Claudius qui arrivé en haut de son énorme château gonflable se laisse engloutir par la chute due au dégonflage de ce monument enfantin faisant référence autant à McDonald’s qu’à un jeux sur une plage touristique. Lors de cet effondrement on entend l’acteur répéter « mon château, mon château, mon château », et on entendra Richard III dire « un cheval, un cheval »

Avant l’entracte, Macaigne nous propose l’ironie et la caricature comme pouvaient l’être les sketches des Inconnus dans les années 90. Puis vient la deuxième partie où il se joue des codes d’un théâtre contemporain esthétisant. Acteur à contre jour, fabrication d’images efficaces, musiques accompagnant le spectateur et dramatisant l’émotion. Il utilise des références au cinéma de Gaspar Noé en rejouant la scène du meurtre dans Irréversible. La noyade d’Ophélie dans un aquarium n’est pas sans rappeler la Furia dels baus qui présentait une performance avec une mariée dans un aquarium luttant contre la montée de l’eau. Ophélie se noyant est accompagnée par les autres personnages avec l’idée que c’est toute une société à la dérive, s’asphyxiant elle même dans sa consanguinité et son enfermement sur soi. Macaigne agence son spectacle en faisant cohabiter des esthétiques, des rapports au public. Il nous emmène en n’étant pas dupe de nos réserves. Il affirme une proposition qu’il voudrait coup de poing mais qu’il sait vaine. En sortant du spectacle, traversant Avignon la nuit, nous nous souvenons du chaos sur la scène du cloître des Carmes en regardant les rues pleines de détritus, d’affiches déchirées dans le caniveau et d’odeur de pisse et de bière mêlées. L’Hamlet de Macaigne nous aura laissé un beau cadavre de notre société du spectacle.


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