Au moins j’aurai laissé un beau cadavre
Céline Pitavy - 13 juillet 2011



Au cloître des Carmes, la dernière pièce de Vincent Macaigne d’après Hamlet de William Shakespeare avec Samuel Achache, Laure Calamy, Jean-Charles Clichet, Julie Lesgages, Emmanuel Matte, Rodolphe Poulain, Pascal Rénéric et Sylvain Sounier, est un combat joyeux, sans souci de préservation de l’original du vieux barde. Un théâtre comme un champ de bataille, ou une aire de jeu pour enfants, auquel tous participent furieusement, jusqu’aux spectateurs dont l’artiste a besoin pour continuer à inventer son spectacle.

Pourquoi encore écrire à partir d’Hamlet ? Parce qu’Hamlet est une pièce inépuisable, un puit sans fond, une aporie. C’est l’histoire d’un jeune prince qui veut venger la mort de son père. C’est l’histoire d’un fils qui veut épouser sa mère à la mort de son père. Mais sa mère est mariée à son oncle, et le fils devient fou. C’est le prince des acteurs qui devant la monarchie du théâtre et du pouvoir n’a pas voulu se résigner. C’est un étudiant dépressif qui lit Friedrich Nietzsche…

Hamlet injouable. « Pas un personnage, mais un rôle, le rôle de l’homme », déclarait Antoine Vitez. Pas une pièce mais un livre de lecture, selon Goethe et Maeterlinck qui ajoutait : « Quelque chose d’Hamlet est mort pour nous, le jour où nous l’avons vu mourir sur la scène. Le spectre d’un acteur l’a détrôné, et nous ne pouvions plus écarter l’usurpateur de nos rêves. »[1]. Passage obligé dans la carrière d’un metteur en scène, cédant à la mégalomanie contagieuse du : « cette année je monte Hamlet et donc je pense » comme le disait Carmelo Bene. Il serait préférable de passer son chemin, faire son Stephen Dedalus : « les fossoyeurs ensevelissent Hamlet père et Hamlet fils, Roi et prince, dans la mort au moins, avec musique d’ambiance »[2].

Alors, qu’en a fait la compagnie Friche 22.66 de Vincent Macaigne ? Réponse en forme de question : la langue de Shakespeare, vous la voulez comment ? Bleue, saignante, à point, carbonisée ? Pour reprendre le titre de la pièce de Rodrigo García qui investissait avec son acteur fétiche Juan Loriente et une quinzaine de « murgueros », musiciens et danseurs de carnaval, ce même cloître des Carmes en 2007. En tout cas, la première partie de la nouvelle création de Vincent Macaigne y fait beaucoup penser. À l’image de la Carniceria Teatro (Boucherie Théâtre), les acteurs jettent leurs corps dans la lutte dans un rythme effréné.

Pour le texte, qui ne sera pas édité, « c’est une sorte de soupe » au dire de Macaigne : un véritable mélange entre la Tragédie d’Hamlet, prince du Danemark de Shakespeare, La Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, Manque de Sarah Kane, et autres. Une histoire de la violence explosive, dont le thème était déjà au cœur des précédentes créations : Requiems 1, 2 et 3. Vincent Macaigne se confronte régulièrement à ses anciennes créations, et celle-ci ne fera pas exception. Il aime les œuvres en chantier, et précise : « il faut qu’un spectacle se mette à vivre jusqu’à l’épuisement ». Une manière de maintenir exprès la fraîcheur, le goût du risque, le danger aussi, pour venir « taper » contre la noirceur de grands textes comme L’Idiot de Dostoïevski ou Hamlet.

La scène est une composition entre le cimetière et un bric-à-brac d’objets : des distributeurs de boissons, des croix, des gerbes de fleurs, un orgue, des trophées de chasse, de sport, une table de banquet et ses victuailles, un furet empaillé pour la dépouille du spectre d’Hamlet Ier, sorti de son muséum d’histoire naturelle pour l’occasion, des drapeaux du Danemark, de l’Europe, de la France, un squelette – celui de Mademoiselle Julie ? – sous vitrine, des préfabriqués surplombant la scène…

Dès le début, pendant l’installation du public, un acteur chauffe la salle à « blanc », l’invitant à le rejoindre sur le plateau. Ça prendra le temps qu’il faudra, et il finira sans doute le festival sans voix à force de chanter à tue-tête sa petite ritournelle : « dans ma jeunesse / il me semblait bien doux / d’abréger le temps », mais ça marche. La fête a été bien préparée, il ne manquait plus que les invités, qui sont conviés à chanter, danser, manger aux noces du roi Claudius. Vincent Macaigne a le désir d’impliquer le spectateur, de le secouer, de le faire réagir et donc de participer à ce qui se passe sur le plateau. Il parle parfois du public comme un personnage, une sorte de rôle, acteur à part entière de ce travail qui n’est pas fini. Toute l’équipe, des comédiens aux techniciens, construisent au fur et à mesure, avec l’inertie, la haine ou l’amour, avec une réception qui différera d’un soir à l’autre[3].

Le public regagne les gradins et Horatio commence son prologue. Hamlet tout de noir vêtu patauge dans la fosse à purin et pleure le cadavre en décomposition de son pauvre papa. Ici, ça gicle, comme ont pu l’expérimenter les spectateurs du premier rang se couvrant d’une bâche prévue à cet effet. Ici, l’appel à la colère s’entend dans les injures répétées à l’envie : « putain », « casse-toi », « ferme ta gueule », et les « merde », qui ponctuent souvent le texte crié, craché, débité, au micro ou carrément au mégaphone, en forme de protestation à notre problématique sociale qui semble sans issue. L’utilisation de cette violence n’est pas gratuite et il n’y a pas la volonté de déchirer l’oreille du public, mais bien plutôt de lutter contre l’aseptisation galopante de notre monde.

« il n’y a pas d’autre choix pour la jeunesse que de s’exalter, pas d’autre choix pour Hamlet que de venir trouer ce qui l’entoure. Cette quête de l’absolu, c’est une nécessité inscrite dans la chair de chacun de nous depuis le début de notre travail. Nous la poursuivrons dans un rapport naïf et violent au conte, en refusant absolument l’abstraction et le cynisme. »[4]

Si loin si proche… Il y a du Alfred Jarry dans tout ça. Un roi Ubu-Claudius costumé en banane tel une mascotte de terrain de foot, démarre ses noces en retard, se plaignant qu’ici « il n’y a pas de joie ». Beaucoup plus proche, les références cinématographiques, les clins d’œil, sans doute quelques clichés, mais peu importe, l’image est probablement au centre du travail de Macaigne. Et ce déplacement du théâtre de texte à l’image est une pensée intéressante, que ce soit l’utilisation du cinéma, la télévision, la photographie, voire la publicité. On se tire dessus à coup de revolver, genre règlement de comptes mafieux à la Scarface ou Le parrain. « Il n’y aura pas de miracles ici », ce néon sur les toits des préfabriqués indiquant avec une flèche le plateau, qui n’est pas s’en rappeler The Million Dollar Hotel de Wim Wenders, refuge de tout un tas de créatures déjantés et marginales. La reine Marilyn Monroe-Gertrude chantant « Happy birthday Mr President ». Le célèbre monologue « Être ou ne pas être » revu à la sauce Massacre à la tronçonneuse. Et comment ne pas penser à Brazil de Terry Gilliam, du Fight club avant l’heure ?

Vincent Macaigne peut être fier de ce résultat provisoire. Dans ce festin de sexe et de sang, il est certain que l’horizon d’attente du projet peut paraître un peu brutal, mais il fallait au moins ça pour faire pièce à la fadeur et l’ennui de certaines productions françaises. On a pas souvenir d’un tel don de soi. Macaigne et sa bande investissent la totalité du cloître des Carmes et le dévastent tout de même au passage. Vision d’un royaume du Danemark, et d’une Europe en dépôt de bilan. Au moins j’aurai laissé un beau cadavre s’avère un spectacle beaucoup plus politique et insurgé que simplement potache et provocateur, ce qui ne l’empêche pas d’être souvent très drôle.

[1] Cité d’après Hans-Thies Lehmann, « Le Théâtre postdramatique », Paris, L’Arche, 2002, p.89.

[2] James Joyce, « Ulysse », nouvelle traduction sous la direction de Jacques Aubert, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2004, p. 268.

[3] Entretien avec Jean-François Perrier, Cloître Saint-Louis, 8 juillet 2011.

[4] Note d’intention de Vincent Macaigne, site internet de la compagnie : http://vincentmacaigne-friche2266.com/actualites/note-dintention.html


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