Châtelain. Voilà.
Malte Schwind - 11 juillet 2014

Bourlinguer, texte de Blaise Cendrars, lecture de Jean-Quentin Châtelain, mise en scène de Darius Peyamiras — Festival off d’Avignon 2014



Le Théâtre Trois Soleils présente, dans le cadre du Festival off d’Avignon, Jean-Quentin Châtelain dans une mise en scène de Darius Peyamiras. La profération d’un texte de Blaise Cendrars : Bourlinguer. L’effort de l’immobilité et de la voix face aux roulis incessant de la mer et du vent.


Les lumières descendent dans la salle sur les 16 spectateurs présents ce soir et je dois soudainement penser à la Berma et à Swann et l’attente excité de Marcel qui traverse ces centaines de pages, cette attente de voir et entendre, enfin, cette grande actrice. Mon excitation a la petitesse de la grandeur de mon ignorance, mais relève du nom de Châtelain, qui a croisé mon petit chemin de théâtreux théorique, déjà, par ci, par là.

Il y a une musique de kermès, il y a le son de la mer et du vent, puis, il est face, au milieu, posé comme un rocher dans les houles sur ses deux pieds avec un long manteau verdâtre, le visage vers le haut et la lumière qui l’éclaire doucement. Le mot de la fin impose le choix de la mise en scène : « Je ne bouge pas. » Au commencement, je ne comprends pas le texte, les mots, in-habitué que je suis à sa diction et par mon attention qui ne s’attache plus au sens, mais à autre chose, plus fascinant. Je regarde et j’entends et je ne comprends pas d’où la voix vient. Ordinairement, même si l’on sait bien qu’il y ait des résonateurs de la voix partout dans le corps, on peut distinguer la source première du son : la bouche. Cette ouverture analogue au cul par laquelle la majorité de nous émet des sons, qui, tout en ayant des significations, n’ont pas pour autant de sens. Eh bien, ce soir, je n’étais pas face à une bouche, mais un corps entier. J’étais face à un « mur de voix », un bourdonnement vulcanien, un fond sonore d’un bas-fond d’océan, un roulement de résonances de roches roulantes… et de ces profondeurs venait, à deux, trois reprises rares, l’explosion chtonienne de ce bourdonnement souterrain. La lumière montait et tapait dans l’œil du spectateur, le mur de son, sa voix (mais peux-t-on encore appeler cela une voix ?), montait comme une montée d’un vent éternel jusqu’à l’irruption de la dernière lave, montait jusqu’à la suspension silencieuse du champignon de Hiroshima… pour retourner au chant : une ligne profonde. Et ce corps était là, au milieu, pendant 1h et quart et ses pieds étaient comme fixés, comme cloués dans la scène ronde, stylisé. Il n’avait pas besoin de mouvements, les mouvements sonores suffisaient à faire bouger les murs. Des yeux fermés, la tête montant vers le ciel, allant sur les côtés, dans les rythmes de la langue qu’il profère, il me faisait penser à un saxophoniste qui ne pourrait mieux maîtriser son instrument, un musicien, à jouer avec les hauteurs, l’échelle grande, très grande, des fréquences, avec le volume orchestral qu’il faisait étonner, la conscience rythmique d’un bassiste, qui déjoue avec la temporalité des vagues les rythmiques des roulis. La respiration était musical, pris dans la nécessité de dire, de suivre la partition de Blaise Cendrars. La voix et les mots qui bourlinguent, qui avancent contre mer et vent. C’est eux qui nous font voyager de la mer aux cirques d’escargots… de port en port pour s’immobiliser au moment du silence du dernier point.

Les applaudissement des 16 spectateurs, pas un de plus, pas un de moins, pouvaient, lorsqu’il venait saluer la septième fois, de manière aussi rigoureuse que son excellence des une heure et quart passée, sous le battements synchrone des mains, lui arracher un sourire. Au moment de se lever et retourner dans les rues de cette supermarché théâtrale qu’est Avignon ces jours-ci, mon voisin dit alors : « Voilà. » Pas un voilà avec un point d’exclamation, un Voilà, enfin ! hystérique, mais un voilà qui serait la réponse à la tranquille recherche d’un preuve, la confirmation douce et clair que cela existe. Et voilà, je l’ai.

Enfin, « à quoi bon écrire, tout s’imprime en moi et c’est peut-être la pure poésie que de se laisser imprégner et de déchiffrer en soi-même la signature des choses. La mer et la poésie. La poésie et la mort. » Cendrars et Châtelain.


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