Levée des conflits : exécution d’un canon
Antonin Ménard - 17 juillet 2011



Après « Enfant » présenté dans la cour d’honneur, Boris Charmatz et son équipe nous invitent à découvrir ou redécouvrir « Levée des conflits » au stade de Bagatelle sur l’île de la Barthelasse. Une proposition qui se joue aux pieds des remparts d’Avignon, un abandon du centre pour se retrouver à danser sur l’herbe d’un stade de football. Un confort mis de côté pour chercher une liberté adolescente d’une danse en plein champ. Espace choisi qui fait du pont le lien du festival et de la danse. Une installation dansée à laquelle on est convié mais qui se présente comme un spectacle en quadri frontal. Ce projet a été créé il y a deux ans pour le festival « Mettre en scène » à Rennes. Charmatz raconte qu’il l’imagine comme une installation plastique pour un collectif de 24 danseurs. « Levée des conflits » s’appui sur l’idée que cette chorégraphie pourrait être vu dans son entièreté à chaque seconde. Ce spectacle est composé de 25 mouvements que chaque danseur en décalage exécute. Ce qui produit un tableau vivant donnant à voir à chaque instant la totalité des gestes qui compose l’ensemble de la chorégraphie. Une installation qui nomme la fin d’un combat et qui se fabrique en canon.

C’est en effet la fin d’un combat, où une pause des batailles vu ou à voir à l’auditorium de l’école d’art dans la mesure où les danseurs rejoignent un à un l’espace scénique pour recommencer la même phrase chorégraphique. Ils entrent dans la danse en acceptant ses codes et ses règles. La phrase qui compose ce spectacle se répète et est constituée de mouvements qui sont eux mêmes répétitifs et fonctionnent comme un déclencheur du mouvement suivant. C’est un engrenage dans lequel le danseur est autant l’objet que le sujet. En effet, la phrase, la succession des gestes est ordonnée et millimétrée. Le sujet est englouti dans cette machine collective mais se distingue par sa manière précise et singulière d’exécuter chaque mouvement. La danse oscille entre mouvement de caresse, de douceur et une extrême intensité de dépense d’énergie et de violence. Violence qui n’est pas liée au conflit mais qui est proche d’une ardeur, d’une fougue et d’une force. Ce bouillonnement est lié aussi à l’écoute de chacun des danseurs vis à vis du groupe. Cette écoute liée nécessairement à cette danse en canon se retrouve dans l’occupation et la gestion de l’espace. Les danseurs d’âge et d’horizon divers sont au service du collectif et se déploient individuellement dans la phrase qu’ils profèrent. Une phrase qui est une kyrielle de geste qui dans la durée et dans la fatigue des interprètes rappelle les derniers mot de l’Innommable de Beckett : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer ». À ceci prêt que chez Beckett, cela nous évoque un épuisement, une fin d’un « je » quand chez Charmatz c’est une finalité du collectif, la définition du « nous ». Cette pièce, « Levée des conflits », le chorégraphe la pense comme la représentation d’un collectif qui saurait communier et danser ensemble. Mais ce danser ensemble est également une représentation de l’aliénation de l’individu. Une aliénation consentie et acceptée par les danseurs qui développe un trouble entre l’idée de collectif et sa capacité à enfermer les individualités. Boris Charmatz réussi à créer, à emmener dans ses aventures artistiques un groupe, une communauté. Une communauté à l’œuvre qui travaille dans l’exigence et dans l’écoute.

Cette phrase chorégraphique s’est construite déjà dans une communauté, empruntant des mouvements comme des citations à Merce Cunningham, Odile Duboc et Vincent Druguet, utilisant des gestes inventés au cours de stage avec des amateurs au Musée de la danse et ceux inventés pour cette création. Une chorégraphie aux multiples facettes et aux diverses couleurs qui sont les singularités et disparités des danseurs et de leurs costumes. Un spectacle qui s’inscrit dans un mouvement, un seul mais qui est interprété, réinterprété, partagé. Une phrase accompagnée épisodiquement de brefs extraits sonores qui racontent les bruits du monde. L’espace dans lequel se déroule cette proposition côtoie la réalité et ses bruit de voitures, de bus, de passants qui commentent en haut du pont qui surplombe le stade : -« qu’est ce que c’est ? Qu’est-ce qu’ils font ? »

Mouvement de la danse, qui pense la création en rapport au passé, au présent et au réel. Ce spectacle fait écho au travail mené par Boris Charmatz autour de l’écriture de Christophe Tarkos. (cf photo du livre) En effet, avec un groupe de danseur, il cherchait à travers « Hauteur »1 du poète à mettre les mots en mouvement dans ce qu’il appelait le « Tarkos training »2. C’est dans une recherche ou un processus de travail que s’inscrit « Levée des conflits ». Effectivement les danseurs nous proposent plus une installation qu’un spectacle autour de laquelle nous aurions du nous déplacer mais notre conservatisme nous a habitué à notre place de spectateurs immobiles et sages et c’est sous forme de spectacle que nous le recevons.

1- "Hauteur" de Christophe Tarkos dans "Écrits poétiques" aux éditions POL

2- "Je suis une école" de Boris Charmatz aux éditions Les Prairies Ordinaires
http://culturebox.france3.fr/all/29713/boris-charmatz-cree-levee-de-conflits-au-festival-mettre-en-scene#/all/29713/boris-charmatz-cree-levee-de-conflits-au-festival-mettre-en-scene


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