L’ "In"destructible Madame Richard Wagner
Chihiro Ogura - 21 juillet 2011



Un peu loin de brouhaha de centre ville d’Avignon, qui bouillonne de l’air festif, le théâtre hors-mur de Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, appelé Tinel de Chartreuse, attend les spectateurs « exilés » du centre. Dans le temps doux après un orage, le théâtre ouvre ses portes aux gens, pour la première représentation à cette ville de L’Indestructible Madame Richard Wagner. L’épopée d’une femme, Cosima Wagner, admirée et haïe, est maintenant raconté au 65ème Festival d’Avignon, par quatre comédiennes-récitante et un comédien-récitant, avec un souffle de « rock » et d’hélicoptères de F.F.Coppola...

Traversant le grand fleuve du Rhône en Bustival (la ligne de bus spécial pour le festival), j’arrive au Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Il se trouve dans une petite commune calme, belle et sympa, qui me donne envie de me promener un peu, il fait beau... Bref. Ce beau bâtiment historique, classé du XIVe siècle, accueille régulièrement les artistes en étant le Centre National des Ecritures du Spectacle (CNES). Le 18 juillet, à 18h30, la création de mars 2011 de Christophe Fiat L’Indestructible Madame Richard Wagner embarque dans ce lieu, pour 65ème Festival d’Avignon.

Sorti du champs philosophique, Christophe Fiat est aujourd’hui performeur, metteur en scène, chorégraphe, auteur, compositeur, et il est un écrivain associé au Théâtre de Gennevilliers depuis 2009, et aux ateliers d’écriture et de lecture. L’écriture et la lecture. Ces deux actes sont toujours au cœur de ses travaux. L’écriture de poèmes, de récits romanesques, d’épopées, etc., et la lecture d’une manière singulière, l’articulation distincte et la prononciation insistante de la fin de phrase, etc. Et aussi, n’oublions pas son esprit « rocker » toujours présent, que représente symboliquement sa partenaire précieuse la guitare électrique. Les sujets variés de ses œuvres sont surtout occupé de ce qu’on appelle « la culture de masse » : Batman, Stephan King, Peter Pan, Princesse Diana... Il renvoie son regard également vers l’actualité mondiale tragique, comme sur le 11 septembre 2001 (New York 2001), ou sur le centre nucléaire de Fukushima : visitant récemment le lieu d’accident, il crée Daikaiju Eiga (Films de monstres, soit Godzilla).

Et un personnage chanté à plusieurs reprises ces dernières années, tout avec des hélicoptères de F.F.Coppola en arrière-plan : c’est Richard Wagner. Après Laurent Sauvage n’est pas une Walkyrie (un des séries « projet Wagner ») qu’il a présenté dans le cadre de 64ème Festival d’Avignon il y a un an, il revient à cette ville en tournant sa tête, cette fois-ci, alentour de cet homme, un des compositeurs plus importants dans le monde. Madame Richard Wagner, soit Cosima Wagner, la fille de Franz Liszt, et la deuxième épouse de Richard Wagner. Elle hérite de la direction du Festival de Bayreuth en 1883, suite au décès de son mari. Le gong résonne. Désormais, elle s’engage à combattre dans le monde masculin, dans le monde troublé à la fin de XIXe siècle et au début de XXe siècle. Christophe Fiat compose cette épopée autour d’un journal intime qu’elle a écrit de 1869 jusqu’à la mort de son époux.

Madame RICHARD Wagner

A 18h30 un peu (ou bien, beaucoup ?) passé. Sur la scène brute où on voit un grand écran en haut, sous la lumière plat, se trouvent quatre femmes debout. Les jambes un peu écartées pour qu’elles puissent être bien stables comme rock-singer, derrière les micros attribués à chacune. Un homme se situe au centre, seul qui a le droit de faire des aller-retour entre dehors et dedans tandis que les femmes sont plantées sur le plateau, et il, Laurent Sauvage, face aux spectateurs, ouvre ses lèvres au premier : « Voilà, vous naissez en 1837... ». Commencer par « vous », et puis « elle », « je », « tu » ou « ma grand-mère », Madame Cosima Wagner est ainsi habilement racontée de multiples aspects. Un récitant et quatre récitantes prennent leur micro tour à tour, avec un ton énigmatique, digne, claire, froid, qui rend le lyrisme à cette légende. A travers de personnages réels ou irréels qui l’entourent, on voit émerger les visages divers qu’elle a gardés tout au même temps : la fille de Franz Liszt, la mère, la femme de Wagner, la protectrice de son mari... La furie de la guerre, la menace de nazisme, la difficulté du Festival de Bayreuth, le calme spirituel de bouddhisme, etc., les éléments divers, comme des pièces de puzzle qui s’emboîtent les unes après dans les autres, reconstituent, point par point, un portrait de cette vie inouïe.

L’essai de Christophe Fiat pour la mise en scène, qui ressemble les matières éclectiques, donne étrangement une harmonie délicate. Une légère touche de la théâtralité colore le chant d’épopée. Au côté non-verbal, le piano, la guitare électrique, le vidéo de portraits familiaux, de paysage de Bayreuth, ou de le bouddha, qui est enregistrée à la manière de film de science-fiction américain des années 70’, etc., tous ces ingrédients donnent au récit un rythme agréable. Et l’ambiance qui couvre la totalité est, sans oublier, celle de « rock », du costume de T-shirt/jean des comédiens jusqu’à un petit concert, qui pourrait être symbolisée par un mot merveilleusement prononcé : « mother fucker »... « Pourquoi le rock ? Parce qu’il est aujourd’hui un art musical aussi important que l’était l’opéra à cet époque[1] », affirme Christophe Fiat.

Quant à l’histoire, une vie de Mme. Wagner prolongée jusqu’après sa mort, émerge sur les contextes abondants. La relation avec son père est représentée par un monologue de forme dialogique qui exprime finement ce lien fragile, mais fort et si proche. Comment on a vécu le désarroi de nazisme ? Par biais de « choix de la langue » sur lequel la petite-fille Friedelinde se pose la question, Christophe Fiat trace l’identité troublant de cet époque.

Certes, ce n’est pas une simple biographie qui trace sèchement un chemin d’une vie. C’est plus complexe et plus complet. C’est bien fait, c’est propre. Propre..., oui, c’est bizarrement propre. Malgré l’anormalité de la surabondance de texte inépuisable, intégrés dans l’harmonie saugrenue, l’ensemble de fractions donne une impression de légère fantaisie. Fantaisie, pourquoi pas ? On traverse le monde historique, personnel, spirituel ou sur-réel, en touchant un peu à tout... Ici, l’« indestructibilité » de madame Wagner, qui, comme y fait allusion le texte ou autres choses, devrait être si profonde et splendide, est réduite à une légèreté fantastique, à une harmonie sans épaisseur...

L’« indestructible » : « Le terme d’ ËindestructibleË m’intéresse parce qu’il sonne comme un attribut de super héros de comics américains », constate Christophe Fiat.

Et, si je trouve une pièce de puzzle, qui se distingue brillamment dans cette histoire, ça sera un homme, qui apparaît à point, comme un héros qui répond à « au secours ! » : c’est Laurent Sauvage, qui apporte des hélicoptères de F.F.Coppola. « Quand je pense à Richard Wagner, j’entends des hélicoptères de F.F.Coppola que j’ai vu à 15 ans au cinéma... ». C’est, bien entendu, des fameux hélicoptères destructeurs d’un film masculin, Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, qui volent avec La Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner. Etant prononcée par lui, par cette présence et sa voix si calme, si douce, et si imposante, avec la profondeur mystérieuse sans limite, cette phrase répétitive, non seulement ici mais aussi ailleurs, se donne l’éclat accusé, devient fascinante et peut-être dominante. Et, au dernier, c’est lui qui prêche à sa petite-fille un peu perdu, la vie spirituelle de Cosima, tout en étant à l’état calme, qui ressemble à celui de Nirvana...

Réveille-toi, et cours !

« Pourquoi vous parlez comme ça ? Vous parlez comme un rêve... », questionne Friedelinde à Laurent Sauvage, presque à la fin... Et voilà, comme un rêve. Sa façon de parler, qui ressemble à celle des autres, et aussi à celle d’autres performances de Christophe Fiat, et à laquelle les gens ont affecté tant d’adjectifs, est maintenant nommé : comme un rêve. Mais. Quand même. J’avoue que, en effet, à ce moment là, j’ai l’impression d’avoir entendu le dévoilement de magie...

La salle s’allume. Je me réveille de rêve, comme Alice. Il est 20h10. Avant même de l’applaudissement, pas mal de gens commence déjà à partir. Sur la scène, les comédiens saluent le public. Juste devant, il y a la foule qui précipite à la sortie. Mon amie qui était assise à côté de moi, me pousse : « allez, on y va ! Le bus partira dans 5 minutes ! » Quelle fin ! Quelle histoire ! Indestructible, maintes fois répétés sur la scène. Mais le moment peut-être le plus impressionnant du théâtre, la fin de L’Indestructible Madame Wagner n’a pas pu résister à l’organisation géniale de Bustival. Cours ! Attrappe le bus ! Sinon, il faut attendre encore 1h...

[1] Entretien avec Christophe Fiat, propos recueillis par Jean-François Perrier, dans le programme de salle


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