Les Gourdins : vilains, lubriques et pointus
Antonin Ménard - 14 juillet 2011



C’est calme Avignon, un soir de mistral et de presque pluie. Les touristes du théâtre ont presque disparu. Images de fin de juillet où tous auraient rangé leurs costumes de festival : femme sandwich pour un « seule en scène » émouvant, joyeux drilles roses pour une spectacle en chanson hilarant, serveuses souriantes et exploités, spectateurs avides de comédie, de profondeur et d’un bon resto après. C’est calme Avignon donc pour un 13 juillet. Mais il faut sans doute ce calme et ce presque vide pour qu’apparaissent les invisibles, les rats qui fouillent les poubelles, les marginaux qui cherchent un abri pour la nuit et les lutins qui se terrent sous Avignon et qui récupèrent à la surface les déchets du théâtre. Nous sommes nombreux dans ce Gymnase du Mistral pour voir cette famille de trolls dans « Oncle Gourdin ». Salle qui devient un refuge au vent qui la nomme et qui accueille la Compagnie du Zerep pour sa création. Zerep anacyclique du nom de la metteur en scène. Un nom de compagnie qui dit que le théâtre se renverse, se malaxe, se désosse.

Dans la précédente création : « Deux masques et la plume » , les metteurs en scène, Sophie Pérez et Xavier Boussiron, racontent qu’ils l’ont pensée pour les acteurs qui les accompagnent depuis plus de dix ans et aussi pour que la « critique fasse bien son travail »1. Une défiance autant qu’une provocation qui raconte l’endroit du travail de la compagnie. Cet endroit bénéfique qui écorche le théâtre et son milieu. Le milieu et ses parrains auxquels on fait des révérences. Ce milieu qu’ils aiment et qu’ils visent. La Cie Zerep propose du théâtre comme on déménage. Il n’y a pas de hiérarchie entre les formes, les genres. Tout est potentiellement déplaçable et utilisable : le cabaret, les arts plastiques, le texte, le chant et la musique, les mythes, la gaudriole. S.Perez et X.Boussiron ont l’air de s’en foutre joyeusement mais sont alertes et consciencieux.

Dans Oncle Gourdin, il sera question d’une famille de lutins vivant sous le cloitre des célestins. La scénographie présente le cloître avec ses arches et ses deux arbres au dessus de la partie invisible et enterrée présentant les racines des platanes. C’est réaliste comme une « Majorette » ressemble à son modèle. Les metteurs en scène décrivant leurs procédés de travail inscrivent dès le départ les acteurs dans une scénographie. C’est le point fixe autour et avec lequel les acteurs peuvent improviser. Les acteurs sont affublés de masques de lutins et portent des costumes customisés pour grossir leurs fesses, leurs ventres, leurs seins. À la manière de bouffons Les lutins vivent là, ils sont une communauté récupérant les objets venant du théâtre d’en haut. Ils trouvent chaises, fauteuils, peluches, bassines, caisses, pinceaux, outils… Ces personnages vulgaires et hyperactifs s’occupent de ces objets en les découpant à la scie, les détruisant à la hache. C’est une occupation anarchique, ça coupe, ça agence, ça installe un univers plastique mais l’air de rien. Les acteurs désacralisent d’une certaine manière l’atelier d’un plasticien. Ils disent le bordel du monde, jouent avec. Les Lutins représentent le petit peuple. C’est le bouffon sale, bête, vulgaire miroir et révélateur du monde qui l’entoure.

Dans la suractivité, leur débauche d’énergie, ces gnomes ne trouvent le sommeil qu’à travers la lecture de textes. Un des lutins commence à lire Claudel et tour à tour nos personnages sortis du moyen-âge plongent dans les bras de Morphée ou plutôt de Claudel. En effet le lutin lecteur commente chaque endormissement par un : « in bed with Claudel »2. Il est le dernier eveillé mais tout en lisant il ne peut s’empêcher de bailler et s’endort lui aussi. Comme dans tous les contes, un grand danger guette cette meute. Le fantôme qui ne les laissera jamais tranquille. C’est le spectre de Vilar qui les réveille et les effraie. On entend la voix du fondateur du festival qui fait détaler nos cinq amis. Mais dans ces différents épisodes, le théâtre est au centre, c’est Claudel, c’est Vilar tout à l’heure ce sera Py et sa « lettre ouverte au acteur » sur laquelle ils s’endormiront. Ces références comme des révélateurs leur donnerons l’envie de s’organiser. Une organisation sur la mission que chacun doit tenir dans ce groupe. Début de mise en scène, de distribution des rôles que chaque individu va occuper. L’un prend en charge la poésie tandis qu’à l’autre on donne la responsabilité des trous du cul. Ça navigue entre trivialité et contamination du voisinage théâtral. Dans leurs lectures, ces lutins découvrent Pasolini. Alors que la lecture de Py et Claudel avait un effet soporifique digne des meilleurs somnifères. Pasolini appris par cœur et récité devient un déclencheur de réflexions et d’envies de théâtre. Trop tard pour faire marche arrière, ils sont contaminés. Ils répètent, font tomber leur masque pour se reprendre sur la manière dont ils se placent, dont ils jouent. C’est le théâtre amateur qui est parodié mais vient le tour du théâtre antique, du théâtre et de la danse contemporaine. Ils nous jouent alors successivement et succinctement Médée, Oedipe et son complexe, une danse de saloon. La contamination du lieu et de l’endroit les conduisent à reprendre munis de gourdins la chorégraphie de Keersmaker « En atendant » jouée l’année dernière dans le Cloître des Célestins.

Ils ne se refusent rien et c’est le rôle des bouffons. Ces lutins ne s’épargnent pas eux mêmes. « Oncle Gourdin » est parodique et référencé. Ce spectacle nous ramène au théâtre comme espace de jeu et de liberté. Un souffle libertaire et irrévérencieux qui mêlent à l’impertinence un amour du théâtre. C’est drôle mais comme le dit Sophie Pérez : « c’est un rire qui vient du fond de la casserole ». Ce n’est pas de l’humour, ce sont des détournements qui disent la déroute mettant en scène les travers imaginés et réels de la création. Ils utilisent la parodie, les bas instincts, la méchanceté, le plaisir de jouer pour s’en sortir, pour tenir face à une dépression à l’affût. Dans la construction de cette compagnie, Sophie Perez lançait en interview qu’elle avait fait appel pour la première création autour d’une "méthode pour apprendre à nager sans eau" à des comédiens contactés grâce à l’ANPE spectacle. Ces acteurs qui, ajoute t’elle, ne travaillaient plus trop. Des comédiens, des performeurs en marge qui jouent aujourd’hui des personnages des bas-fond et qui cherchent à se débarrasser de ce qui les constitue. C’est un manifeste joyeux contre l’art dramatique, sa hiérarchisation, ses codes et ses classifications. Au final, c’est une tuerie de chacun des lutins qui advient. Chacun d’entre eux après avoir joué, s’être produit et corrompu dans l’art est retourné à ses occupations vaines de bricolage, de baise, de bouinage. L’actrice qui a découvert et récité Pasolini, assassine toute sa bande donnant à l’art une importance qui n’est pas celle du passe-temps.

1- http://vimeo.com/16301862

2 - rappelons que le titre de la première pièce de Claudel est L’endormie (1887) dont il fera une deuxième version en 1947 - date du premier festival d’Avignon

http://vimeo.com/16301862


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