Phases
Alice Gillino - 3 août 2011



La chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaker, qui la semaine passée présentait à l’aurore sa dernière création intitulée « Cesena », investit cette fois la cour du Lycée Saint Joseph, où l’on pouvait voir l’une de ses premières pièces, « Fase, four movements to the music of Steve Reich » (1982). Comme son nom l’indique, il s’agit d’une pièce chorégraphique conçue à partir de la musique du compositeur américain Steve Reich.

Composition géométrique

La chorégraphe découpe le temps et l’espace en quatre parties indépendantes, délimitées par un noir et annoncées par la projection des titres empruntés aux compositions musicales de Steve Reich, elle affirme ainsi d’emblée le rapport logique qu’elle définit dans sa pièce entre la musique et la chorégraphie. La pièce se compose de quatre mouvements distincts sous forme de trois duos et d’un solo : Piano Phase, Come Out, Violon Phase et Clapping Music. La chorégraphe, qui formait originellement un duo avec la danseuse Michèle Anne de May, est cette fois accompagnée pour la reprise de sa pièce, de la danseuse norvégienne Tale Doven qui a d’ores et déjà participé à certaines de ses créations.

Dans cette création, Anna Teresa de Keersmaeker renoue le lien fondamental qui allie la danse et la musique, elle explique avoir voulu chercher « une réponse chorégraphique à ce matériau musical en tentant de fusionner la musique et la danse ». Ce lien constitue un enjeu majeur dans l’histoire de la danse contemporaine, marquée par l’empreinte de Merce Cuningham et son association avec le compositeur John Cage. Le chorégraphe américain s’attacha dans ses travaux à découpler la danse de la musique et intégra une grande part de hasard dans le déroulement de ses chorégraphies. La chorégraphie proposée par De Keersmaeker adopte le principe de la musique répétitive et minimaliste de Steve Reich, qui opère selon les principes du phasing. Il s’agit d’un procédé inventé par ce pionnier de la musique minimaliste qui fonctionne sur le principe de la répétition. Construit à partir du modèle classique du canon, il se construit à partir d’un court motif musical répété en boucle, avec un décalage temporel qui augmente ou diminue au cours de la pièce. A l’origine découvert à partir de l’utilisation de magnétophone, le compositeur explora le procédé du phasing avec It’s Gonna Rain en 1965 et Come Out l’année suivante.

La chorégraphie de Fase est marquée par sa forme minimaliste, constituée par une préoccupation géométrique et répétitive. Elle développe une gestuelle simple et précise, à partir de mouvements simples formant des phrases chorégraphiques répétitives qui vont être soumises à la logique musicale du phasing. La chorégraphe met alors au travail le lien entre la musique et le danse, en s’appuyant sur l’équivalence de la phrase chorégraphique et de la phase musicale, motifs inhérents aux deux disciplines. Les cycles répétitifs de mouvements sont ainsi soumis à des opérations de « déphasage » et de « rephasage », créant ainsi des décalages temporels et spatiaux entre les deux danseuses. Le plateau donne à voir la composition géométrique d’un tableau en cours de création, et surprend le spectateur qui prend alors la mesure des rouages complexes de la mécanique chorégraphique à l’œuvre dans la pièce.

Fase est un ensemble chorégraphique dans lequel transparaît une volonté d’unité. Le matériau gestuel, la structure de l’espace, l’éclairage, et les costumes tendent à créer une « dramaturgie » d’ensemble qui recouvre les quatre parties. L’unité chorégraphique apparaît dans un jeu délibéré avec des motifs géométriques qui constituent une base, la ligne droite, le cercle, ou la diagonale, sur lesquels sur laquelle se développe des séquences chorégraphiques courtes qui varient progressivement au cours de leur répétition. L’éclairage occupe une place importante dans la pièce, les jeux de lumière apportent une nouvelle dimension scénique à la chorégraphie. Le plateau est noyé dans une pénombre, contrastée par des découpes de lumières au sol qui viennent souligner les motifs géométriques qu’emprunte la chorégraphie. La musique quant à elle, joue un rôle central dans la pièce, comme nous l’avons suggéré précédemment. La pièce met musicalement en miroir des parties instrumentales (Piano Phase et Violin Phase), et des parties non-instrumentales, une expérimentation vocale (Come Out), et un composition musicale à partir d’applaudissements (Clapping Music). La chorégraphie qui se frotte à la logique musicale appliquée par Steve Reich, explore à travers le mouvement toutes les possibilités que représente la technique du phasing. A travers la pièce, nous traversons un paysage où la danse poursuit les expérimentations musicales de Steve Reich, nous accédons à l’interrogation en pratique du langage chorégraphique.

Exploration du langage chorégraphique

Dans la première phase (Piano Phase), les corps tournent constamment sur eux-mêmes au son du piano, comme les danseuses de boîtes à musique. D’abord en symbiose comme entrainés dans la même ronde, puis progressivement se décalent, avant de se coordonner de nouveau, comme si l’une des deux boîte à musique ayant perdu de son énergie avant l’autre, le mécanisme avait alors du être remonté. Le costume des danseuses, une robe grise simple, des baskets et de socquettes blanches, accentue l’image enfantine. La danse prend la forme d’un enfantillage, la chorégraphe est en effet inspirée de mouvements de base qui parviennent à la danse : « marcher, tourner, bouger les mains et sauter. En fait toutes les choses qu’un enfant fait lorsqu’il se met à danser dans une fête » explique t’elle. D’autre part, les jeux de lumière, démultiplient les danseuses sur le mur du fond, créant ainsi trois ombres, l’une d’elle est une chimère où les deux corps se fondent. La chorégraphe nous invite à explorer le monde de l’enfance, pour nous faire appréhender la manière dont du jeu des différents mouvements peut naître la danse.

Nous entrons ensuite dans la deuxième phase (Come Out), la musique de Steve Reich cette fois n’est plus instrumentale, mais composée à partir d’un motif vocal. En avant scène, sous la lumière de lampes de bureau, qui éclairent verticalement un espace exigu, les danseuses s’adonnent à un curieux échange de signes. La chorégraphie explore la position assise. Les corps se font rigides, s’effacent pour mettre en valeur les mouvements des mains qui dominent la chorégraphie, ils sont brefs, et d’une précision millimétrée, ce qui nous laisse envisager l’éclosion de signes, et appréhender l’imaginaire d’une langue. La codification de la chorégraphie peut rappeler les Mudras indiens, il s’agit de mouvements relatifs à une position codifiée et symbolique des mains d’un acteur ou bien d’un danseur qui constituent un langage transversal dans l’œuvre. Cette partie nous laisse envisager la problématique du langage, la musique composée à partir de mots que l’on peut discerner à l’écoute, est mise en relation avec l’émergence d’un langage chorégraphique dont nous ne maîtrisons pas les codes. Le public alors privé de la délivrance d’un message, est ainsi laissé à confrontation des signes qui ne font pas sens. Le spectateur appréhende ainsi le mouvement pour lui même en tant qu’il peut faire signe, ce qui peut alors l’amener à penser la question du langage chorégraphique.

La pièce se poursuit par l’unique solo de l’ensemble sur Violin Phase. Le plateau est plongé dans l’obscurité totale, lorsqu’apparaît succinctement la présence Anna Teresa De Keersmaeker en robe blanche, de manière presque fantomatique. La lumière se fait progressivement au fil de la chorégraphie, pour nous laisser voir un jeu de circonconvolutions autour d’un cercle qui progressivement s’efface. Il n’en subsiste bientôt plus que la trace, la danseuse explore toutes les possibilités que présente la forme géométrique, elle tourne d’abord en rond, sans se perdre dans la circularité, puisqu’elle exploite ensuite les autres particularités du la figure, ses rayons, pour finalement se retrouver en son centre lorsque la musique cesse, sa position initiale. La chorégraphie que propose De Keersmaeker de Violin Phase et la musique minimaliste de Steve Reich, nous font envisager que la danse, c’est la géométrie du temps et de l’espace.

La pièce se clôt sur le mouvement intitulé Clapping Music. La musique composée d’applaudissements crée un rythme cadencé en douze temps sur lequel les mouvements des danseuses se coordonnent. Elles s’adonnent à un tortueux enchaînement de mouvements concentré dans la partie inférieure du corps. Le mouvement s’étend de la position en demi-pointes aux pieds à plat sur le sol, avec une flexion brusque des genoux, accompagné d’un mouvement opposé des bras. Le mouvement simple à l’origine, prend visuellement de l’ampleur par la répétition, il finit par une forme d’illusion d’optique par nous apparaître très complexe. Il opère par un déplacement des danseuses en diagonale des deux danseuses de l’arrière-scène vers l’avant-scène, elles se retrouvent dans les dernières minutes sous la lumière verticale des lampes de bureau, créant ainsi un écho visuel avec la seconde partie. Comme dans les autres mouvements, la chorégraphie se décale progressivement dans le temps, et dans l’espace. La répétition et le décalage créent dune série d’images du même mouvement, légèrement différentes les une des autres, comme celle d’une pellicule photographique. La chorégraphie nous donne à voir la décomposition d’un mouvement, un peu à la manière de la chronophotographie, qui montre l’évolution d’un mouvement seconde par seconde. La chorégraphie de Teresa De Keersmaeker tisse ainsi un lien privilégié avec la musique, elle rejoint la logique expérimentale que constitue l’œuvre musicale de Steve Reich, si bien que les œuvres du compositeur et de la chorégraphes nous apparaissent comme complémentaires, toutes deux participent à accentuer la décomposition d’un ensemble pour mettre en valeur le modèle que constitue le motif.


Mots-clés