Law pieces de Leroy… ou « sortie de doute »
Yannick Butel - 26 juillet 2011



A la manière de Jean-Pierre Thibaudat qui n’aura pas vu Mademoiselle Julie et se sera néanmoins fendu d’un papier critique à l’endroit de Juliette Binoche (qu’il nomme « l’Actrice »)… A la manière de Jean-Pierre Thibaudat que l’on nommera « l’Auteur » nous aurions pu écrire un article évoquant Low pieces de Xavier Leroy sans l’avoir vu, sans même l’avoir entendu… pour la seule raison que le festivalier (que l’on nommera la Rumeur) n’en faisait pas l’article, bien au contraire. Ainsi, à la manière de l’Auteur et de la Rumeur, il était envisageable de ne pas retenir le Low pieces de Xavier Leroy (que l’on pourrait nommer « Et ta sœur »). Mais parce que nous ne sommes pas l’Auteur, ni la Rumeur, nous avons donc été, au Gymnase du Lycée Mistral, voir « Et ta sœur » (je veux dire Low pieces ). Titre postiche, convenons-en, titre ou expression qui, dans le langage populaire, marque un désaccord lequel exprime « qu’il ne faut pas nous la faire ».

La première image est-elle toujours la bonne ?

La première image (comme la première impression), sur scène, est toujours l’instant d’un défi qui augure d’une dialectique entre surface et profondeur. C’est, en quelque sorte, toujours le début d’un dialogue à venir incertain qui attend d’être dépassé. Ainsi, si l’on peut attendre qu’il y ait, via une forme artistique, un dialogue scène/salle, il est rare de s’en contenter puisque ce qui est attendu au final, c’est que l’œuvre invite à un entretien avec soi-même. Cet entretien, complexe et désiré, peut se nommer : trouble, réflexion, conscience… Soit des espaces intérieurs qui figurent l’arrière-cour d’une cuisine cérébrale où se produit une alchimie des idées et des pensées.

En admettant que ce point est essentiel, le dialogue n’est donc jamais une fin en soi et n’est qu’une des étapes complexes d’un processus qui conduit à une forme de monologue intérieur sensible. Quant aux formes du dialogue, pour autant qu’il peut s’agir dans sa configuration la plus simpliste d’un échange de paroles entre deux personnes, il repose sur d’autres modalités quand il s’agit d’une œuvre qui croise un spectateur. Au vrai, le dialogue entre une œuvre et un spectateur est bien souvent indépendant de la communication linguistique. Comprenons que la parole n’est pas l’élément ou le fondement de celui-ci. Comprenons que la parole n’est qu’un des systèmes sur lequel repose ce dialogue qui passe par un ensemble pluriel de processus. Et ce parce que la rencontre entre une œuvre et un spectateur s’inscrit dans un autre plan que celui qui sert de toile de fond au discours. Sans doute parce que devant l’œuvre, tout varie, à commencer par l’inscription de celle-ci dans l’espace qui s’ouvre à un ensemble de virtualités. Espace plastique, espace sonore, espace poétique, espace esthétique, espace imaginaire… sont ainsi quelques-uns des espaces qu’occupera l’œuvre et que découvrira le spectateur ; le changement ou la révélation de ces espaces modifiant le rapport que nous entretenons au discours auquel on substitue la notion de « langage ». C’est-à-dire, et comprenons de quoi il retourne quand on dit « langage », un territoire où la domination de la parole et la supériorité du discours s’estompent, voire s’effacent. De ce langage, qui ne nous est pas étranger mais s’insinue sous des formes nouvelles, disons qu’il vient au hasard de la sensibilité mise à l’épreuve. Ainsi, c’est moins la parole telle que nous le connaissons habituellement qui vient à se manifester, qu’un langage augmenté de particules : sensations soudaines, association d’images, registres multiples, mots isolés, lambeaux de phrases, syntaxes disloquées, flux de tâches de couleurs, souvenirs imprévisibles, représentations inattendues, effets intensifs… qui vient à se former, de manière difforme.

La rencontre d’une œuvre avec un spectateur est ainsi l’instant d’un « dialogue » qui émerge de manière impromptue. C’est une sorte de brouillon ou de buvard des pensées. Et c’est au vrai ce qui constitue ce « dialogue » qui ne peut être adressé à l’autre, pour la seule raison qu’il est une masse informe de sensations vives, sans lien avec la grammaire qui gouverne à la communication. Et d’ajouter que ce « langage » entretient avec le jeu un rapport étroit où chaque manifestation s’entend et se sent comme un jeu hors règle de la raison. En pour cela, il est indisponible et très rarement partageable puisqu’il est le propre du sujet qui, à cet instant, s’entretient avec la puissance du langage, lequel rappelle son rapport distendu vis-à-vis des puissances de la raison.
Les étapes de la conversion du regard

Quelques tableaux plus loin… Quelques tableaux « hybrides » plus loin après que Xavier Leroy a exposé la nudité des interprètes via une série de motifs plus ou moins figuratifs et abstraits, la scène aura été le territoire d’une alternance de séquences lumières et de séquences noires. Rythme binaire s’il en est où le noir (ou le plein feu) : sorte de virgule ou de ponctuation, s’intercale dans des espaces ralentis, là où le mouvement tient d’abord à une sorte de pesanteur. Série de tableaux où les corps blanchis par la lumière en limite de la surexposition mettaient ceux-ci en relief via des postures prises au registre minéral, végétal et animal. Série d’amalgames ou d’unicat qui faisait de chaque tableau un événement indépendant.

Enchevêtré, isolé, en quête de l’autre, disposé au plus près du sol, rampant, marchant à quatre pattes, allongé, arrêté longuement… le corps, chez Xavier Leroy, semble pris dans une forme d’inertie qui, pour autant qu’elle lui enlève le saut, le bond, la geste virtuose… ne lui interdit jamais d’être l’espace d’une partition maîtrisée où le geste est l’objet d’un calcul millimétrique. Un peu comme si Xavier Leroy travaillait à une échelle chorégraphique réduite où le détail et la nuance seraient le résultat d’une tension lente, d’une mécanique déliée, d’une arithmétique décomposée. Un peu comme si, Low pieces était l’expression d’un renoncement ou d’un développement qu’il faut saisir en ces plis, en ces recoins, en son furtif, à même un alphabet pauvre. Low pieces s’étire ainsi au gré de temps volontairement développés, de temps infiniment longs privilégiant l’étude et l’observation de fragments qui ne sont pas dansés, mais chorégraphiés. C’est-à-dire mis en forme, et mis en relief par la lumière et les intervalles noirs. Tableaux terrestres qui reposent, en définitive, sur une sorte d’hypnose ou de rythmes zen annonçant éventuellement un lien céleste, Low pieces est fait de stations cérébrales, de poses existentielles, d’instants hors temporalité…

Et de contempler ces états suspensifs au point de croire y déceler une meute lascive, un parterre de lianes pris dans la caresse attractive du vent, un ensemble de marbres sculptés hors musée comme disposés dans un jardin du soleil levant…

Xavier Leroy développe ainsi des atmosphères contingentes où il n’est nul récit, mais seulement des formes analogiques incertaines qui jouent sur le trouble sentiment de la reconnaissance et du doute. Si pour une part les interprètes sont dans un processus de représentation figurative laissant libre court à l’interprétation, pour une autre part les images, dans ces instants plein de quiétude et de tranquillité, sont proches d’un univers pictural qui fait de Low pieces une promenade dans un « dispositif expérimental » où le vivant et la lenteur règlent le mouvement d’œuvres atemporelles. Ce qui est mesurable, dès lors, c’est un ensemble de mécanismes qui concernent les corps. Ensemble de symétries dépareillées, d’effets miroirs décalés et éclatés, de mouvements newtoniens, de connexions invisibles réglant les trajectoires du singulier jusqu’à faire apparaître la constance de l’unité dans le fragmenté… Low pieces ne raconte donc rien en particulier, sinon l’histoire d’un temps privé de toute visée, d’un geste soustrait à toute orientation. Un peu comme s’il s’agissait de permettre le retour d’une sensation indifférente à toute utilité ; un peu comme si l’indifférence de la nature était au cœur d’un projet visuel qui avait choisi de le montrer et de le souligner.
Les règles de la conversation

Low Pieces pourrait ainsi s’achever sur un sentiment nébuleux et sur ces images sans intérêt. « Sans intérêt » au sens où Xavier Leroy ne semble défendre aucune thèse, aucune idée… sinon celle, insolite, qui concerne l’exercice d’un passage dans un temps hors rentabilité. Sinon celle d’un cheminement dans l’espace pris en ces méandres d’étrangeté. Low Pieces pourrait ainsi s’achever sur les jeux de regard qui ne savent pas où chercher, rompant ainsi avec toutes dialectiques de conversion des images en pensées. La surprise, la suspension, le doute… pourraient ainsi être les sensations qui suivent ces séquences. Et de voir en ces dispositions de l’esprit la redécouverte des limites de la raison prise dans l’étau d’images secrètes. Au mieux, il s’agirait alors de sortir de cette expérience en éprouvant la qualité du silence que suscita cette pièce. Silence qui est toujours le seuil où se forme la pensée. A quoi penser quand il a été question de Low pieces ?

Mais Xavier Leroy, comme au premier tableau qui exigeait une conversation d’un quart d’heure au commencement de son travail, impose une seconde conversation au terme de sa pièce. Et de vivre pour la seconde fois un temps artificiel qui prive celui qui est venu du monologue intérieur qu’il pouvait espérer. Pour la seconde fois, mais dans le noir cette fois-ci, il impose le discours : la parole.

Paroles privées de toute expérience ou de toute attente à la première conversation incertaine dans la prise de parole ; la seconde conversation dérive vers les horizons agoriques de la défense et de l’attaque. Sur le ton du reproche ou celui de l’opposition, la seconde conversation, dans le noir, autorise la parole sans visage. Elle encourage le dire anonyme, l’articulation de l’énoncé sans son responsable ou sa signature… Elle autorise pour ainsi dire les instincts grégaires. Temps mort mais surtout temps fade où la nature très humaine s’exprime à nouveau.

Au terme du quart d’heure, la lumière reviendra soudainement (elle avait disparu soudainement lors de la première conversation), et c’est ça qui marque la fin, comme c’est ça qui avait marqué le début : une forme de brutalité plastique.

Et l’on ne parvient à s’expliquer ce harcèlement du discours voulu par Xavier Leroy qui, à ces endroits, aura pris en otage le public en lui imposant ce qui, par définition, ne s’impose pas. Mode presque policier et autoritaire, en définitive, que ces temps obligés ou ces interrogatoires. Mode presque carcéral que ce moment-là. Retour du discours impétueux qui voit Low pieces se convertir en « Law pieces » où Xavier Leroy impose sa loi, là où pendant près d’une heure, il s’en était affranchi. Retour du refoulé en quelque sorte que le titre homophonique rendait prévisible. Ainsi Xavier Leroy impose-t-il sa loi…Et suscite-il un désir : celui de s’éloigner…Sortie de doute.


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