Naturisme
Alice Gillino - 23 juillet 2011


Cecilia Bengolea et François Chaignaud forment un duo de chorégraphes efficace. Depuis leur rencontre en 2005, il enchaîne des créations des plus insolentes. On rappellera à cet égard "Pâquerette" (2005-2008), une création érogène qui se proposait d’après les dires des chorégraphes de « faire danser tous les orifices et l’anus en particulier », et "Sylphides", présentée en 2009 à Avignon, qui interrogeait la matérialité du corps recouvert d’une enveloppe de latex. Cette année le duo iconoclaste apparaît dans deux créations du festival, d’une part dans (M)IMOSA en association les chorégraphes Marlene Monteiro Freitas et Trajal Harrel, et Danses libres crée en 2010. Ces deux pièces chorégraphiques reviennent sur des moments méconnus de l’Histoire de la danse. "(M)IMOSA" met en lumière le voguing, pratique marginale forgée dans les quartiers de Harlem à New York au début des années 60, tandis que "Danses libres" fait revivre le répertoire chorégraphique d’une personnalité oubliée du début du XXe siècle. Bond dans le temps…

Retour aux sources

Elle a été strip-teaseuse, il a participé à des cabarets et des spectacles de travesti, l’expérience professionnelle de ce duo hors du commun semble de prime abord trancher avec les quelques lignes que l’on peut lire sur le programme de Danses libres. Ils ont souhaité faire revivre le répertoire du danseur et chorégraphe méconnu François Malkovsky (1889-1982), dont on apprend qu’il a été le fervent admirateur d’Isadora Duncan, pionnière de la danse moderne au début du siècle. Dans la file d’attente du cloître des Carmes, on s’attend donc à une représentation qui fait la reprise de formes anciennes, dont la présence dans le paysage plutôt contemporain de la programmation du Festival d’Avignon pique notre curiosité. Comment ces personnalités déjantées, vont-elles réussir à s’attaquer à un pan de l’histoire de la danse, en remettant au goût du jour le travail d’un chorégraphe qui n’a même pas fait école ?

Les six danseurs sont d’ores et déjà en scène lorsque le public prend place dans la cour du cloître, amassés en avant du plateau côté cour, ils peignent les corps des uns et des autres, comme s’il s’agissait d’un jeu d’enfant, agrémentant ici et là leurs corps déjà grimés de quelques paillettes. Puis les quelques notes du pianiste les invitent à prendre place en scène. La pièce chorégraphique se compose d’une succession de danses de forme courte généralement liés à un thème ou une expression (Les Walkyries, Au Printemps, La Mer, Danse avec Voile...), pour la plupart de soli ou de duos, qui sont accompagnées de morceaux de musique classiques de Wagner, Chopin, Debussy, Schubert, Grieg…

L’esthétique est figurative, le mouvement se veut fluide, aérien, au ton enfantin. Il s’agit donc de danses dites « libres », car il faut le rappeler la danse moderne telle qu’elle est conçue au début du siècle par Isadora Duncan et autres chorégraphes de son temps, rompt avec la rigueur et sévérité de l’académisme de la danse classique. La danse moderne souhaite libérer le corps dansant des carcans du ballet, jugé trop austère et antinaturel. Isadora Duncan développe à l’égard de ses contemporains – Loïe Füller, Ruth Saint Denis, Martha Graham…- une esthétique qui prône le naturel, s’inspirant de la mythologie et de la culture antique, elle développe une pratique singulière de la danse qui laisse place à l’improvisation et à la liberté du mouvement. La beauté ne se réduit plus à la représentation stylisée d’un corps qui tend à vers l’excellence et la grâce, telle que le conçoit le ballet. Le corps se libère d’abord du costume, les pointes et le tutu disparaissent pour laisser place à la gaze des tuniques à l’antique et aux pieds nus. Le mythe délivré par la ballerine s’estompe, pour laisser advenir une iconographie plus naturelle, proche de l’animalité et de la représentation du corps dans la statuaire grecque.

Les deux chorégraphes ont collaboré avec la danseuse Suzanne Bodak qui leur a transmis l’enseignement de Malkovsky, auprès duquel elle a reçu travaillé durant une dizaine d’années. Le répertoire du danseur se veut poétique et épuré, proche de l’univers de son professeur. Les formes chorégraphiques empruntent des motifs de la Nature : mouvements s’inspirant des ondulations marines, ou de figures animales, et se nourrissent de la culture hellénique : postures qui rappellent la statuaire antique. On se retrouve ainsi plongé ainsi dans un univers idéalisé, où le corps enfin libéré évolue par la danse dans un Eden mythifié.

Eden revisité

Les danseurs quasi nus, les attributs sexuels masqués d’un simple slip ou bien d’un string, le corps grimé aux teintes satinées, dessinent un espace onirique, qui se situe à la croisée d’un passé idéalisé et de correspondances actuelles. Malkovsky, grand idéaliste rejetait complètement la société moderne, l’ère du progrès et de l’industrialisation massive, et vivait reclus dans son petit appartement diffusant son savoir et sa technique à une poignée de fervents disciples.

La devise de l’artiste était la suivante : « La plus grande élégance est la plus grande simplicité ». A ses yeux, l’homme moderne a perdu la capacité de se mouvoir, de son savoir cinétique. Il prône ainsi un retour aux sources, à travers l’étude des gestes des travaux d’autrefois. Il écrira en 1937 : « Le mouvement est UN, dans les travaux, le sport et la danse ». Il tend ainsi à retrouver une forme de naturel dans le mouvement, pour réconcilier le corps et l’esprit. Malkovsky prône ainsi un retour à l’expérience sensorielle du mouvement, expérimentant la pesanteur du corps, la respiration, l’élan et la tension-détente du mouvement, et propose une pratique de la danse qui se veut une réelle expérience cinétique, à travers laquelle le corps se veut libre. Le poids du corps disparaît sous la légèreté de La Danse avec voile qui rappelle celle de la Loïe Fuller, ou s’incarne par l’allégorie et la métaphore qu’esquissent les mouvements, qu’il s’agisse d’une fleur, du désir ou bien de la mer, le corps se transforme en paysage.

Les danseurs jouent avec la liberté revendiquée par l’élève d’Isadora Duncan, ils prennent un peu de distance avec les formes du passé. Les danseurs amènent ainsi une touche d’humour au répertoire ancien que constitue l’œuvre de Malkovsky, et n’hésitent pas à interrompre par exemple le pianiste suite à une erreur avant de reprendre la danse. On peut citer à cet égard, le jeu dansé qui s’opère avec les balles de tennis qui laisse une grande place à au hasard, et crée un jeu clownesque lorsque celles-ci s’échappent dans le public. Enfin, on ne pourrait finir cet article sans parler de l’allure androgyne de l’un des danseur, à l’énorme crinière blonde, très maquillé qui joue avec l’ambiguïté des genres, un brin décalé, image revisitée de figures mythologiques, d’un Bacchus ou peut-être d’un faune dans la forêt. Les quelques notes de fantaisie et de liberté prises à l’égard de l’œuvre originelle, nous interpellent, elles permettent au spectateur d’accéder à un répertoire méconnu qui appartient à un pan de l’histoire de la danse, de manière ludique.


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