Ebauche d’un portrait pour trait
Yannick Butel - 20 juillet 2011



Vu à Caen, en novembre derniers, Francois Berreur est à l’Auditorium du Grand-Avignon-Le Pontet pour Ebauche d’un portrait. Ou une mise en scène intime et sobre, drà´le et sérieuse de la vie de Jean-Luc Lagarce à partir de son Journal publié aux Solitaires intempestifs[1]. Un travail o๠Laurent Poitrenaux (alias Jean-Luc Lagarce), discute avec lui-même, fait son courrier et répond aux autres, pense et se pense à travers sa vie, la maladie, sa famille, le théâtre, l’amitié...ou l’histoire d’un temps compté dont on aurait conscience.

C’était au Panta Théâtre, devant un parterre assemblé autour de François Berreur, le public écoute celui qui fut l’un des très proches de Jean-Luc Lagarce. Celui qui, tout au long de la vie de Lagarce jusqu’au 30 septembre 1995, de Besançon à Paris, des tournées en province jusqu’en Avignon, de Théâtre ouvert à la Roulotte jusqu’à la fondation des Editions des Solitaires Intempestifs, des coups durs à la reconnaissance…ne s’en sera jamais éloigné et l’aura toujours accompagné. Au point qu’à la mort de Lagarce, ce dernier demandera à François Berreur d’assurer la pérennité d’un projet qu’ils ont mené ensemble. Histoire qui passe, dès lors et forcément, par un travail sur l’œuvre poétique, scénique et littéraire laissée par Jean-Luc Lagarce. Histoire qu’écrit François Berreur aussi en inventant ce que Lagarce ne pouvait imaginer malgré l’éternité à laquelle il pensait. On pense immédiatement aux colloques universitaires, aux essais et autres écrits sur l’œuvre. On songe aussi, bien entendu, au développement de la maison d’édition et ses différentes collections, mais également à tout ce travail sur le site internet qui est devenu l’un des espaces de références du théâtre contemporain. On songe encore à la mise en place d’un fonds d’archives consultable au sein de l’IMEC, etc. Soit un ensemble de projets qui, d’une certaine manière, semble faire écho à une pensée de Jean-Luc Lagarce « l’idée toute simple – mais très très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui – l’idée que je reviendrai, que j’aurai une autre vie après celle-là où je serai le même » qui figure en exergue d’Ebauche d’un portrait que vient d’écrire et de mettre en scène François Berreur.

Ebauche d’un portrait ou un texte de François Berreur qui vient à l’écriture en recourant au matériau Lagarce, précisément à son journal. Soit un texte fait à partir du journal, mais qui est avant tout une lecture du journal (et un regard sur le journal/video), et donc un travail d’écriture. Oui, un travail d’écriture dont le matériau principal est bien sûr, pour une part, le journal et donc l’écriture de Jean-Luc Lagarce. Pour une part, dis-je, car Ebauche d’un portrait n’est ni le journal, ni pas tout à fait le journal, et pas totalement le journal. Il ne lui est pas étranger. C’est un peu le journal, quelques endroits d’un journal constitué de deux tomes où apparaît une succession de dates, de jours, de noms, d’impressions, de développements, de phrases brèves, d’heures relevées, de lieux occupés... Un espace de témoignages, une œuvre qui a tout à voir avec la mémoire et l’oubli. Une surface d’impressions, un terrain de jeux où le sincère côtoie l’arrangé, et la réflexion profonde, l’anecdote légère. Le journal de Lagarce contient ainsi, en friches, une théâtralité qui concerne la vie de son auteur.

Mais pas seulement. Pas seulement car François Berreur, comédien, metteur en scène, directeur, ami… livre à travers Ebauche d’un portrait un regard, une mémoire et une relation à cet autre ami et à cette œuvre en archipels faite de citations, d’extraits, de fragments littéraires et d’épisodes divers qui forment une autobiographie où Lagarce met en scène sa vie et sa mort. Mise en scène dans une écriture qui, en conscience, mêle la fiction, le réel et joue sur les niveaux du vrai et du romancé.

Et d’une certaine manière, écrivant avec ces lambeaux, revisitant ce journal, s’arrêtant et organisant cette parole autrement, François Berreur, subtilement, recourt à son tour à la pratique d’écriture qu’observait Lagarce. Il coupe, enlève, organise, cite, remanie. En quelque sorte, François Berreur prolonge donc une technique. Mais à la différence de son ami, de l’auteur qui n’en a jamais fini avec le dévoilement, François Berreur écrit un autoportrait. Une Ebauche. Dans la distance que lui permet la connaissance de celui à qui il était lié, il réalise une esquisse.

Précisément un précipité d’une centaine de pages[2]. Presque rien au regard des deux tomes du journal. Presque rien, mais comme l’a décliné aussi Jankélévitch en d’autres endroits, c’est justement ce « presque rien » qui est le signe d’un frôlement d’un tout où Lagarce est avant tout montré dans sa vitalité. Car, et qui lira le journal ne peut l’ignorer, le journal de Lagarce, tenu jour après jour, est plein de cette vitalité de ceux qui écrivent une œuvre. De cette vitalité qui se nichera en toutes parties de la vie au point que, dans la périphérie de la mort et de la maladie, c’est encore le désir, le verbe, le corps qui se donnent, qui se livrent, qui s’affichent. La vitalité de Lagarce que rend Ebauche d’un portrait qu’on lira comme une ode à la joie de se sentir vivant, rattrapé par des penseés funèbres oui, bien entendu, mais avant tout et jusqu’au terme, d’abord des pensées sur le vivant.

Sur la scène du Panta, devant des spectateurs qui ne pourront contenir leur rire qui côtoie des silences profonds, Laurent Poitrenaux joue Lagarce. Seul, sur le plateau, il monologue et, de temps à autres, prend à partie le public. Comme dans le Journal, la mise en scène de François Berreur n’exclut pas le spectateur-le lecteur de la parole qui se dessine et qui lui est adressée. Le dialogue n’est jamais loin. Comme dans le journal… oui, mais ici c’est le théâtre. A la table de travail qui renvoie immanquablement à un intérieur et à une intimité, un personnage écrit sur une veille Brother. Une génération de machine à écrire, avec une ligne à cristaux liquide qui, pour ceux qui l’ont utilisée, possédait une mémoire (quelques trois à quatre pages). Fabuleuse machine que cette Brother qui précède le premier ordinateur portable Mac, tout gris, que Poitrenaux sortira comme pour marquer un temps qui passe. C’est sans doute un détail que ces machines, à la table de travail autour de laquelle traîne une vieille malle et quelques objets de tournées. Peut-être un détail, mais à lui seul il souligne l’enjeu de cette ébauche. La scène est celle de l’écriture. Lagarce n’aura jamais cessé d’écrire et ce fut sa vie. Alors Berreur, livrant un autoportrait, insiste sur cet état, sur cet espace qui a rempli tous les autres espaces de la vie de Lagarce. L’écriture est au cœur, parce que le cœur de la vie de Lagarce fut l’écriture. C’est-à-dire, et Poitrenaux le jouera, le lieu de la pensée, en définitive. Car l’écriture appelle la pensée et ce que l’on entendait sur cette « estrade », c’était le crépitement de la pensée qui se donnait à travers celui de la machine à écrire. Pensées moqueuses, railleuses, sombres, critiques, amoureuses, intimes, inavouables et néanmoins avouées. Des pensées sur l’amour, le théâtre (le sien et celui des autres), les Attoun et notamment de la petite Attounette Micheline, l’élégance d’Emilfork, la maladie, les inquiétudes, les résolutions, les jeunes hommes, les médicaments, etc. Tout ce qui s’entend fait référence à la vie, à ces blagues, à ces coups de cœur, à ces tolérances, à ces douleurs. A ce jeu-là, Poitrenaux, assis parmi les livres et les cahiers, excelle dans un art distancié où le pathos est écarté. Pas question de pleurer (de se pleurer) avant l’heure. D’une mimique, d’un petit cri discordant, d’une confession inattendue, c’est l’éternel retour de la vie qui vient à se faire entendre dans une parole claire, dans un geste de désabusement, dans un souffle court ou un petit rire contenu, sous un halo lumineux presque simple. Une veilleuse presque comme celle qui illumine à peine une table de travail. Comme celle aussi à la veillée funèbre.

Car le deuil n’est pas loin non plus dans cette mise en scène qui ne cherche pas l’effet, mais cherche juste à donner et faire sentir une authenticité. Le temps de la vie de Lagarce aura donc été celle aussi où l’on apprend que l’on va mourir. C’est le temps d’une mort annoncée. Et si ça ne prive pas son auteur de la vie, ça la rend plus sensible. Sensible pour soi, mais également sensible aux autres. A ceux qui partent avant, juste avant.

Alors revient la ligne de cristaux liquide de la Brother qui trouve sur le mur, en fond du théâtre, son emploi réel. Petite mémoire mécanique, à l’image d’un telex qui n’en finit pas d’annoncer des nouvelles. Des noms, des dates, des jours, des ages… apparaissent. Et l’on comprend que Lagarce, sensiblement, fut le contemporain de la mort des autres. Une liste de morts défile, en caractère blanc, presque spectral : janvier 1984 mort de Roger Blin, vendredi 11 octobre 1985 Simone Signoret est morte à 64 ans, 15 février 1986 Beauvoir (Simone de) est morte, Jean Genet est mort, Borges est mort, Coluche est mort, Mardi 19 janvier 1988 mort de Copi, Samedi 6 janvier 1990 Mort de Samuel Beckett, Lundi 23 avril 1990 Greta Garbo est morte « I want to be alone »… Dimanche 3 avril 1994 Eugène Ionesco est mort… Vendredi 20 mai 1994 Mort de Alain Cuny, Mardi 25 octobre 1994 Benoit Régent est mort. 42 ans. Etc. Burt Lancaster est mort. 80 ans. Dommage. On l’aurait bien épousé. Etc.

Et de lire et de s’arrêter de voir pour penser ces disparus qui pour certains nous hantent. Et de savoir aussi que la lecture du Journal de Lagarce croise celle des journaux et des Unes qui, parfois, furent consacrées à ces figures artistiques et littéraires. Savoir qu’avec Lagarce, comme lui, dans un café, à une table de restaurant, dans un train, chez soi… il est vraisemblable que nous avons lu l’article de journal et parfois les pages qui étaient dévolues à ces morts. Et de sentir dans la mise en scène de François Berreur quelque chose qui excède le théâtre pour nous mettre au plus près de notre vie de témoin qui est aussi une vie de deuil.

Et sentir curieusement que le théâtre est un lieu de mémoire qui nous invite à vivre perpétuellement dans un deuil indépassable où les « artistes » ne meurent qu’à moitié car ils nous laissent une part vivante qui s’appelle l’œuvre.

Poitrenaux sur scène n’ajoutera rien à ces victimes du temps, parfois de la maladie. A son bureau, à sa table de travail, dans la proximité de ces cadavres, il parle et vit. Mais tout au long d’Ebauche d’un portrait, François Berreur aura mis en scène – c’est-à-dire qu’il aura rendu sensible – deux mondes qui se côtoient : celui des morts et celui de ceux qui vont mourir. Et dès lors, sans doute ne peut-on regarder Poitrenaux-Lagarce que sous ce prisme indépassable : celui qui est vivant est mourrant.

Quand viendra le tour de Lagarce, le telex s’arrêtera brusquement. La lampe du bureau sera éteinte. La veilleuse en fond de scène explosera. Le fil (de la vie) ou une résistance (ici c’est la même chose) aura cassé qui mettra le spectateur dans l’obscurité. La mort est là. Le Grand soir s’est fait. Presque l’obscurité, devrais-je dire, car sur le mur, en guise de générique, passe le nom d’œuvres qui peuvent prétendre, elles seules, à l’éternité. C’est-à-dire à rester au grand jour.

Et dans le théâtre, sur la scène, Ebauche d’un portrait affirme ce qu’il est réellement. Tout autant un portrait sensible de Jean-Luc Lagarce, fait d’humour et de tristesse dans un geste d’amitié, qu’une pensée de François Berreur sur le devenir des œuvres qui, orphelines de leurs créateurs, sont parfois promises à être lues et vues, des spectateurs. Avenir plein d’un bonheur qui échappe à leur fondateur.

[1] Le lecteur découvrira également, en marge de tous les titres de la Maison d’édition, un catalogue offert qui reprend divers extraits de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce et présente sa vie, et quelques endroits de sa pensée.

[2] François Berreur, Jean-Luc Lagarce Ebauche d’un portrait, Besançon, éd. Les Solitaires intempestifs, 2008.
A voir du 20 au 23 juillet, Ã 17H00




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