Levée des conflits : récit d’un désaccord
Antonin Ménard - 17 juillet 2011



Ce soir-là, aux « tartines » (nom de code qui désigne l’espace familier que l’on donne à la place qui sert de « cantine » à l’insensé), la discussion va son train. Elle a commencé à la sortie du stade de Bagatelle, après que les rédacteurs de l’insense-scenes.net ont vu Levée des conflits de Boris Charmatz. Elle a continué tout au long de la traversée du Rhône, a pris des accents d’engueulades courtoises et enjouées dans le dédale de rues d’Avignon. Elle n’a pas faibli tout le temps que le pain s’échangeait et que le cliquetis des fourchettes s’entendait comme un duel à fleuret moucheté, dans l’obscurité, place des Corps Saints. Retour sur un désaccord qui, paradoxalement, advient à la suite d’une pièce qui traitait de la « levée des conflits ».

Douze jours après le début du festival, quelques spectacles et articles plus loin, ayant vu Amnesia à 22H00, la veille… Peut-être encore sous l’émotion intense de Cesena vu à 4H30 du matin dans la cour d’Honneur… Levée des conflits est peut-être un spectacle de trop pour un organisme qui, en moins de vingt-quatre heures, aura vu trois projets totalement différents. La fatigue aidant, les connexions synaptiques plus lentes, il se retrouve au Stade de Bagatelle, devant 24 danseurs qui, de 21H00 à un peu plus de 22H30 produisent un effort d’une rare intensité. Assis à même le sol, il partage la surface verte de la pelouse qui, délimitée par le carré que forment les spectateurs, est l’aire de jeu de danseurs qui quitteront cette « scène » à bout de souffle. Le travail est impressionnant. La remise en cause d’un effort athlétique n’est pas de mise. Le projet chorégraphique librement inspiré de la lecture de Barthes, et notamment les pages consacrées au « neutre » dans la nouvelle édition du Seuil, est intriguant : « le neutre comme désir de la levée des conflits » sert de file conducteur à Charmatz qui, pour l’occasion, était assisté d’Anne-Karine Lescop (petit projet de la matière).

Et plus loin de lire Charmatz : « Il y a dans cette pièce la volonté de sortir de la confrontation, de la bataille (…) Barthes présente le neutre non pas comme « nouvelle loi idéale », mais au contraire comme désir… C’est, je crois, ce qui m’a marqué à la lecture de ses notes. Pour lui, il ne s’agit pas d’une fin des conflits. C’est une tentative, un désir : un désir de levée des conflits. Mais (…) je ne voudrais pas que le « neutre » soit un slogan ou un effet d’annonce. Pour revenir à la pièce, je crois que le neutre se joue dans les corps (…) Tous les mouvements sont vus comme un chant canon tournant. Je voudrais que les corps soient dans un état de perméabilité : un mouvement est donné, on se l’apprend, on se l’échange… sans tension, sans contraste d’opposition entre les protagonistes ».

A la marge de cette explication, le travail chorégraphique livré par le groupe de danseurs fait écho à ce propos « philosophique ». Sur l’aire de danse, sous quatre filins équipés de micro alvéoles lumineuses qui diffusent une lumière intense, La Levée des conflits apparaît tout d’abord comme un exercice où un à un les danseurs, en retrait et à l’extérieur des spectateurs (spectateurs eux mêmes un temps ?), infiltre l’espace. Perception atomique de ce qui, en son commencement, présente un danseur isolé caressant l’herbe, puis laissant à ses bras animés d’un système de balancier le soin de percuter son dos et sa poitrine. Instant de développement d’un geste où une fois debout ce danseur déplie ses bras qui moulinent l’air, et entament une série de mouvements rapides brisés, faits de ralentis et d’accélération. La suite s’apparentera à une course… Entre temps, cette figure solitaire aura été rejointe par un groupe qui sera arrivé au compte-goutte. Chacun reproduisant sur des rythmes similaires, le geste du premier, mais sur des séquences et des temps différés. Impression que l’atomique s’est ainsi lentement métamorphosé en ensemble magmatique. L’œil suit ainsi cette totalité unifiée par une phrase répétée à l’infini, pendant que l’oreille est sollicitée par la percussion (capteur son sur la poitrine de quelques-uns des danseurs), puis différents extraits musicaux tous plus ou moins obéissant au principe structurant du « free ». Au terme de ces trajectoires, un court instant, les uns et les autres auront été à l’unisson avant de se séparer de la même manière qu’ils étaient apparus. Ce qui est donné pour une fin liée à un épuisement marque la fin de la « levée des conflits » et le début de la discussion.

Dans un premier temps où l’épiderme pourrait prendre le pas sur la glande pinéale, l’un marquera son profond désappointement par un silence dont Les Insensés ont rarement l’habitude. On prête en effet à l’un des co-fondateurs une faconde intarissable (dont il joue par malice), ce qui l’assimile à une sorte de moulin à paroles. Sorte de Don quichotte du verbe, il aime parler non pour s’entendre le faire, mais surtout pour priver le mutisme qu’observent toujours ceux qui n’ont rien à dire. Ce soir-là, notre homme, humaniste de cœur, cynique à toute heure et, par-dessus tout, aimant la blague, monte un stratagème. Dans son esprit, « la levée des conflits » est un titre qui lui permettra d’en développer un. Il a calculé son coup et modifie son allure. Son co-fondateur, ami de longue date, ne se doute pas de l’artifice. Le voyant maussade, il lui lance un « ça va ? ». La partie est dès lors engagée : « Jamais spectacle n’aura été aussi approprié au lieu. « Bagatelle » que tout cela. Vieux de soixante ans ce spectacle ! ». Pensant rapidement qu’il faut aller à l’essentiel, il poursuit : « une merde. Une énorme merde. Si le Living était nouveau, le propos de Charmatz relève du plagiat. Lui qui prétend habité par le Festival de son fondation à aujourd’hui, s’exécute dans un travail qu’il emprunte sans le nommer. A la différence du Living, il est en plus narratif et s’ébroue dans le conceptuel. C’est en plus contradictoire. Quant à sa lecture de Barthes sur le « neutre », elle me paraît appeler un développement. Le neutre, chez Barthes, est une manière de s’écarter du mouvement dialectique qui repose toujours virtuellement sur une violence dialectique. Lorsque Barthes s’inquiète du neutre, il entreprend donc une réflexion sur les modalités de fuite, sur les instances discursives qui permettraient d’échapper à la confrontation, sur les formes de l’effacement du sujet dans ce qu’il dit. Il ne s’agit pas de "désir", mais de trouver un endroit autre aux situations discursives ». La charge du co-fondateur est violente, volontairement radicale et développée aux bons endroits, elle laisse peu de place au neutre. Connaissant la sensibilité de son ami, alors qu’ils franchissent le pont et qu’il lui lance « mais je peux dire le contraire si tu veux et louer ce travail » il repère que son ami est blessé. Il est sur le point de lever le voile du stratagème, mais se ravise. Et poursuit : « le quadri-frontal est également une erreur qui affaiblit cette proposition. Il fallait un frontal pour que les lignes apparaissent et augmentent en intensité ». Son ami est fâché, ou quelque chose comme ça. Autour de la table et des « tartines », la discussion ne s’apaisera pas et l’on en viendra aux remarques sur les personnes, les subjectivités narcissiques. vers 2H00 du matin, tous se sépare.

Le stratège a payé de sa personne en faisant payer aux autres son goût du dialogue, même et surtout vif. Il ne pense pas ce qu’il a dit et s’il a rejoint les commentaires de la presse d’ici et là, il ne partage pas leurs analyses.

La Levée des conflits n’est certes pas comme Enfant que Charmatz a donné dans la cour d’honneur. Et si l’on peut reprocher une chose à son créateur, c’est juste de n’avoir pas choisi un titre plus précis. Car si Charmatz avait proposé, par exemple, « poétique d’un échauffement », il aurait rappelé que la création pour eux est en deça du moment de la représentation. De même, alors qu’il est le penseur d’un « Tiers Espace », il aurait pu se saisissant du « neutre » travailler à trouver des correspondances entre le « Tiers espace » et le « Neutre » qui est comme un Tiers genre inexistant dans la langue française.

De La Levée des conflits, le co-fondateur, en son for intérieur, garde en mémoire le chant des grillons qui se faisait entendre au tout début de la « performance ». Et il a regardé ce travail comme celui d’un Grillot venu raconté un conte : celui d’une harmonie distante, d’une totalité brisée mais perceptible dans l’immanence des énergies dépensées. Peut-être parce que ce soir là, les codes du spectacle empruntés à la tradition orale et l’attroupement servait à définir une scène qui n’existe que dans l’imaginaire. Peut-être et surtout, parce qu’il a été sensible à l’idée qu’un mouvement est un son.


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