Des Femmes, une tragédie musicale
Marie-Aude Hemmerlé - 26 juillet 2011



A la carrière Boulbon se joue sans doute l’un des événements de ce Festival d’Avignon, à savoir la dernière création de Wajdi Mouawad. Spectacle somme, Des femmes n’est pas moins que trois tragédies de Sophocle : Les Trachiniennes, Antigone et Electre. Cette création s’inscrit dans un vaste projet du metteur en scène de monter l’intégralité des tragédies de l’auteur grec qui nous sont parvenues. Après la trilogie des Femmes suivront le duo des Héros, puis celui des Mourants, regroupant respectivement Ajax et Œdipe roi, Philoctète et Œdipe à Colone. Des Femmes est marqué par le sceau d’une nouvelle traduction réalisée par le poète Robert Davreu et la musique composée par Bertrand Cantat, grand absent des représentations d’Avignon. Durant une nuit (la traversée dure plus de six heures), Wajdi Mouawad propose une tragédie musicale où se côtoient spectaculaire et démesure, confirmant son goût pour le tragique et une certaine esthétique du kitsch.

Pour ceux qui sont familiers du travail théâtral de Wajdi Mouawad, il n’est pas surprenant de le voir mettre en scène aujourd’hui Sophocle. Le metteur en scène et dramaturge revendique sa filiation avec l’auteur depuis ses débuts, cherchant à explorer le tragique de nos sociétés contemporaines. « Après l’écriture de Littoral, Incendies, Forêts, Seuls, Ciels et tout récemment Temps, j’ai eu envie de donner corps à un désir qui ne m’a jamais quitté depuis mes vingt-quatre ans : retourner à l’auteur qui m’a donné envie d’écrire, Sophocle » peut-on lire dans le programme distribué lors des représentations Des Femmes. Dans cette entreprise, il est aidé par le poète Robert Davreu qui propose une nouvelle traduction des différentes tragédies, manifestant la volonté de posséder une même langue pour toutes les pièces. Ici, point de modernisation outrancière, mais le choix d’une langue que l’on pourrait qualifier de classique, privilégiant la dimension poétique et musicale des textes dramatiques. A ce titre, les paroles de Robert Davreu sont très claires, « Si mon souci premier a été de poésie et de musicalité, il a aussi été, tout en étant le moins explicatif possible, de fournir le maximum d’éléments susceptibles de multiples lectures à différents niveaux. [1] » Et force est de constater que le pari est tenu, la parole et le chant s’interpénètrent donnant à entendre une partition sonore qui rapproche le texte d’un livret d’opéra, le poète-traducteur n’hésitant pas à abandonner « l’argumentation ou [le] récit pour l’expression nue des sentiments [2] ». Privilégiant ainsi le lyrisme, Davreu fait ressortir la place essentielle qu’occupe le chœur dans le théâtre de Sophocle, en particulier dans Les Trachiniennes où, par l’intermédiaire du coryphée, et le traitement proposé par Mouawad, il devient un personnage tragique à part entière. A travers sa mise en scène, Mouawad a cherché à retrouver cette place essentielle du chœur par un système de correspondance presque baudelairien. Comment aujourd’hui rendre compte de cette parole chorale, de l’importance qu’elle revêtait dans la tragédie antique ? La musique rock s’est alors imposée au metteur en scène. L’histoire est désormais connue, il décide de faire appel à Bertrand Cantat, figure de proue tragique s’il en est du rock français, pour composer la musique du spectacle, en compagnie de Bernard Falaise, Pascal Humbert et Alexander MacSween. Si le postulat pouvait laisser sceptique, il faut reconnaître à Mouawad que c’est là l’autre réussite de cette mise en scène, bien qu’elle soit paradoxale.

Réussite troublante, car la voix de Bertrand Cantat qui revêt plusieurs registres, entre plainte, mélopée et cri tragique, personnalise le chœur plus qu’elle n’en fait le représentant de la voix populaire. La parole collective disparaît au profit d’une singularité d’autant plus ambiguë que, pour les raisons que l’on sait, Bertrand Cantat est absent des représentations avignonnaises et que seule sa voix souffle sur le plateau. L’interprétation des mots du tragique grec par le musicien impose une présence-absence qui défie la présence charnelle des autres comédiens. La puissance de la voix, dans la douceur comme dans l’emportement, transperce la nuit de la carrière Boulbon et transforme le chœur en un personnage tragique qui par son allure immatérielle vient questionner les héros des tragédies de Sophocle dans un dialogue avec les puissances divines. Comme le souligne justement Robert Davreu, avec le chant, « au lyrisme de l’illusion lyrique vient donc se superposer un lyrisme du désenchantement, comme si déjà, du temps de Sophocle, la tâche poétique était de sauver ce qui reste [...] une fois consommé le désastre. [3] »

Ainsi, étrange paradoxe, le tragique contemporain qu’explore sans cesse Mouawad à travers des fables épiques portées par une communauté artistique se cristallise autour du chœur qui se trouve, ici, individualisé et valorisé par la voix de Bertrand Cantat. D’ailleurs, cette inversion du collectif et du singulier se lit en filigrane dans l’ensemble de la mise en scène Des Femmes. Les héros tragiques n’apparaissent plus comme exemplaires aux yeux de la communauté venue assistée à la représentation mais davantage comme des individus pris avec leur destin, avec leur propre conscience. Dans cette faille, un glissement de sens émerge qui au lieu de tendre à l’universel traduit une actualisation peut-être involontaire, celle de mettre en scène un monde moderne où les héros sont absents. Cette affirmation reste une hypothèse car Mouawad, en choisissant de mettre en scène Sophocle, a conscience de représenter une telle transition évoquant la chute des innocences et la fin des héros comme matrices du théâtre de sophocléen. En outre, le doute sur cette volonté d’actualisation est également éveillé par certains choix dramaturgiques. Si le metteur en scène sait construire des images fortes et saisissantes (l’arrivée des comédiens au début des Trachiniennes, s’asseyant sur des chaises sous une bâche martelée par la pluie ou la mise à mort d’un cadavre de terre par Electre), il opte cependant pour un jeu déclamatoire, souvent face public. Cette emphase relègue l’interprétation des comédiens dans une dimension ostentatoire parfois pénible par le manque de nuance (à l’exception de Patrick Le Mauff dans le rôle de Créon). Et comme pour bien souligner cet excès dramatique, les acteurs n’hésitent pas à s’époumoner dans des cris tragiques, psalmodies grandiloquentes, ou s’ébattent avec les éléments, voir les scènes où l’eau se déverse sur eux (qu’il s’agisse de pluie ou de seaux d’eau) et les jeux avec la terre (Antigone s’enduisant de la terre qui va servir de sépulture à son frère Polynice ou Electre se recouvrant des cendres supposées d’Oreste, jusqu’à les enfouir dans sa culotte...).

Ce jeu avec les éléments laisse dubitatif. Au début, on pense à une déclinaison des quatre éléments constitutifs de notre univers, comme une force immanente de la nature sur ces êtres, mais il n’en est rien. La pluie revient, accompagnée au fur et à mesure par des jets de peinture qui viennent éclabousser les corps et les éléments spartiates du décor, comme si Mouawad rendait littéral l’accablement des personnages. Quant au reste de la scénographie, elle laisse tout aussi perplexe : une grande arche avec des bâches en plastique signifie explicitement les portes du palais, permettant surtout aux comédiens d’entrer et de sortir de scène – décor usinier, industriel qui cache la carrière Boulbon. A vouloir privilégier l’expressivité au profit de la suggestion, ces choix de mises en scène tendent à intercepter le noyau tragique des pièces de Sophocle.

Conscient des pouvoirs de la scène, ce jusqu’au-boutisme de Mouawad semble à plusieurs moments se retourner contre lui, donnant à certaines scènes une dimension caricaturale plutôt que tragique, comme lorsque le corps d’Héraclès est représenté telle une momie tout droit sortie d’un mauvais film de genre. L’intuition intéressante du metteur en scène de faire jouer le héros grec par la même actrice qui interprète Déjanire est court-circuitée par cet effet grand-guignolesque. Il en est de même dans Electre avec l’assassinat de Clytemnestre qui perd toute violence au profit d’une rébellion adolescente, ou des retrouvailles d’Electre et d’Oreste autour d’un baril d’eau (image publicitaire plus que poétique).

Depuis ses débuts, Wajdi Mouawad explore un théâtre des perceptions et des sensations, cherchant à émouvoir le spectateur. Son travail plastique révèle un sens du plateau peu commun où le spectaculaire surgit par la construction d’images saisissantes. Cependant, l’énergie avec laquelle le metteur en scène entre dans les textes laisse souvent le spectateur sur sa faim. Refusant le « retour à l’intellect de façon trop prégnante ou trop régulière chez le spectateur [4] », la mise en scène de Des Femmes privilégie le symbolique en lieu et place du signe, fabriquant des images plus qu’elle ne parle du monde.


[1Robert Davreu, « Traduire Sophocle ? », in Wajdi Mouawad, Robert Davreu, Traduire Sophocle, Arles, Actes Sud-Papiers, coll. Apprendre, 2011, p. 25-26.

[2Idem, p. 26.

[3Idem, p. 37.

[4Wajdi Mouawad cité par Georges Banu dans « Wajdi Mouawad, un théâtre sous haute tension », in Wajdi Mouawad, Robert Davreu, Traduire Sophocle, op. cit., p. 46.

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