Sang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles
Marielle Pélisséro - 26 juillet 2011



Un vent froid s’engouffre dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes en ce soir de juillet. Dernière création à occuper le lieu pour cette édition 2011, Sang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles de Tom Lanoye, mis en scène par Guy Cassiers -directeur du Toneelhuis d’Anvers- est sur le point de commencer. Les chanteurs du Collegium Vocale de Gent qui prennent place donnent la note pour le début du spectacle.

L’usage de la vidéo est l’élément qui caractérise la pratique théâtrale de Guy Cassiers et lui donne sa réputation internationale. Dès les premiers instants du spectacle, les caméras se mettent en route et zooment sur le visage d’Abke Haring, interprète de Jeanne d’Arc.

Sang et Roses commence avec la visite de la pucelle à la cour du Dauphin. Les acteurs portent des costumes qui mêlent de façon remarquable les époques médiévale et contemporaine. Sur le corps des acteurs, de fausses mains semblent compléter leurs figures : une main sur le sein de la reine, mère du dauphin, connue pour sa frivolité, des mains jointes pour Jeanne d’Arc.

L’espace scénique de la Cour d’Honneur n’est pas utilisé dans sa totalité, seule la partie centrale de la scène est éclairée. Les côtés, dans l’obscurité, sont investis par les techniciens. Pas d’éléments scéniques sinon un échafaud noir et des écrans blancs amovibles. Installés sur des structures qui permettent de les placer dans différentes positions, les écrans sont bien souvent disposés derrière les acteurs. On y projette des prises de vues tournées dans la Cour d’Honneur et dans l’intérieur du Palais des Papes lors de la création du spectacle au mois de juin. Ce sont des vues de l’architecture du lieu - murs, fenêtres et couloirs-, filmées de jour comme de nuit. Lorsqu’on découvre ces images au début du spectacle, l’idée paraît intéressante et amusante mais leur répétition prend un caractère systématique au risque de lasser les spectateurs. Les acteurs jouent devant les écrans qui fonctionnent comme des toiles de fond.

Le dispositif mis en place pour Sang et Roses semble très complexe et manipulé avec une dextérité certaine : jamais un retard d’image ni une erreur perceptible depuis le public. Les caméras sont invisibles, sans doute très petites, et surtout étonnement puissantes.

Ce déploiement de moyens techniques peut amener le spectateur à s’interroger sur la pertinence de l’usage de la vidéo dans Sang et Roses. Nous l’avons dit, la performance technique est indiscutable et procure du plaisir à qui observe son effectuation. Mais quel traitement de l’espace entraîne-t-elle ? Les prises de vues du Palais des Papes pourraient être celles d’un documentaire. Elles ne sont pas modifiées d’un point de vue esthétique et prennent dans le cadre de la représentation théâtrale un caractère inévitablement naturaliste. Le parti pris naturaliste peut être très pertinent et intéressant s’il est articulé d’un point de vue dramaturgique à un autre aspect qui vient l’interroger et lui donner une dimension différente. La question est : le fait que ces prises de vues soient projetées en direct sur scène donne-t-il au naturalisme des images une dimension particulière ? En quoi le dispositif mis en place pour Sang est Roses est-il différent des toiles peintes du XVIIème siècle ? Il s’agit dans les deux cas de l’utilisation d’une technique de pointe pour l’époque (les dispositifs de déplacement des toiles et la peinture au XVIIème et les moyens techniques de la vidéo et de la projection de nos jours).

Il est indispensable de soutenir les pratiques transdisciplinaires sur les scènes théâtrales. Elles témoignent d’une contemporanéité des préoccupations artistiques et d’une remise en question nécessaire de notions telles que celle de disciplines. La pensée proposée dans Sang et Roses, d’une part vis-à-vis du caractère spécifique de la scène théâtrale et de la notion de spectacle vivant, d’autre part vis-à-vis de la nécessité de présenter ce spectacle devant un public, n’apparaît pas clairement.

Dans les gradins, la majorité des spectateurs regarde le grand écran installé sur la façade face à eux, sans le quitter des yeux. On les comprend : la pièce est en flamand et les surtitres (ou plutôt sous-titres) sont projetés sur l’écran, comme au cinéma. Au regard de la réaction et du mode de perception choisi par cette partie du public, quelle est la nécessité de faire jouer les comédiens sur scène ? Sans doute pour le plaisir de savoir que les scènes que l’on regarde sur l’écran sont jouées en direct ? Il serait intéressant d’étudier plus longuement ce mode de réception du théâtre.

L’ensemble des acteurs produit une performance : leur jeu paraît très juste et ils sont souvent drôles. La double présence du public et de la caméra complique leur travail. Pour la plupart d’entre eux, l’attention semble dirigée en premier lieu vers la caméra, qu’ils feignent d’ignorer. Les micros HF qu’ils portent devant leur bouche leur permettent de parler à voix très basse, c’est le cas pour Jeanne. Dans son jeu –plutôt probant à l’écran-, la présence du public est imperceptible.

A travers l’objectif de la caméra, les acteurs interprètent leurs rôles avec un réel brio. Reste que lorsqu’on regarde directement la scène, les corps sont quasiment invisibles, lointains, sans épaisseur. Semblables aux corps de passants. Souvent, alors qu’on voit les acteurs à l’écran, on se surprend à les chercher sur le plateau. Il arrive qu’on ne les trouve pas, malgré la recherche combinée de plusieurs paires d’yeux : sans doute certaines images sont-elles pré-enregistrées ?

Johan Leysen, qui interprète Gilles de Rais, et Katelijne Damen - la reine -, dépassent bien souvent les limites de la caméra et occupent le plateau avec aisance. Dans le cas de la reine, c’est peut-être la démesure de sa robe longue de plusieurs mètres qui l’oblige à une corporalité forte et présente qui détone avec celle des autres acteurs.

Il arrive toutefois que les écrans soient moins exploités et que notre regard les quitte pour se poser sur les acteurs réels. Ces moments sont de qualité et n’ont rien à envier à ceux où la vidéo est en marche. Les scènes des tribunaux, par exemple, avec l’échafaud du juge et l’accusé à son pied, ou encore les scènes qui clôturent les deux parties, où Gilles de Rais s’adresse directement au public.

Il semblerait que l’enjeu de cette proposition soit de présenter en parallèle Jeanne d’Arc et Gilles de Rais comme deux jouets du pouvoir politique et judiciaire. Guy Cassiers et Tom Lanoye ont annoncé avant la première que ce spectacle ferait sans doute écho dans l’esprit du spectateur à l’Europe d’aujourd’hui. Il peut cependant paraître une évidence que des individus isolés soient victimes d’institutions qui les dépassent, tels que les Etats, l’Eglise ou les systèmes judiciaires. Cela ne pourrait-il pas s’appliquer à n’importe quelle époque ?

Sang et Roses semble vouloir souligner l’écart entre la pureté et la sincérité de la foi chrétienne d’un individu comme Jeanne D’Arc et le caractère impitoyable des enjeux politiques qui régissent des décisions de l’Eglise à cette époque. Cela ne surprend personne. Mais quels éléments le metteur en scène et l’auteur apportent-ils à cette problématique ?

Quant à Gilles de Rais, il est présenté comme un personnage plutôt sensible, qui réfléchit sur l’horreur de la guerre et tombe amoureux de Jeanne d’Arc. L’hypothèse selon laquelle ce serait la cruauté de l’exécution de la pucelle qui aurait poussé Gilles de Rais à atteindre des sommets de violence (meurtres et viols par centaines) est laissée ouverte.

« Gilles de Rais : -Après elle, aucun homme ne mérite répit. / Quant à moi, maréchal, c’est vraiment trop petit, / je vous dépasserai tous dans l’ignominie. » [1]

Les chanteurs du Collegium Vocale de Gent donnent au spectacle une densité remarquable. On se surprend à attendre avec impatience –comme Jeanne d’Arc !- que les voix reviennent. Pures et magnifiques, elles résonnent dans la cour et habitent les lieux. Le spectacle reçoit un tonnerre d’applaudissements, les spectateurs enchantés sont debout, seuls quelques-uns ont quitté la salle prématurément. Avec Sang et Roses, la programmation parvient en cette fin de festival à satisfaire ceux pour qui le théâtre manquait. Une attente qui explique peut-être cet enthousiasme.

Sang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles, texte de Tom Lanoye, mise en scène de Guy Cassiers, Cour d’Honneur du Palais des Papes, 24 juillet 2011.

Sang et Roses, Tom Lanoye, Actes Sud Papiers, 2011


[1Sang et Roses, Tom Lanoye, Actes Sud Papiers, 2011

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