Cesena : un, deux, trois Soleil
Yannick Butel - 16 juillet 2011



Devant 2000 milles spectateurs, sur les 600 m2 du plateau, à l’abri de murs de plus de 30 mètres de haut, Anne Teresa de Keersmaeker fait entrer Cesena dans la légende de la cour du Palais des Papes et l’histoire des chorégraphes qui y ont été produits. Dans le prolongement d’En Atendant qui s’achevait, Cloître des Célestins, dans la nuit ; Cesena commence quelques minutes seulement avant le levé du soleil. D’une rare beauté liée à la grâce des corps et des voix, à l’évidemment de l’espace et à l’épurement du mouvement, Cesena touche, à « ce que dit la nuit profonde » comme il est écrit par Nietzsche, dans le chant de Zarathoustra.

A peine distincte de la nuit, dans un bruit de pas lourds et de sauts enlevés, une ombre sombre lance un chant incantatoire mi râle, mi articulé. Image presque chamanique qui dure une poignée de minutes, et souligne le silence alentour : ce « personnage sublime » dont parlait Maeterlinck. En front de scène, aux derniers souffles de ce cri presque animal, un ensemble de danseurs-chanteurs muets s’aligne derrière lui, serré et la ligne, comme la forêt dans Macbeth, vient marcher d’un pas cadencé, surpris par quelques stations arrêtées qui ponctuent ces allés et retours. Cesena commence là, à l’endroit d’une voix et d’un mouvement, dans l’obscurité. D’une voix rudoyée par l’énergie qu’elle doit exprimer. Et d’un mouvement, sorte d’exercice de marche et de stations synchronisées. Là, où le groupe de Rosas et de Graindelavoix se mettent au diapason pour former un Chœur/un Ballet aux géométries variables où l’ars subtilior orchestre les déplacements du corps et de l’esprit. Soit la formation d’un poème dansé et chanté au rythme des codex que convoque Cesena. Pièce qui, à mesure que l’obscurité qui enveloppe la cour se dissipe, porte les corps à figurer les états de l’âme. Ceux de la contemplation du ciel et de ces mythes lactés, ceux du désir et l’espoir d’être désiré, ceux de l’amour courtois du XIVème siècle où le portrait de l’être aimée se donne en des vers raffinés, ceux des rêves moyenâgeux où l’esprit de l’homme hésite désormais entre la raison qui dicterait les choses ou la croyance qui reconnaîtrait ces choses. Ceux encore d’un hymne à la nature qui ne se sépare pas d’une pensée pour la mort.

Cesena, en ces formes énigmatiques où les trajectoires des danseurs entretiennent un rapport secret avec ces chants et ces textes anciens, ne s’éclairera pas avec la lumière du jour, mais avec celle qui vient à naître en soi. C’est-à-dire celle qui passe par le prisme des voix et des corps qui les éprouvent dans des courses, des poses, des énergies et des forces qui convoquent une profondeur intense. Une entrée en mémoire humaine prise dans l’entrelacement des chants et des mouvements dansés.

Maintenant, le jour a poussé la nuit hors de la Cour. Ce qui était sensible jusqu’alors est aussi, et dorénavant, visible. De cette visibilité qui, dans la perception et l’introspection, livre la sensation d’être devant le sublime. La grâce d’un poignet au plus près du sol est suspendue à quelques rotations délicates, à un arrêt musical, à un silence architectural construisant un décor mental. L’étirement symétrique d’un bras et d’une jambe n’a d’autre vocation que de rappeler un mécanisme que l’on a oublié de penser. Une caresse du sable qui a été balayé par le pas rapide des danseurs fait entendre différemment le crissement de celui-ci. Le tactile est la mesure du subtile art.

Au soleil paru, les premiers piaillements des oiseaux répondent aux Codex de Chantilly et font entendre, pour ainsi dire, le dialogue entre les natures divines et humaines. Ce que donne la nature, Anne Teresa de Keersmaeker l’offre à l’écoute, à l’oreille intérieure, aux yeux, à l’œil de l’esprit. Développant des solos, ou des duos, où s’amalgamant dans un maul de finesse et d’équilibre, des figures apparaissent dans la révélation de la lumière qui donne forme aux choses et épaisseur à la matière.

Et de voir dans le rapprochement des corps qui s’appuient les uns sur les autres, se tiennent et pour certains glissent, un retable en mouvement où siège un modelé de la mort. Et de regarder cet agglutinement de corps comme un mikado en équilibre qui ne trouve celui-ci que dans la maîtrise de forces contraires, ou tractions et agrippements, permettent une stabilité suspensive. C’est une danse que Cesena qui semble insinuer qu’il n’est de mouvement possible que si l’entraide, le tâtonnement, l’aide sont observés.

Et si la gravité, celle de ces fresques charnelles comme celle qui est nécessaire au lien du pied à la terre pour la danse, est de mise, Cesena n’est pas une pièce contemplative étrangère à la vie terrestre. Aussi, Cesena est-elle pleine d’une gaieté vive où les marches d’un groupe font résonner les discussions et les conversations. Moments chantés où le contrepoint complexe de l’Ars Subtilior souligne les controverses discursives qui agitent ces grappes de pèlerins. Moment encore, où dans les travaux domestiques et agricoles, le chant est nécessaire au mouvement de toute entreprise humaine. De la lumière du jour qui a gagné le plateau, alors que les danseurs passent, entre autres, par deux tout au long du front de scène, dans un mouvement répétitif, l’ombre n’a pas disparu. Des deux danseurs, Keersmaeker fait de l’un l’ombre du second. Matière humaine que cette ombre-là révélée au soleil naissant auquel fait écho le chant de Joannes Ciconia Le Ray au soleil. Performance fabuleuse, en définitive, où l’on mesure un travail de symétrie, d’accord et de coordination qui atteint la perfection.

Au Soleil, à la lumière qui s’affirme, au soleil qui ne connaît d’autre mouvement que celui de la fusion et de la combustion de l’organique, Anne Teresa de Keersmaeker rappelle ainsi qu’il est douceur et violence, espéré et redouté, géniteur et tueur… Aussi, quand à travers la même image douce et violente, Un est pris à partie par d’autres (trois femmes/danseuses), c’est la figure de la Piéta qui vole en éclats. Et si parfois certains mouvements rappellent l’enfance des jeux, les « un deux trois soleil » et ces arrêts soudains, brusques et déséquilibrés, Keersmaeker tient le mouvement dans Cesena dans une ambivalence où l’hésitation peut avoir pour double la percussion, la consolation pour sœur l’agression, la retenue pour mère l’accélération…soit un monde conflictuel où la lumière qui émane du Soleil rappelle qu’il y a là un astre craint.

Du cercle de sable qui occupait le centre de la scène, les grains ont été projetés aux quatre coins du plateau. L’anneau solaire n’a pas disparu. Il est à l’image de ses mouvements impétueux qui donnent le jour, et de ce noir qui nous fait croire à la douce nuit. Lui a été substitué un éclat de lumière capté par un miroir au haut d’une tour. Un rayon jaune attendu. Un éclat, ou « un presque rien de lumière » comme l’écrit Robert Misrahi. Et Cesena de faire vivre cet éclat au point que la pensée de Roland Barthes, dans Le Plaisir du texte, suffira à rendre ce qui est vécu au contact de Cesena qui est un « moment où mon corps va suivre ses propres pensées ». Ou la sensation certaine de vivre et d’éprouver un moment extrêmement rare.

les 17, 18, 19, à 4H30 du matin, Cour d’Honneur du Palais des Papes
On pense encore à Castellucci lorsque l’on évoque Cesena


Mots-clés