Life and Times : Autant en emporte du Vent
Yannick Butel - 14 juillet 2011



Cloître des Célestins, Kelly Copper& Pavol Liska qui ont fondé la Nature theater of Oklahoma proposent ce qui ressemble à une comédie musicale : Life and Times (chroniques d’une vie) épisodes 1 et 2. Soit pas loin de 5H30 de chansons dansées, en deux temps, qui obligent Kelly and Pavol, en préambule de l’épisode 1, à demander au spectateur de ne pas partir à l’entracte, et de rester pour le 2nd épisode. Précaution vaine puisque l’espace des Célestins se videra partiellement au motif, sans doute, que ce type de « performance » fantaisiste ressemble à son titre : long et répétitif. Comme la conversation téléphonique qu’elle restitue...

Au programme

A vrai dire, à la lecture du programme plusieurs éléments du programme auraient de quoi retenir le spectateur. Pas aveugle et instruit, il ne peut être insensible à ce qu’il lit et aux références prestigieuses qui sont convoquées. A lire le programme, mentionner l’influence des principes aléatoires de John Cage comme un élément structurant ce travail théâtral ; souligner la parenté de celui-ci avec les réalisations plastiques de Marcel Duchamp et Andy Warhol « qui ont élevé le quotidien vers les hauteurs de l’art » lit-on (un peu surpris tout de même par ce commentaire qui rend bien mal compte de l’intérêt que l’on prête à l’un et à l’autre) ; découvrir que Merce Cunningham, l’un des pères de la Modern Dance, fait lui aussi partie de l’espace référentiel de cette compagnie … ne pouvaient qu’alerter le spectateur.

A lire le programme, donc, il y avait là une proposition qui relevait d’une invitation à se souvenir d’un ensemble de créateurs plasticien, musicien, chorégraphe, gens de théâtre qui ont révolutionné la représentation de l’art. Notamment, en privilégiant de nouveaux processus de création, en rompant avec le mimétisme ou les paradigmes dévolus à la création artistique tels que :le beau, le vrai ; etc.

Ainsi ces noms appelaient une histoire qui, au tournant du vingtième siècle, celui que l’on nomme « le tournant esthétique », dans l’influence du Bauhaus, puis celui du New Bauhaus à Chicago (après que l’exil marque cette communauté) ouvre la voie vers la postmodernité et un art vivant. Au compte de cette orientation, le spectateur pouvait sans doute imaginer, à lire le programme, qu’il y aurait là une influence déterminante sur la proposition scénique de Life an Times. Et de rêver ainsi à quelques processus qui ne seraient pas sans faire écho au travail de laboratoire du Black Moutains College, né en 1933. Que les expériences de Cage et Cunningham seraient aussi liés à ceux, par exemple d’Yvonne Rainer. Yvonnes Rainer qui dans Terrain (1963), pièce chorégraphique fondée sur le tirage au sort de lettres ou de chiffres, invitait les danseurs à créer des formes nées du hasard. Spectacle qu’elle conçoit comme un Manifeste qui dit : « non au spectacle, non à la virtuosité et au merveilleux et au trompe-l’œil, non à la fascination et à la transcendance de l’image de la star, non à l’héroïque non à l’anti-héroïque, non aux images de pacotille, non à l’engagement du performer ou du spectateur, non au style, non au maniéré, non à la séduction du spectateur par les artifices de l’interprète, non à l’excentricité, non à l’émouvant et à l’ému… ». Soit, comme l’écrivait Jean Dubuffet, la fin et la condamnation de « l’asphyxiante culture » et de la « culture des veuves ». Ou pourquoi préférer le titre original d’un des célèbres tableaux de Picasso, « Le bordel d’Avignon », à celui qui est exposé comme les « Demoiselles d’Avignon ».

Que dire encore, quand le programme fait référence à L’Amérique de Kafka ? Ce roman initiatique ou d’apprentissage inachevé, abandonné en 1912, intitulé Le disparu et que Max Brod, en 1927, publiera sous le titre Amerika ? Roman où le jeune Karl Rossmann (en allemand homme cheval), après avoir engrossé la bonne, se voit imposer l’exil aux USA. Et y découvre l’errance, les petits boulots, la condition du migrant…jusqu’à ce que, au dernier chapitre, il soit recruté au Grand Théâtre de l’Oklahoma. Théâtre qui, à l’image du frontispice du Globe « Totus mundus agit histrionem », affiche un « slogan » de bienvenue « Tout le monde a sa place ». Roman critique à l’égard de l’Amérique - pas autant que le poème Amerika de Ginsberg - qui, du point de vue littéraire, est considéré comme un œuvre fondatrice, ouvrant la voie à un nouveau mode d’écriture… Karl, étant peut-être le fantôme, ou l’ombre de « Joseph K » dans le Procès, livre suivant.

Pour autant que le programme dessinait le spectre d’une histoire, et que l’on ne pouvait douter dès lors de la filiation du Nature Theater Of Oklahoma, la soirée même sous le vent fort qui s’engouffrait dans le Cloître des Célestins s’annonçait fabuleuse…

Autant en emporte du Vent

C’était sans compter sur une réalité. Le programme, comme en politique, n’est jamais que parole et papier. « Papier qui ne refuse pas l’encre » comme dit le proverbe. C’est-à-dire, que vous pouvez être abusé par l’encre. Entre deux écrans plats sur lesquels défileront les kilomètres de texte en français et en anglais, sur la surface blanche de la scène où se chantera Life and Times, à même un groupe musical qui orchestre le tout… Life and Times s’éternisera, dans un geste monosémique, des poses mono chorégraphiques, voire malgré l’inflation d’anecdotes et d’histoires secondaires qui obligent la mâchoire à articuler, un son mono syllabique qui tient à « Hum ». Sorte de ponctuation qui marque, dans le propos, une hésitation, un doute, un arrêt… mais que l’on finit par confondre à une boursouflure rhétorique.

Avant d’en arriver à ce commentaire, les 3H30, de Episode 1 (pas le courage d’avaler le 2 qui est la suite, mais au College. Donc, contraint de jeter l’éponge avant le Ko. Je reste avec mon Ticket du n°2, et n’ai pas la force de le revendre. Trop de concurrence à la porte des célestins où on casse les prix, à moins qu’un sentiment moral m’interdise de spolier un spectateur de son temps.)…

Avant d’en arriver à ce commentaire donc, il aura fallu encaisser un comique de répétition qui tourne au cauchemar de situation. Il aura fallu regarder 6 chanteurs ou, ce qui se donne comme une comédie musicale, fini par produire une comédie nasale. Une comédie lyrico-comique, rocococomique… Il aura fallu supporter le récit de A à Z, d’un sujet aux différents personnages, de la naissance à plus tard, à travers le détail d’anecdotes qui ont autant d’intérêt que le fond d’une couche-culotte (aucune injure ici, c’est à peu de chose près ce qui est évoqué dans le récit). Il aura fallu survivre à cette forme qui, pour autant qu’elle peut sembler distancier, est en définitive, incapable de rompre avec l’éducation campus. Aussi, ça ressemble vraiment, et je n’y vois rien d’autre, à un Karaoké (suis tenté de chanter le texte qui défile sur les écrans). A moins que les 3 Pompoms Girls en démonstration (jupe grise d’infirmière, fichu rouge sur crâne, ou autour du cou) ne soient pas autre chose qu’une bande de danseuse de foire revisitée par les Monty Python. Et que le mouvement d’avant en arrière, flexion de genou, ne me rappelle qu’elles sont à cheval (nom du héros Karl Rossmann) ou, incapable de se soustraire au stéréotype du « Poor long son Cow boy). L’interprète déguisé en lapin achève le spectateur que je suis… Disney ? Caroll ? Play boy… c’est le cou du lapin ressenti.

Sentiment de gueule de bois, ou d’avoir vécu une Danse marathon des années 30… épuisé quoi.


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