Colas-Goetz-Raynaud : porteurs de mélanKolik
Yannick Butel - 3 octobre 2011



Crée au Centre Pompidou de Metz l’an dernier, puis repris au festival Via, au Manège de Maubeuge, à la Ménagerie de Verre à Paris… Kolik aura connu une belle tournée soutenue par l’Onda et l’institut français, avant d’être programmé dans le cadre du festival Actoral, en ce début d’automne, au Théâtre de la Criée, à Marseille. C’est là, dans la petite salle, à deux pas du vieux port et de ses terrasses peuplées, que le metteur en scène Hubert Colas donne à entendre, à regarder, à sentir… la vitalité, la nervosité, la rugosité, du texte de Goetz (traduit par Olivier Cadiot et Christine Seghezzi). Un solo d’une heure de Thierry Raynaud où l’acteur, incarnant une prose amok, arrache au récit un chant cruel et hémorragique fait de sursauts explosifs, de souffles rentrés, de mots expulsés, de rythmes dissymétriques, d’hésitations en deuil… où un recueil de balises indomptées, d’angoisses irrépressibles, d’épisodes et de spasmes d’une vie tourmentée. Une sorte de voyage au bout de la nuit qu’est une vie sans fard.

Goetz : le génie gênant (comme on l’a dit de Genet)

Considéré comme un provocateur littéraire : un « Haßliterat, Rainald Goetz, auteur allemand né en 1954, apparaît sur la scène allemande alors qu’il a la trentaine. A Munich, à Berlin, à Bonn, à Francfort, dans des théâtres ou des cabarets, le public post-brechtien, contemporain de Peter Handke, de Botho Strauss, d’Heiner Müller… et des metteurs en scène que sont Zadek, Grüber, Stein… découvre les textes de Goetz, jeune auteur des eighties. L’Europe vit alors une période où le libéralisme n’a pas encore avoué sa parenté avec le spectre de Moloch, même si, ici et là, et notamment à travers le théâtre anglais des « jeunes hommes en colère » (Motton, Barker), le baroque élisabéthain a trouvé une forme mutante dans la langue dégénérée et la main de fer des ministres du culte thatchérien. C’est le temps où l’on enterre définitivement 68, et dans sa traîne les mouvements révolutionnaires : les brigades rouges, la bande à Baader… La sociale démocratie semble être venue à bout des illusions, c’est le temps des alliances et des peuples cocus ; la société de consommation en place, les marchands de sommeil oeuvrent… le Bien-être s’impose, l’écologie balbutie et prend des couleurs (hésite entre rose et vert, exit le rouge et noir), les intellectuels engagés sont bientôt la nouvelle espèce en voie de disparition… On compte en KF, la culture se substitue à l’art, le crédit diffère la pauvreté… D’un titre de Gilles Lipovetski, on entre dans « l’ère du vide » : antichambre du néant à venir, chemin qui ne mènera nulle part où se perd le sens de l’Histoire.

Goetz, Docteurs de l’Université, en a terminé avec ses études d’Histoire et de Médecine. Un temps, il est allé rouler sa bosse dans le milieu psychiatrique. Il en fait un roman : Irre (Chez les fous, traduit et publié en 1983 chez Gallimard). Premier opus de l’auteur dont on peut lire, sur le site des éditions Suhrkamp, que le monde psychiatrique lui est un terrain familier d’écriture, mais qu’il ne s’interdit pas non plus de crayonner (romans et théâtres) sur des thèmes comme : la révolution, la RAF (La Fraction Armée Rouge), le langage (son désenchantement et son désoeuvrement)…

Post Punk, attaché à faire la critique radicale de la sociale démocratie (la vie en rose et vert enveloppée d’un humanisme judéo-chrétien), Rainald Goetz, à Klagenfurt, alors qu’il reçoit le prix Ingeborg-Bachmann en Autriche pour son texte Subito, découpe consciencieusement la peau de son front, au scalpel. Ecrire et saigner se rejoignent ainsi au terme de la lecture. Se saigner, pratiquer une saignée, le stylo et le scalpel s’amalgament, se confondent, et inscrivent l’auteur dans une violence radicale bientôt identifiée à de la virtuosité. Le voilà désormais auteur contemporain, catalogué original, fondant son œuvre sur les méandres d’une Europe en proie aux guerres, aux contrôles, à la désillusion. Europe-spectre réglée par le monde médiatique, les causeries politiques et ses légions de souteneurs du monde de la finance (expression élastique qui veut dire « commerçant »). Goetz entre alors en résistance et en critique via l’écriture : espace de sauvegarde ou de sursit, lieu de constat et de non-résignation, territoire d’autres mondes qui déploient toutes les douleurs, zone de contestation et de solitude.

Entre 1992 et 1999, c’est Krieg (Guerre) du théâtre, puis les romans Kontrolliert (contrôlé), Hirn (Cerveau), Festung (Forteresse), 1989 (composé de trois volumes qui sont la retranscription des discours publics diffusés dans les médias, entre février 1988 et août 1990. Somme documentaire de 1632 pages où une parole brute, non retouchée, laisse entendre la disparition d’une langue).

Mais aussi Jeff Koons, Rave, Eines Jahres, Abfall für alle (déchets pour tous), Célébration (éloge de la vie nocturne sur fond de musique techno et ecstasy), Katarakt ou Kronos (récits de sa vie qui utilisent des formes littéraires différentes. Chaque carnet étant précédé d’un cahier d’images personnelles ou médiatiques).

Goetz poète aussi quand il publie, en 2001, le recueil Jahrsehnt des schönen Frauen (décennie des belles femmes) qui est un journal intime exprimant la morosité qui ouvre ce nouveau millénaire. Se saisissant des nouveaux modes d’expression Goetz se saisit du net, y met en place un blog ; puis il s’associe aux musiciens Olivier Loeb et Stevie Be-Zet pour un disque (techno/transe/électro) Word, en 1994. L’expérience sonore se poursuit avec le DJ Westbam et Goetz enregistre ses textes sur un nouveau disque Heute Morgen (traduisons Aujourd’hui).

Touche à tout ou plus simplement à la recherche d’un mode d’écriture et d’expression qui toucherait le tout, le docteur Goetz ramasse les prix littéraires qui le consacrent « auteur dramatique contemporain ». Ce qui doit amuser cet « enfant terrible » qui, comme Thomas Bernhard, pourrait un jour nous dire qu’il se « fait chier sur la tête ».

« Enfant terrible » dis-je ou « adulte politiquement incorrect », Rainald Goetz, veille à Berlin : ville schizophrène qui panse ses frontières, ses cicatrices. Et d’entendre Heiner Müller, de Potsdam, murmurait à l’oreille de Goetz : « mes pensées sont des plaies dans mon cerveau, mon cerveau est une cicatrice » . Goetz, mi Angelus Novus qui annoncerait le désastre, mi ombre célinienne (l’antisémitisme en moins) éprouvant une haine du genre humain… Goetz n’en finit pas d’être en proie à un désir sans ailes où son œuvre : entre révolte et chute, entre cri d’alarme et épreuve du désert, entre condamnation et résignation, entre destin connu et rêve à faire durer, entre lutte et abandon… dit et montre le chaos : le KO.

Kolik : prendre un coup et finir KO.

Frère d’Antoine Blondin attablé dans une salle obscure comme au fond d’une arrière-cour, Thierry Raynaud siffle des verres et vocifère des bribes d’arrière-pensées. « Couché… Truc… merde… Cerveau… Crasse… Homme… » débite-t-il sur le mode d’un désarroi privé de syntaxe mais pas de sens. Proche parent de Nietzsche dans une crise de raison, dans les écarts qui séparent chaque mot, lui est à la peine dans la continuité. Les phrases ne viennent plus, seules arrivent les idées elliptiques, les pensées trouées qui passent par des mots venus du bas du cœur ou du fond de la raison. « Cerveau… Chien… Putain de chien »… poursuit-il indifférent à l’ordre rhétorique et dialectique. Aucune preuve n’est plus à faire, l’épreuve en revanche ressemble à un enfer.

Ici, le désordre syntaxique, bien loin de réfléchir une maladie mentale, renvoie à une douleur où la perte de la grammaire souligne un ras-le-bol, ou le sentiment d’une inutilité, d’une vie vaine. Raynaud, ou Artaud dans un ultime « jugement pour en finir avec »…, règle son compte à la narration et lui préfère l’état ondulatoire d’une langue faite de vibrations, de séismes, de chocs des sons et des intonations. Il éructe ou murmure. Il parle ou gueule. Il questionne ou s’interroge. Dans un dialogue désabusé avec lui-même, dans un espace dialectique hanté par ses fantômes, Thierry Raynaud se regarde comme un spectre qui, obsessionnellement, dans l’attraction des verres qu’il vide, rappelle qu’il a pris des coups. Coups tordus, coups durs, mauvais coups… Raynaud rivé à sa chaise grise d’administratif, devant un micro comme sous la lampe d’un bureau de flic, livre ses interrogations ou subit un interrogatoire mené à bout de conscience. La déposition à laquelle il se livre tient d’un « précis de décomposition ». « Mot »… « réponse »… « haine »… « discipline »… articule le plaignant. Et chaque verre soulevé se regarde dès lors comme un mauvais coup pris. Ou quand « prendre un coup », ici « prendre des coups » se trouve signifier que l’on encaisse, a encaissé une violence qui n’est plus supportable. Petit à petit, alors, à mesure que les verres s’entrechoquent et s’empilent, des lambeaux d’énoncés finissent par se former. Et d’entendre distinctement « je dis haine »… « je ne demande pas pourquoi »… Petits bouts de phrase qui finissent par nommer ce qui était à vue, ce qui se voyait. « Je meurs » dit Raynaud au présent. Enoncé bref, aussi bref que tous les autres, dit au présent. Seul énoncé, philosophiquement parfait qui exprime précisément que ce corps, cette voix, cette pensée mourraient… « Ich sterbe » disait Tchekhov, et Sarraute.

Dans la pénombre qui aura enveloppé l’acteur Thierry Raynaud, dans cette prison noire – en son cerveau comme entre quatre murs – tout au long de cette longue partition qui dit un déchirement, le metteur en scène Hubert Colas aura travaillé à ne jamais faire de l’acteur et de la table éclairée un point de fixation. Tout au contraire, travaillant à la réverbération des sons dans l’espace, recourant à une image vidéo de l’acteur projetée en fond de scène, tout aussi spectrale que fantomale dans son apparition et sa disparition, modifiant notre rapport à l’échelle sonore et visuelle… Colas fait de Kolik un espace géométrique où différents points, disposés sur l’aire du plateau, soulignent une fragmentation, un éclatement, une discontinuité. Effet qui parfois met le spectateur au carrefour des mots dits, des sons jetés… manière de dire, peut-être, que le spectateur n’est pas étranger à ce constat.

Dans ce dispositif où la fragilité est augmentée, sur cette scène où la voix de l’acteur réfléchit tout autant un travail de choriste punk que celui d’un gymnaste paraplégique soumis aux lois de l’inertie… Kolik est un poème qui se construit dans l’instant, dans l’improvisation et la figuration d’une violence continue. Une violence où l’entrechoquement des verres qui se succèdent pourrait annoncer un nouveau départ, un nouvel envol, un nouvel espoir rattrapé par un verre de désarroi. Celui-là même qui marque son visage d’un léger sourire dont on dit, en psychiatrie, qu’il annonce un geste radical et irréversible. Dans ces nuances audibles et visibles, Kolik, donc, est une pièce qui a à voir avec un état mélancolique. C’est-à-dire, et très exactement comme le rappelait Baudrillard, un mode de pensée que Raynaud et Colas livrent dans un geste organique et phonique. Un mode de pensée qui est, pour le philosophe qui l’analyse, un mode de vie quand la pensée est sentie.


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