Parsifal
Marielle Pélisséro - 26 juillet 2011



Le festival d’Avignon propose une projection de l’événement, enregistré au Théâtre royal de La Monnaie de Bruxelles le 20 février 2011, comme un témoignage du travail réalisé cet hiver. Atmosphère studieuse dans le Tinel de la Chartreuse, le gradin est aux trois quarts plein et c’est dans le silence que le public attend sagement en lisant la feuille de salle, comme une révision de dernière minute avant l’examen de l’événement scénique wagnérien. Ecoute attentive de la brève présentation de Romeo Castellucci et Christian Longchamp, directeur adjoint de la Monnaie, à l’origine de la création de ce Parsifal. Par avance, ils nous préviennent que la projection n’offre malheureusement pas la même perception qu’une représentation. On le vérifiera. C’est la première fois que Romeo Castellucci s’essaie à la mise en scène d’opéra. Le metteur en scène italien est connu pour son approche singulière des textes. Plasticien de formation, c’est à travers l’image que Castellucci formule ses pensées : dans les spectacles de la Raffaello Sanzio, il n’y a quasiment pas de paroles sur scène. On se souvient de la Divine Comédie, présentée lors de l’édition 2008 du festival d’Avignon, sans un seul vers de Dante. Comment Romeo Castellucci va-t-il faire face à Parsifal ? Contraint de respecter le dispositif de l’opéra et le livret de Wagner - plus de quatre heures de texte chanté - que va-t-il proposer ?

Le premier acte commence dans la pénombre d’une forêt dense dont on distingue à peine les grands arbres dans la nuit. Les voix nous parviennent des bois, des arbres, des feuillages qui tremblent. Des buissons se déplacent lentement. Les hommes qui habitent ici sont invisibles dans les feuilles. De temps en temps un arbre tombe mais la densité de la forêt retient sa chute et son fracas. Tout semble infiniment enchevêtré, emmêlé. Une civilisation en train de se pétrifier qui se cache sous les branches et finit par être prise au piège d’une protection excessive.

Parsifal, interprété par Andrew Richards, détonne dans ce paysage, lui qui ressemble à un cadre à la chemise bien repassée sortant du bureau. Il est extérieur à ce monde et y entre par hasard. Dès son arrivée dans le domaine du graal, il est identifié par Kundry, figure double au service de la communauté du graal mais aussi de Klingsor son ennemi. Reconnu par Gurnemanz comme celui qui viendra les sauver, Parsifal est invité à assister à la cérémonie du graal.

La scène de la cérémonie est l’occasion pour les spectateurs de la Raffaello Sanzio de retrouver le plaisir de la savante manipulation de l’espace et les éléments clefs de l’esthétique de la compagnie. La scène est accompagnée de chœurs invisibles. Parsifal le quidam est en avant-scène, placé entre les spectateurs anonymes et la communauté du graal. Cette présence semble éloigner la perspective malheureuse d’une communion entre scène et salle, célébration d’une exaltation uniquement visuelle. En avant-scène, dos au public, Parsifal regarde la cérémonie à travers une vitre noire. Puis il se retourne et fait face aux spectateurs à travers la vitre devenue transparente. Son regard parcourt la cérémonie réelle, en train de se dérouler à la Monnaie en ce soir d’hiver. Spectateur à part entière, Parsifal observe le public.

Dans le livret de Wagner, Amfortas dévoile le graal lors de la cérémonie afin de fortifier et apaiser la communauté. Pas de graal visible pour Castellucci mais un rideau blanc qui se ferme en avant-scène. Juste une virgule, seule, qui vient ponctuer le vide et signifier sa présence. Romeo Castellucci pose l’équation suivante : graal = vide. Pas de sang du Christ, ni d’objet sacré. Le vide comme origine ou destination d’un champ de forces infiniment puissant. Comme source et destination du désir. Un trou noir, point d’impact du transcendantal. Le vide est paradoxal, il protège et apaise la communauté tout en la faisant souffrir. La plaie d’Amfortas présentée comme le trou noir d’un corps vide le fait atrocement souffrir mais l’absence du vide est fatale à son père, Titurel. Une dualité qui se loge dans la présence du serpent albinos dont le venin peut devenir médication, ou encore la forêt qui cache et protège mais engloutit la communauté. Castellucci travaille depuis longtemps sur l’idée de vide, qui constitue l’un des points centraux de sa pratique et de sa pensée artistique. Il propose le vide comme un appel aux spectateurs, chargés de le combler.

Le second acte s’ouvre sur le domaine de Klingsor. Espace blanc, moite, construit autour d’un piédestal central sur lequel est présenté un sexe féminin, autre trou noir, clef du champ de forces de l’acte, d’où les chants des filles fleurs semblent provenir. Des danseuses et performeuses shibari aux corps blancs et cheveux peroxydés, presque identiques les unes aux autres, dansent et se déplacent dans des positions étranges. De ces corps contorsionnés, ligotés, pendus, manipulés par le double de Klingsor, émanent des figures contemporaines du désir charnel. Sur la surface de la blancheur laiteuse, une multitude de signes et de symboles énigmatiques apparaissent les uns après les autres et viennent s’ajouter aux chants de Parsifal et Kundry. Cordes, fils blancs, fils rouges, serpent, fusils, cercles. On attache et on délie. Des noms de poisons apparaissent en projection, puis des mots peints sur les murs, comme des énigmes : « Anna me now tied ». Autant de signes qui égarent les spectateurs dans leur volonté de comprendre... Pour Romeo Castellucci, il ne s’agit pas de « comprendre ». Mais qu’en est-il de la fable de Wagner, qui court sous la baguette de Harmut Haenchen ? Le long duo entre Kundry et Parsifal s’avère difficile à suivre. Le texte chanté est un récit complexe, auquel s’ajoute toute la complexité des pistes proposées par les symboles visuels.

Cette crise entre le texte et la scène prend une autre direction dans le troisième et dernier acte. Le texte de Wagner devient le fantasme d’une fin rêvée, chantée par les personnages, mais qui n’a pas lieu sur scène. Parsifal ne guérit pas Amfortas, il ne sauve pas la communauté du graal.

L’espace vide est occupé par le chœur de la Monnaie et cent soixante-dix figurants vêtus de leurs propres vêtements noirs, gris et blancs, formant une foule morne et silencieuse. Cette foule marche vers le public, le visage inexpressif mais n’avance pas. Parsifal est au premier rang de cette communauté urbaine. Les textes sont chantés face au public, sans autre action que la marche. Les membres de la foule, chacun dans leur solitude, ne se parlent ni ne se rencontrent. A propos de Parsifal Romeo Castellucci parle des pigeons des villes, nous n’en sommes pas si loin. Le metteur en scène choisit de finir sur cette solitude urbaine d’une communauté poussée à son paroxysme. Pas de héros, pas d’exploit, mais des anonymes plutôt uniformes, les uns à côté des autres, aux prises avec leurs désirs.

Reste de ce spectacle ce qui donne à la démarche artistique de Romeo Castellucci son élan et sa force : la création d’espaces de pensée, de vides à remplir. La musique de Wagner lui permet d’atteindre notamment dans le premier acte, des instants où le temps se suspend et s’ouvre aux possibles ; spécificité essentielle du spectacle vivant.

Parsifal (projection), opéra de Richard Wagner, mise en scène de Romeo Castellucci, Tinel de la Chartreuse, 22 juillet 2011.


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