Petite mademoiselle Julie
Yannick Butel - 12 juillet 2011



A deux pas du Cloître des Célestins, au restaurant que l’on a baptisé Tartines pour ses tranches de pain aux anchois, huile d’olive, oignons et tomates… Nadia Xerri-L arrive un peu à la manière de tous les artistes qui occupent le In et le Off du 65ème Festival d’Avignon. Un peu à la bourre, décoiffée, une petite robe à fleurs humbles tenue par un ruban un peu plus épais. Le visage souriant et néanmoins l’air un peu fatigué, elle assure à La Manufacture la présentation de deux de ses spectacles, écrits et mis en scène par elle : Le Chemin du But et Julie Telle que. Deux créations qu’elle reprend et qui lui ont assuré plus d’une soixantaine de dates en France. Retour sur Julie Telle que…Monologue intime et paroles testamentaires de Julie, interprétée par la comédienne Shams El Karoui.

Dialogue écourté

Si le temps l’avait permis, autour d’un café renouvelé dans la régularité des « addicts » à la caféine, le dialogue avec Nadia Xerri-L aurait sans doute porté sur son travail. Celui de l’écriture et de la mise en scène. On serait vite passé sur son itinéraire d’immigrée maltais métissée de breton. Peut-être que les sculptures de son père autodidacte aurait été un motif de conversation et que quelques-unes ne sont pas étrangères à la manière qu’elle a, elle, de modeler la scène et l’écriture. Son goût de Koltès : celui des hangars et des zones urbaines, des êtres à la marge de la pensée et des coups durs, nous aurait sans doute installé dans une longue conversation. Après tout, on ne vient jamais au théâtre par hasard, et la première fois n’est pas sans compter, sans orienter le regard et la main qui écrira. Nadia, elle, le comprend vers 11 ans, sa mère, elle, lui offre un abonnement aux Amandiers qui lui donnera le goût de faire une maîtrise de poésie contemporaine. Il n’en fallait pas moins pour que la suite de sa vie se retrouve prise entre la poésie (ou un geste solitaire) et le théâtre (une offrande à l’autre). A 30 ans, déjà, Nadia Xerri-L est l’auteur de plusieurs textes : Solo d’Ava (2002) qu’elle pose sur la scène d’un hangar à Saint-Denis. Ça plait immédiatement, on le programme ici et là, notamment au Théâtre Paris Vilette (2004). L’une de l’autre (2006), second texte, bénéficie de soutiens institutionnels, et voit la presse nationale s’enhardir à écrire quelques papiers. Viendront ensuite Elles (2008), puis Couteau de nuit (2008) qui sera accompagné par de nombreux lieux pro dont Le Théâtre de la Ville, la Comédie de Reims, La Comédie de Saint-Etienne, le Grand T à Nantes… Jusqu’au Volcan du Havre où elle est artiste associé. Un texte qui relate les 3 première minutes d’un procès et n’est pas sans lien avec Julie telle que. Avant, pendant et aujourd’hui, à la mise en scène de ses propres textes, comme auteur aussi (publiée chez Actes Sud), ou dans les ateliers d’écriture qu’elle fait dans le milieu carcéral, Nadia Xerri-L se dit « accoucheuse ». Un mot qui n’est pas neutre et réfléchi chez elle un goût certain pour les sagas intimes. Mot au pluriel et donc palindrome qui dit qu’une histoire a un endroit et un envers, un aller et un retour, un va et revient... Qui dit qu’une histoire se lit toujours au regard d’une complexité que les personnages de ces pièces affichent comme dans L’instinct de l’instant (2011) qui joue sur le tintement de sonorités troublantes lesquels, à tendre l’oreille, font entendre une hésitation dans la construction d’une variation « inst…incts…ant ». Un tâtonnement de la langue, dans la langue, en quelque sorte.
Julie telle que...

Est d’abord un titre écourté. Une sorte de titre amputé ou mutilé d’un objet, d’une extension, d’un sémantisme attendu. Un titre qui oblige à un effort d’imagination. Julie telle que vous l’imaginez, telle que vous la verriez, telle que la vie la faite, telle que la mort va la prendre… Julie telle que… est ainsi un texte à lui tout seul où le titre, phrase inaugurale, jette immédiatement une énigme, souligne un secret, laisse entendre un montré/caché. Un titre ou pas encore un titre, et déjà une action. Entrant plus avant dans la fiction, Julie telle que sera une histoire triste, nouée par le sentiment d’une mélancolie indépassable, une injustice irrecevable, un amour fraternel qui finit comme Ophélie, en ondine désespérée. Et ça parce qu’un frère, Alex, un jeune beau mec un peu branleur qui s’est fait une réputation de dur, de blouson noir, de tombeur de filles… à la sortie d’un karaoké bar sera pris pour le meurtrier d’un autre. Erreur de casting pour le petit James Dean adulé de sa sœur Julie, héros d’une famille où Jean-Pierre (le père) s’offre le droit de cuissage et d’humiliation de Patricia (la mère). Alex, le héros de Julie, le grand-frère, s’était un jour élevé contre ces manières. Mais voilà, Alex est en cabane, Julie au parloir. La presse, toujours plus rapide que la justice, diffuse des portraits du pas encore jugé et déjà coupable. Et Nadia d’écrire cette histoire en pointant l’erreur judiciaire et, mais surtout, en montrant la chute de Julie. Une sorte de descente aux enfers, de déambulation solitaire, de course contre le judiciaire, de conscience qu’il n’y aura aucun retour en arrière.

Sur la petite scène de La Manufacture, une comédienne seule fait le récit de deux vies brisées. Celle de son frère, petit Zucco de cambrousse. Celle de Julie qui va des champs vers la ville en traînant sa solitude. Elle est toute seule alors à faire le compte de ses misères, de ses bonheurs éphémères, des rejets arbitraires qui la poussent vers la sortie.

Une enfance faite de petits secrets qui lui ont gâchés les nuits quand son père baise sa mère derrière la cloison HLM qui vous rappelle que l’intimité ça se paie dans le bâtiment. Une adolescence coincée au lycée aux portes des bandes de jeunes qui ne la regardent pas. Une fuite en avant vers la ville quand Alex arrêté, c’est toute la famille que le bled de campagne reluque comme des dangers.

Le monologue de Shams El Karoui tient alors à quelques écarts de voix quand la colère est trop lourde, quand la douleur est trop vive. Dans sa petite robe noire qu’elle remontera avant de se noyer pour ne pas la froisser ou ne pas froisser, le cheveu noué, elle a l’allure d’une petite nénette simple qui cherchait juste un endroit où se greffer. Sur le plateau, on la suit. En front de scène, elle est à confesser une part intime ou au parloir. Style indirect convoqué pour rapporter des dialogues sous surveillance. En fond de plateau, elle revient sur l’enfance à la lueur d’une lampe de bureau. Sous le portique mis au centre de la scène, on sait qu’elle passe aux détecteurs de métaux de la prison. En guise de détection, on l’entend gémir, s’insurger et confier son identité.

La mise en scène de Nadia Xerri-L privilégie le noir, voire l’ombre qui fait écho à Julie : une âme en peine, ombre d’elle-même. Et les seules couleurs qui viendront « égayer » ce dispositif scénique simple sont quelques néons verts et rouges qui marquent moins un espace qu’un mouvement vers des gares aux architectures « flaschy » ; moins un espace qu’une manière de s’écarter, de se faire oublier jusqu’au moment où on en perd la trace, et que le noir funèbre dit la fin de Julie telle que.

Simple, tenu à un monologue, à une sorte aussi de parole intérieure, Julie telle que, dans la mise en scène de Nadia Xerri-L, joue sur un théâtre d’écoute, un théâtre d’oreille qui, dans la tradition du drame contemporain pourrait être un fait divers. Et d’entendre dans cette pièce et ce texte un enjeu existentiel où lorsque toute fuite est devenue impossible, qu’aucun espace extérieur ne peut plus vous recueillir et qu’aucune autre pensée que la tristesse ne peut plus que vous habiter, alors il reste une porte de sortie. Ou le suicide comme espace ultime, passage que l’on fait en clandestin, seul, à l’écart. Julie telle que, ou une sœur de Mademoiselle Julie, une tragédie, un drame…un autre fait divers…

La Manufacture, jusqu’au 28 juillet, en après-midi.


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