Ouramdane : la levée de la conscience
Yannick Butel - 19 juillet 2011



Soir de Générale au Cloître des Célestins où le chorégraphe et danseur Rachid Ouramdane, accompagné sur scène par le compositeur Jean-Baptiste Julien, présente Exposition Universelle. Une pièce chorégraphique d’une heure qui développe une atmosphère étrange, au rythme d’une partition chorégraphique et musicale parfaitement maîtrisée. Impression de quelque chose qui ressortirait de la lecture de Blanchot, peut-être Thomas l’obscur, où aux premières pages du roman, Thomas, sortant pour la première fois dans la rue, se fait bousculer et prend conscience de la fragilité et de l’hostilité qui sont inséparables... Pièce bousculante qu’ Exposition Universelle.

Rachid Ouramdane ou l’enjeu du contre-emplacement

« My works starts where the words fail » dit Meg Stuart. Et Rachid Ouramdane de citer l’une des chorégraphes (comme il aurait pu citer aussi Odile Duboc entre autres) avec qui il a travaillé et avec laquelle il partage cette perception de son art : « mon travail commence là où les mots échouent ». Phrase complexe qui dit précisément que la parole, qui ne peut tout, trouve un relais dans le mouvement qui la prolonge sous d’autres formes. Phrase qu’il faut aussi lire pour ce qu’elle nomme : l’échec de la parole à faire entendre ce qu’il y a comprendre ou à saisir du réel. La danse, chez Rachid Ouramdame, est ainsi perçue comme une autre voie, et elle est peut-être ce qu’il appelle « un bain sensoriel ». Un endroit du réel où le corps aux prises avec d’autres codes, où le corps déplacé autrement dans l’espace, en contact différemment avec la lumière, avec l’espace sonore… manifeste d’autres signes qui sont autant de phrases signifiantes. Danser, dès lors, ce serait à nouveau parler. C’est-à-dire occuper un endroit du langage où le mouvement du corps manifestera et exprimera, à travers une série d’image dansée, ce que les discours n’arrivent pas ou plus à formuler ; ce que le discours trahit aussi.

Car le chorégraphe et danseur, quand il pense la danse, quand il organise le mouvement, quand il cherche un espace sensible… réfléchit simultanément à la portée de son mouvement, à sa visée, à sa finalité. Il l’inscrit dans l’Histoire, lui allègue un rôle et une fonction. Conscient qu’il n’est de formes esthétiques et poétiques, plastiques et chorégraphiques qui ne soient elles-mêmes des soutiers du politique, Rachid Ouramdane entend interroger la manière dont le politique modèle les processus de représentation que l’espace social entretient avec lui-même. Dit autrement, Ouramdane s’inquiète de voir l’esthétisation du champ social livrée au politique. Il s’inquiète des formes de médiatisation, des formes d’exclusion, des formes d’infiltration du politique et des processus d’aliénation qui, au mépris de la pluralité, tendent à n’entretenir que des modèles appauvris, binaires. Cette instrumentalisation de l’art ou cette mise au service de l’art à des fins politiques, il la contrarie en proposant des mondes chorégraphiques qui sont autant de modèles différents, entrant dans une dialectique du renouvellement des champs perceptifs.

La danse, chez Rachid Ouramdane, est donc moins politique que mise en place de nouveaux espaces dialectiques. C’est-à-dire dialogues, questionnements, interpellations par l’image, sensibilisation à des mondes sonores. Si le travail de Rachid Ouramdane est politique, c’est donc, et principalement, parce que le recours à une poétique du geste et du son s’entend et se regarde comme une réponse à une politique de la langue et du geste de bois. Sur le plateau, Rachid Ouramdane montre la rencontre entre l’un et l’autre.

La création d’Exposition universelle s’inscrit dans cette réflexion où l’histoire l’art croise celle de l’histoire politique. « Ma nouvelle création s’articule autour des esthétiques officielles. Je m’empare de divers courants artistiques et modèles corporels qui ont permis d’asseoir une idéologie. Il s’agit d’observer comment ces modèles se déposent peu à peu dans le corps, de constater ce qui se passe quand les individus adhérents à ces idéaux ou, au contraire, ne parviennent pas à les épouser » dit-il.

Après Les Morts pudiques (2004), Surface de réparation ou Des témoins ordinaires (2009)… Exposition universelle, de l’aveu de Rachid Ouramdane, se conçoit comme un « voyage libre dans l’histoire des rapports entre corps et pouvoir ». Et d’ajouter que c’est cet amalgame fait de contraintes, d’influences, de relations qui passent par l’image, par la machine, par les formes discursives… qui sera questionné.

« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de dénoncer frontalement ces processus autoritaires, plus ou moins visibles… ce qui m’intéresse c’est de comprend les constructions politiques qui façonnent la sensibilité individuelle ou comment les discours publics infiltrent nos comportements (…) ce qui m’intéresse, c’est la façon dont l’individu réagit face à elles, la façon dont cette iconographie laisse progressivement des stigmates sur les corps (…) Dans une époque de sur-médiatisation, où règne le principe d’impact et de séduction, comment est-il encore possible de douter des images ? ». Et Ouramdane de conclure : « C’est, en fait, un travail sur les processus de fascination et la possibilité de les désosser ».

Soit, un espace chorégraphique qui entretiendrait un rapport à l’hétérotopie. Un contre-espace ou, comme l’écrivait Michel Foucault dans un texte écrit en 1967, un « contre-emplacement »… qui fait de la danse un lieu qui s’ouvre non pas sur un espace d’illusion, mais un territoire de compensation.

Exposition Universelle

Ou « exposer » ce qui serait commun, éternel, infiniment reconductible. « Exposition », tout d’abord ou un mot qui désigne un mode d’apparition concentré. « Exposer », c’est mettre à vue, montrer, souligner. C’est mettre en avant. C’est-à-dire prendre le temps d’un développement. Aussi comprenons-nous que le premier mot du titre de la chorégraphie de Rachid Ouramadane jouera sur les deux tableaux de l’exposition et de la narration. Soit un rapport entre une forme, une matière et la manière d’en faire la déclinaison, d’en produire des variations. Et ajouter un adjectif : « universelle ». Adjectif des catégories totalisantes et uniformisantes que l’on trouve ici et là comme ce qui souderait les choses... ou les fermerait. Adjectif suspect, en définitif, qui exclut le pluriel, pour tout ramener au singulier célébré. Dès le titre, donc, Ouramdane nous assure d’un parcours et d’une trajectoire dans ce qui pourrait dès lors se nommer : exploration d’un singulier célébré. Attenant à une étude sur les esthétiques officielles, Exposition universelle traduit ainsi le souci du chorégraphe d’aller chercher dans l’horizon historique quelques-unes de ces formes singulières.

Espace partiellement vide abritant des machines, des plots technologiques, des poids et contre-poids. Impression de domination de la technologie...y compris les ombres qui se découpent sur la scène. Sur un socle circulaire en rotation, Ouramdane a gagné le plateau. C’est un temps de concentration, d’immersion sur un fond sonore qui pourrait tout à fait s’apparenter au son d’un glas dans le lointain. Temps de descente dans une profondeur intérieure bientôt rythmée par un métronome que Jean-Basptiste Julien pose sur la scène des célestins. Le même met en mouvement une perche, un balancier qui, tout au long de la pièce chorégraphique, fonctionnera comme la gigantesque aiguille d’une montre sans cadran, une sorte de bras qui semble autonome, un vague alien... Deux mouvements : l’un vertical, l’autre circulaire agencent dès lors l’espace qui va petit à petit être saturé par Julien qui superpose les sons, les rythmes, la hauteur des décibels… Ouramdane, dans une plongée toute intérieure, est au cœur de ce dispositif centrifuge et centripète où sons et mouvements s’amalgament pour, semble-t-il, mesurer le temps. Prendre la mesure du temps. Comprenons aussi saisir l’air du temps.

Dans ce qui n’est pas encore un chaos sonore, le penseur quitte alors son socle et exécute une série de mouvements tranchants. Gestes totalement maîtrisés et symétriques des bras qui se regardent à leur tour comme un autre balancier. Gestes précis et répétés où chaque muscle est visible pour ce qu’il expose : une tension. Car ici la répétition semble souligner un carcan qui prive le geste de ses extensions. Dans quelques instants, soudainement, un portrait sur un écran hissé par Ouramdane laisse apparaître un visage peint d’une croix noire. Image hostile de supporters ou de skin. Ouramdane danse au pied de cette icône violente. Il titube, tombe, se relève. L’espace sonore, lui, est saturé de notes qui courent dans la nuit. Effet de réverbération, de percussion, d’ondulation qui souligne un espace occupé. Une zone conquise par une violence sonore qui pourrait elle aussi s’écouter comme l’expression tonale de chants guerriers des stades. Le dialogue chorégraphique tourne court. Ouramdane, dans une danse faite de reculs et d’avancées, de jambes qui plient et d’échines qui se courbent… jette l’éponge, et s’éclipse. Julien, à la manœuvre, en capitaine de l’océan des sons, substitue à ces aboiements phoniques, le phrasé d’un piano. Nouveau portrait d’un homme sans visage sur l’écran vidéo. Puis un autre, celui de l’homme au visage noir muet ou plus tard présenté bouche ouverte à la manière d’un Cri de Munch. Puis un autre, celui de l’homme au visage blanc. Ouramdane, face recouverte d’un blanc de céruse, est à l’égal d’un mime ou d’un monsieur loyal : figures mi-naïves, mi-secrètes. Et sa manière d’imposer ces regards de portraits pris à des musées improbables perpétue l’impression d’une galerie de visages anonymes.

Comme lui-même qui, dans un numéro de claquettes, s’épuise. Point rupture où le rythme feint des comédies musicales finit par rendre son corps bancal. Le mime revient, il pose en faune et prend une allure de Nijinski. Déjà une autre image apparaît d’un œil qui reçoit une lentille bleue. Sensation d’être devant le geste de Bunuel et de son Chien andalou. A la dernière image, la mélodie d’oiseaux accompagne l’ultime portrait d’un visage au puzzle bleu, blanc, rouge (dit comme ça on y voit un drapeau. Dit autrement rouge, bleu, blanc…on voit différemment). Visage aux mouvements brusques de « piaf » en alerte…qui semble s’effrayer d’une bande son qui mixe différents hymnes nationaux. C’est, et c’est depuis le début, le visage d’Ouramdane aux aguets.

Construit sur une interaction entre vide, espace sonore/musical et geste chorégraphique, Exposition Universelle développe une tension inquiétante, suggère un dénuement continu, une forme d’apesanteur ralentie au point que la fragilité du geste humain apparaît. Jouant de la complémentarité des forces sonores et visuelles, Jean-Baptiste semble donner des directions sonores et Ouramdane les accomplir. Marchant, déambulant, dansant... Ouramdane livre alors une partition chorégraphique où, la parole absente, c’est un monde de forces violentes, d’images étranges et de mouvements fragilisés qui se côtoient dans un espace au blanc spectral. C’est surtout aussi un rapport au visage, à cette manière que Ouramdane a de proposer une lecture de ceux-ci. Visages isolés, rendus étrangers au visage du danseur sur scène. Visage et dévisagement... qui appuient l’idée du viol qu’est tout regard qui dévisage, puisque dévisager quelqu’un c’est le priver du lieu de son intimité. Avec Exposition..., s’il fallait souligner un seul point de cette création où se mêlent intensité visuelle et densité sonore, peut-être faudrait-il alors tout simplement saluer le travail de Rachid Ouramdane comme celui qui dit qu’une menace pèse sur le visage : ce lieu privé et singulier. Lieu anonyme à qui le chorégraphe confère une présence essentielle. Et comprendre alors que ce danseur solo, quand il eut choisi le titre de cette création, imaginait que chacun d’entre nous est Exposition universelle.

S’exposant sur la scène au rayonnement d’une lumière blanche froide qui donne au plateau un aspect de banquise, dansant à la merci d’un bras aléatoire (celui-ci n’a plus rien à voir avec celui d’Enfant qui était téléguidé), s’exécutant à travers une série de tableaux fragmentés dansés éclectiques tous reliés par une fragilité, par un mouvement de chute lasse, de jambes qui se dérobent... au moment où Rachid Ouramdane se retire de la scène alors que Jean-Baptiste Julien joue au piano une mélodie aux accents mélancoliques en boucle, aux accords changeants, Exposition universelle s’achève soudainement sans que la dernière image ne lève le voile sur cette épure énigmatique. Comme s’il ne pouvait y avoir de fin, mais juste une suspension, un jeu de poids et de contrepoids incertain appelant un regard sur l’étiolement de la vie. Et qui sait, peut-être la levée de la conscience, dans l’instant où l’exposition dissout la représentation pour livrer passage à un monde sensible...

Les 20, 22, 23, 24 juillet, Cloître des Célestins, à 22H00


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