Yahia Yaïch - Amnésia
Antonin Ménard - 16 juillet 2011



C ‘est en Avril 2010, à Tunis qu’Amnésia a été créée. C’est en juillet 2011, à Avignon que ce spectacle nous a été donné à voir. Entre ces deux dates, un peu plus d’un an et surtout une révolution en Tunisie qui a abouti à la destitution du « président » Ben Ali. Ce général, alors premier ministre de Habib Bourguiba prend le pouvoir en novembre 1987. Habib Bourguiba est déclaré par un collège de médecins inapte à la fonction de président en raison de son incapacité mentale. « Sept médecins dont deux militaires sont convoqués en pleine nuit, non pas au chevet du malade Bourguiba, mais au ministère de l’Intérieur. Parmi eux se trouve l’actuel médecin du président, le cardiologue et général Mohamed Gueddiche. Ben Ali somme les représentants de la faculté d’établir un avis médical d’incapacité du président. « Je n’ai pas vu Bourguiba depuis deux ans » proteste un des médecins. « Cela ne fait rien ! Signe ! » tranche le général Ben Ali. »1. Amnésia est le second volet d’une trilogie voulu par Jalila Baccar et Fadhel Jaibi, comme une interrogation sur l’histoire tunisienne. La première pièce : « Corps otages » parcourais la Tunisie sur cinquante ans de 1956 à 2006. Fadhel Jaïbi précise qu’un « pays sans mémoire est un pays qui ne sait jamais où il va ». Yahia Yaïch – Amnésia donne le ton de cette volonté de mémoire en racontant la destitution du président Yaïch prisonnier d’un pouvoir politique légitimé le pouvoir médical. Président imaginé comme Chaplin imagine son dictateur, c’est à dire inscrite dans l’Histoire.

À l’arrivée salle de Monfavet, c’est l’histoire aussi qui nous accueille avec ses banderoles et ses tracs. Militants convaincus que l’histoire se transforme au fil des manifestations. Ils dénoncent les décisions politiques qui font des travailleurs immigrés et sans papiers des parias, des « sous hommes ». Cette politique de l’immigration est prétexte à une politique sécuritaire et liberticide comme l’indique le trac. À l’entrée dans la salle, nous apercevons au dernier rang, les acteurs et actrices nous accueillent en haut des gradins. Nous sommes installés, le silence se fait, intense. Les acteurs et actrices se lèvent et descendent les escaliers pour rejoindre la scène. Ce commencement navigue entre une présentation sympathique de l’équipe de création et une surveillance précise de chacun des spectateurs. Ce seuil entre la salle et la scène, ce passage trouble où le théâtre commence. C’est un début simple et souriant mais qui crée une ligne de tension, une crainte et une attente sur ce qui va advenir. Nous assistons à un prologue énigmatique, où les corps s’alignent face à nous puis face au plateau. Plateau vide de décors, de simples lignes blanches découpent au sol l’espace. Comme un rituel, les comédiens vont chercher des chaises de jardins blanches, les installent, prennent places. Ils miment l’endormissement. Dans une esthétique assez démonstrative, on peut imaginer dans cette succession de plongée dans le sommeil, les cauchemars ou les stigmates de l’histoire surgissant au moment du lâché prise de la conscience. Les acteurs endormis exécutent des gestes saccadés dans un somnambulisme qui dit l’impact de l’histoire et de ses affres. C’est accompagné par un cliquetis inquiétant qui rythme et qui égrène le temps. Ces premières vingt minutes de spectacle ont excluent la parole, les mots au profit d’une écriture chorégraphiée proche parfois du mime. Les premiers mots : « quelle heure est-il ? » accompagnent une fête, un anniversaire. Celui d’un dirigeant qui se prépare à faire une interview à la télévision. C’est cette télévision qui annonce sa destitution. Les amis présents, proches du pouvoir vont alors prendre leurs distances vis à vis du chef déchu.

Se succédera alors, des séquences autour de ce tyran démis, de sa mise en résidence surveillée à son internement. Ces scènes successives tout en suivant un fil narratif, utilisent l’ellipse et racontent comment un despote se retrouve englué dans le système qu’il a lui même mis en place. Ce n’est finalement qu’une révolution pour celui qui a perdu son trône. Il est confronté alors à l’arbitraire, aux pouvoirs de tous ordre : militaire, médical… Pour les autres libérés du joug de l’oppresseur viens le temps des reproches, des accusations. Toutes ces séquences dans une esthétique dépouillée font écho au théâtre didactique et politique de Bertolt Brecht. Dans un théâtre contemporain qui à tendance à utiliser les artifices, la vidéo, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi mettent au centre de leur travail le jeu et le collectif d’acteur. En même temps qu’ils veulent un théâtre politique et populaire, ce collectif et ce focus fait autour d’une parole participent de cette affirmation et de cette volonté.

Dans ce spectacle, les enjeux autour du pouvoir sont omniprésents mais ne véhiculent pas une idée manichéenne. Au contraire, ils troublent et nous renvoie à nos propres convictions. Ils mettent en perspective un pouvoir qui s’étiole avec le rapport qu’on entretient avec ce pouvoir. Une détestation et une méfiance vis à vis des dirigeants qui rencontrent la fascination que les politiques exercent. Dans cette pièce de théâtre, le propos est ambigüe, ambivalent. Il nous faut déchiffrer ce travail au regard des conditions dans lesquels il a été créé. Soumis à la commission de censure du pouvoir de Ben Ali qui a exigé des modifications. Ils en ont accepté des minimes avec la conviction que le cœur du spectacle serait entendu. Ainsi, après la « révolution pour la dignité », on regarde ce travail en imaginant que le théâtre véhicule des idées qui peuvent changer le monde. Idée romantique qui a envie de croire à l’utopie.

1- Notre ami Ben Ali, de Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi


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