I am the Wind, Éloge de la matière
Annabelle Hanesse - 10 juillet 2011



Sous le ciel étoilé de la cour du lycée Saint Joseph s’est déroulée la deuxième création de Patrice Chéreau, de l’auteur norvégien Jon Fosse. I am the Wind est un naufrage au seuil de la mort. Jack Laskey et Tom Brooke créent un spectral duo , où l’Un et l’Autre errent au périple de la mer et du vent.

Patrice Chéreau s’est entouré pour ce projet de toute une équipe-technique de compagnons de voyage, avec lesquels il avait déjà travaillé en amont. La collaboration au Young Vic Theatre de Londres a permis la rencontre avec les comédiens anglais. L’écriture de Jon Fosse n’a suscité aucune hésitation. Le choix de la pièce I am the Wind a été « intuitif »1 confie le metteur en scène. Réputé pour alterner les créations classiques et contemporaines, Chéreau revient sur la scène Avignonnaise après plus de 20 ans d’absence. L’homme de théâtre, héritier d’une culture picturale par ses parents-peintres, confie la conception du décor à Richard Peduzzi.

Richard Peduzzi propose une scénographie riche en matière. Le plateau recouvert de béton, à l’image du corps de l’Un qui se définit comme « un mur de béton », ne transforme pas le rapport à la terre des comédiens. Une quantité d’eau boueuse siège au centre de la scène légèrement creusée. Elle ne submerge pas les corps au point de les alourdir vraiment, comme peut le faire le poids des mots. Chéreau ne semble pas utiliser l’environnement scénique comme prétexte de jeu pour les acteurs. Ceux-ci évoluent dans l’espace sans chercher à le faire exister, comme s’il se suffisait à lui même. De même, l’environnement sonore d’Éric Neveux habite l’imaginaire du spectateur mais paraît s’évaporer sous le rythme de la langue. La sobriété des éléments participent à l’empreinte d’un univers poétique.

La non exploration de la matière par les acteurs rend le concret vaporeux. Comme si la matière devenait immatérielle, qu’elle se révélait à elle seule, sans avoir besoin qu’on lui donne du jeu. C’est là tout le génie de cette mise en scène qui pose différents matériaux sur scène, sans les exploités ni les mélangés, rendant aux corps leur autonomie. L’abstraction de la mer et de ses criques, imagée par un écran bleu en fond de scène, permet à la fois au spectateur, d’inventer son regard à défaut de lui en imposer un, tout comme aux acteurs, de faire l’expérience immatérielle du jeu, que l’on retrouve dans la langue. La matière est mise à l’épreuve de l’invisible et non du visible, offrant ainsi magie et mystère.

L’écriture de Jon Fosse sème silence, questionnement et répétition, qui viennent rythmer la parole. Il s’attache à cette matérialité sonore du dire et du non-dire, plus qu’à sa signification. L’Un cherche ses mots, hésite, bégaie puis s’essouffle. L’Autre ne peine pas à parler, mais questionne. Par le vertige des mots, l’Un exprime l’inadéquation de la langue à rendre présent l’objet absenté. L’important n’est pas ce qui est dit mais ce qui est tu, d’où l’économie des répliques. Fosse dresse un monde de l’indicible, un monde de l’inter-dit, entre le dire. N’ayant plus la capacité du dialogue, l’Un cherche à se mettre en retrait de la vie, car il se trouve en retrait de la langue. L’ Autre bouleversé, tente de rattacher l’Un à la vie, par le fil des mots qui le font aussi chavirer. Tout se passe comme si la langue restait le seul lien possible entre le monde des morts et des vivants. Elle serait un passage dans lequel nos deux comédiens errent le temps de la représentation. Le dialogue est heurté par l’obsession de chacun. La langue est malmenée, ballottée entre ces deux corps.

L’aspect charnel de cette écriture cherche sans cesse, à travers la chair des acteurs, à prendre forme. Les mots traversent les bouches, y laissent des traces sans jamais s’y installer.

La collaboration avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang a permis d’explorer au travers du poids de la langue, le poids des corps. Pour l’Un les mots sont lourds. Pour l’Autre le poids corporel est une difficulté. A son entrée sur scène, l’Autre enlasse dans ses bras Un inanimé. Mais le corps se déséquilibre,il lutte à la charge. Torturés et à la fois sublimés, la lumière de Dominique Bruguière vient soutenir les silhouettes par un bleu glacial. Ce bleu océan accompagne le flottement des deux êtres.

L’incapacité à saisir les corps et les mots, à l’image de l’incapacité à saisir l’eau et le vent, rend à l’ordre du monde son énigme.

Une dramaturgie du ballottement

Après un long naufrage de la parole apparaît sur la scène, une sorte de bateau. Une grande planche, vêtue uniquement d’un gouvernail en bois, s’élève, comme la brise du vent. Articulée d’un pied mécanique, le bateau lévite au-dessus du sol, embarquant l’Un et l’Autre dans un mouvement de balance. Bascule des corps entre la vie et la mort. La disparité des mots est contrastée par l’apparition d’objets enfouis sous la structure du bateau. De quoi boire, de quoi manger, rien d’autre. Le poids du décor apparaît avec plus de légèreté que les corps amaigris des deux hommes, qui se sentent lourd « comme la pierre ».

Ils naviguent alors au gré du vent sur la mer, en quête de repères. L’arrivée sur le bateau inverse leur rapport au monde. L’Un retrouve la légèreté de vivre « on est léger comme le vent », tandis que l’Autre perd la maîtrise de son équilibre, en se laissant avec effroi, ballotter sur les flots. Sa certitude du langage se transforme en incertitude de gestes. L’Autre se blesse, titube. La maladresse de cette situation ainsi que la chute du corps révèle l’humour sous-jasent chez Fosse. Le comique naît de l’échec. Pour l’Un c’est l’incertitude des mots qui le rend touchant et drôle. Pour l’Autre c’est l’appréhension de l’eau comme symbole de la mort.

Cette environnement qui rassure l’Un et menace l’Autre intensifie la relation entre les hommes. Les répliques se répètent comme prise dans le tourbillon de la vague. Le temps est alors ballotté, lui aussi, entre passé et futur, rendant les deux hommes à nouveau étranger, bien que proche physiquement sur la barque. Ce flottement temporel provoque une certaine somnolence chez le spectateur, qui peut permettre de mieux intégrer l’univers poétique et onirique de Fosse. Le sifflement de la langue anglaise vient bercer l’oreille du public, comme le souffle du vent. L’écoute, persistant, devient flottante et rêveuse. Jusqu’à la chute finale. L’eau se retire de la scène délivrant Un de la vie intenable. L’Autre continue de chercher l’exilé par l’obsédante question : « Où es-tu ? ». Le temps d’une suspension, l’Un et l’Autre se rencontrent à la frontière du pays des morts, pour éprouver, enfin ensemble, la légèreté et l’apaisement.

L’épuration des actes et de la parole font de cette pièce un art de la suggestion. L’auteur déclare dans sa note d’intention : « La pièce I am the Wind se joue sur un bateau imaginaire et à peine suggéré. Les actions sont également imaginaires et ne doivent pas être exécutées, mais suggérées. » L’écriture de Fosse laisse le spectateur en suspend, dans un univers en perpétuel errance.

La mise en scène de Chéreau et de tous ses collaborateurs recrée l’effet énigmatique, qui se dégage de l’écriture de Jon Fosse. La sobriété du dispositif scénique, l’abstraction des matières, la singularité de la présence des acteurs, comme étant sur scène sans incarner un personnage, ni réaliser des actions, peut laisser dubitatif sur la part de création du metteur en scène. En effet Chéreau laisse tant le texte, les corps et les sons exister par eux-même, qu’il s’abstient d’ un regard singulier sur l’oeuvre, autre que celui de l’auteur norvégien. A l’instar de la poésie errante de Fosse, ce spectacle nous traverse sans vraiment laisser de trace, par manque de propos. Chéreau a su saisir la fragilité de la relation entre l’Un et l’Autre, ainsi que la chair de l’écriture du dramaturge. Mais le désir de partager une telle oeuvre reste énigmatique...

1Note d’intention de Patrice Chéreau figurant dans le programme de la Cour du Lycée Saint Joseph à Avignon.


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