Unwort… das Weg (le chemin).
Yannick Butel - 15 juillet 2011



Unwort… Comment traduire ? « sans mot », « autour des mots »… William Forsythe qui occupe l’Eglise des Célestins, dans la 65ème édition du festival déjà à mi-parcours, signe ce que l’on appelle une « installation ». Sur le sol de l’église dont la façade de pierres blanches entretenues masque la vétusté d’une ruine intérieure, le public est libre de déambuler. Ruines qui sont le décor naturel et architectural d’une œuvre plastique elle-même soumise à la déconstruction.

Unwort : "sans mot", "autour des mots" est elle-même la mise en forme d’un dictionnaire déconstruit, où le règne de la lettre semble avoir repris ses droits sur le monde des mots qui, abusés par le discours médiatique, politique, publicitaire et la horde des communicants, ne veulent plus rien dire.

"Si l’art meurt c’est de votre faute (…) vous êtes tous des connards et vous vous restez là devant ce fric dépensé pour n’importe quoi. C’est de votre faute" lance un type avant de sortir. Il est applaudi en signe moquerie ou d’adhésion. Sa "performance" critique n’éveille rien de plus et si la surprise a pu être de mise, la plupart des personnes qui sont là, ce 14 juillet, ne comprennent pas cette réaction violente. Invective vaine ou sans issue et sans dialogue, faut-il que l’art conceptuel et contemporain se préviennent de ces réactions en recourant à un outil didactique ?

Forsythe a pourtant longuement écrit sur ce qu’il fait, sur précisément ce qu’il appelle la choreography. Ecoutons-le : "Le nom d’un objet n’est pas définitif et arrêté. Il peut évoluer et trouver d’autres noms meilleurs" écrit-il ou reprend-il à René Magritte. "Au cas où Choreography et Danse coincident, alors la choreography sert de passage au désir de danser (…) Mais c’est possible, aussi, que la choreogaphy produise une expression seule. C’est alors une choreography des objets, sans le corps" dit-il avant de poursuivre, "Dans ce cas, la choreography des objets nous ouvre à une multitude de sensations, d’expériences phénoménologiques qui sont prises à l’environnement".

En définitive, Forsythe n’expose rien moins que la manière dont les arts contemporains ouvrent sur d’autres champs sensitifs, sur une autre activité rétinienne, sur des espaces signifiants qui sont captés par le corps livré à des expériences où la connaissance n’est pas préalable à l’objet. A la recherche d’un agencement de la matière, d’une finalité des formes et de la matière, Forsythe pourrait très bien faire sienne cette idée de "l’art comme véhicule".

Dans l’église des Célestins sont ainsi disposés ce que Forsythe a appelé Unwort. Un mot pour désigner le lien qu’il pense entre différents objets choreography que l’on découvre dans des espaces distincts et qui forment une Installation. Il y a là L’artisanat furieux (marteau rotatif d’après Boulez), le paper plotter appelé aussi Behaupten ist anders als glauben, Le choreographers and book d’après Burrows et Berlioz pensé sous la forme de deux chapitres : chapitre 1 : Marcel Proust on conceptual immobility et chapitre 2 Paul Eluard on conceptual fallibility ; plus loin Ear Drum/Stately Building (cardboard, wood) qui est choreography installation ; The Defenders Part 3 (video prompter camera), et Wirds (table, letters).

Ou un ensemble de différents process partagés entre choreography installation et choreography object. Comprenons que les uns présentent des objets seuls, quand d’autres éléments sont encore soumis à l’action de performers qui déplacent des choses, des matières et les organisent.

Ainsi voit-on une étagère de lettres alphabétiques s’organiser en recevant d’autres lettres que déplacent deux "actings" d’un établi vers celle-ci. Sur le video prompter, un texte constitué de phrases qui commencent toutes par "Nous" fait défiler ce qui ressemble à une sentiment d’inquiétude et de culpabilité vis-à-vis de situations qui n’avaient pas été prévues. Etc. A côté, un tas de traverses en bois sont livrées au regard sans autres explications…sur les établis de bois blanc (du sapin lissé), les lettres noires sont en tas, forment parfois au hasard de leur disposition un début de mot dont on ignorerait le sens ou, parfois un mot connu "Rêve".

Sorte d’atelier de Guttenberg, d’imprimerie silencieuse, de fabrique alphabétique…

La question n’est pas de savoir si l’on a accès au sens. L’enjeu n’est pas d’être là tout le temps dans un dispositif qui est en perpétuel mouvement et s’inscrit hors du temps. Il n’y a pas de question, mais une expérience où l’on peut prendre conscience d’un ordre et d’un désordre. D’un principe de déconstruction et de construction. Unwort, ou l’histoire de quelques minutes ou plusieurs heures pour celui qui y vient, lesquelles lui permettent peut-être de reconnaître dans le silence et le mouvement un commencement, ou une étape en cours… Soit l’idée qu’Unwort nous rappelle que les choses qui nous dépassent nous concernent toujours car elles sont sur notre chemin : "Weg" en allemand.


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