De l’effet que m’a fait l’effet KING KONG
Jean Pierre Dupuy - 19 novembre 2011



« Tel qu’il est, il me plait Il me fait de l’effet …Et je l’ai- ai- me ! »
Fréhel chanteuse populaire

La proposition d’Anna Ventura - danseuse de son état - et femme notoire, porte bien son titre : quel effet peut vous faire King Kong ? Le mythe, le film, la fable, le poème (« l’homme et la bête » version Cocteau)… « peau d’âne » version conte populaire ? J’ai choisi –pour ma part- Fréhel et son célèbre « tel qu’il est, il me plait … Et je l’ai-ai-me ! »

Que l’homme de Fréhel soit comme elle le dit « un vrai gringalet », « un vrai tordu mal balançé » , le contraire d’un « Apollon « son jules » ne change rien à l’affaire… Elle « l’ai ai me ! ». Ainsi en va-t-il du King Kong d’Anna Venturaparfaitement incarné et assumé par Jean-Marie Frin. Fréhelassume quant à elle en chantant, Anna tout autant en dansant et je vais vous dire, au final, c’est un enchantement !

Il suffit que personne ne se dérobe ! Que chacun assume son King Kong ! Que chacun ? Surtout nous, les hommes, que nous assumions ! Comment King Kong nous fait, ME FAIT …Et me défait et « … mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays »

Ferré/Aragon me rappellent à ma réalité : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Monstrueux et joyeux à la fois : est-ce ainsi que je vis ?

Et comment faut-il s’y prendre pour qu’enfin l’homme qui a fait l’homme qui se croit l’homme, se reconnaisse pour ce qu’il est : un grand singe qui se veut absolument nanti d’une grosse queue … à laquelle, il a donné le nom savantissime de Phallus (je ne résiste pas au « encore eût-il phallus le croire » si galvaudé soit-il ! …variation écrite et symbolique du totem et/ou du mat de cocagne.

Une belle écriture

Elle est bien bonne ! Quelle blague au doigt … Quelle entourloupe s’est donnée là l’humanité ? Anna Ventura avec son « effet King Kong » nous ramène gentiment les pieds sur terre …Bien vu pour une danseuse. Mieux que bien vu ! bien dit, bien senti, bien compris, bien écrit, BIEN DANSÉ !

Enfonçons le clou (la pointe) : la danse d’Anna Ventura procède de l’écriture, démenti probant et cinglant (qui fouette le sang) de la kingkonnerie affichée au mental de l’homme. ( tel que le texte historique offert en boucle, le suggère)

En réalité l’homme fait tort à King Kong car lui, le grand singe, à la rigueur, passerait pour aimable …Quand, à l’étage au dessus, l’homme ne l’est pas ! Il faut –descendu du singe – que l’homme ait la modestie d’y remonter ! En vérité, je vous le dis : ce n’est pas gagné !

Et c’est pourquoi,Anna Venturas’emploie à la tâche de toutes les manières, en variant autant que possible, les angles de perception et en convoquant tous les sens et toutes les subtilités du langage artistique.

Anna Venturacondense et agence écriture, plasticité, musicalité, chorégraphie et calligraphie ! Véritable feu d’artifice sémiotique. Elle nous invite à l’apprentissage d’une langue nouvelle …le corps s’écrit, se scripte en une superbe condensation « calichorégraphiée » ! Inventaire et joyeux décryptage de propositions multiples concoctées comme une maïeutique socratique. Voici le questionnement : offrez-vous l’intelligence des réponses.

De l’invention du langage nous fûmes ainsi, joyeusement avertis. Comme quoi, il n’est pas à désespérer de tout, puisque la danse existe !

Faire acte d’écriture au motif de la danse, beaucoup de chorégraphes y prétendent, très peu y parviennent mais, heureuse consolation, c’est l’intention qui compte !

Entendez qu’Anna Ventura y parvient, et il faut l’en applaudir ; ce qui n’empêche pas d’apprécier de tout autre, qu’il puisse s’y risquer.

En toutes circonstances, la danse nous éclaire de l’inconnu(e) qui nous hante. Inconnu(e) dont le sexe reste heureusement indéterminé..

Du corps à l’esprit et de l’esprit du corps !

Aller et retour et retour à l’envoyeur : de la tête au corps et du corps à la tête ;l’effet King Kongraconte quelque chose de cet ordre. De l’ordre d’un va-et-vient, d’une tête d’homme rempli ras la casquette de préjugés tenaces, à une femme qui emprunte au corps d’avoir de l’esprit … Qui s’autorise de penser du lieu même où l’on aurait voulu l’enfermer et l’assigner à résidence. À la femme : le corps (c’est-à-dire le sexe) l’animalité et à l’homme, l’esprit, la conscience et le langage. La femme serait un trou, un vide, un creux, un manque d’être homme ; voire un avatar d’humanité défaillante !

On ne peut pas s’offrir une ligne de démarcation et de partage plus bête et bêtifiante théorisée, historisée et hystérisée jusqu’à plus soif par les religions dominantes ! Puisqu’il fallait en passer par là, nous y sommes passés : reste à mettre les pendules à l’heure et nous y sommes. Le dominant domine, mais l’avenir appartient au dominé … Deleuze nous a très bien expliqué cette affaire.

Donc voilà que naît de la stigmatisation millénaire des femmes, le langage d’une pensée nouvelle et – à mon humble avis- la danse y concourt pour beaucoup ! Voilà le grand, beau et précieux renversement (de montagne) que nous offre Anna Ventura.

Il faut danser avec elle pour se donner une chance de penser autrement.

Quand la femme répond à l’homme, d’homme à homme, il y a maldonne, encore que ça peut se comprendre ! Mais pour une bonne et subtile réponse qui soit irréfutable : elle doit prendre corps –c’est le cas de le dire- dans l’exploration d’un nouveau langage configurant une pensée utile et nécessaire à un nouvel équilibre, une redistribution possible des rôles impartis.

La danse contemporaine s’occupe de ça. Il faut en être : c’est tout. Ne pas rater le coche : ça fait du bien d’éclairer sa lanterne. Echapper à l’assignation des rôles convenus ; cela doit s’appeler l ‘émancipation et l’on peut apprécier d’y émarger ! Se sentir moins empêché. (s’autres diraient plus brutalement : moins con). Plus libre et plus joyeusement libertin.

D’une culture conforme à la nature

Pour se sentir Omniprotubérant, omnipotentat, l’homme s’inventerait le besoin d’un inférieur (notre Jean-Paul Sartre national, de vieille mémoire, nous en fit la leçon).

Des inférieurs, il en est de toutes sortes ; la décolonisation a raréfié l’indigène mais il reste encore, hélas, de beaux restes pour cultiver, par devers soi, un fort sentiment de supériorité. Victimes d’une minorisation et stigmatisation constantes seraient tous ceux qui manquent de quelque chose : de travail, de chez soi ou de papiers ? Chômeurs, SD, travailleurs immigrés. Ces catégories viennent conforter la place de celles qui pour n’en avoir jamais eue, en manquent toujours, à savoir : les femmes !

Si le réprouvé male est peu de chose et considéré au plus bas, il a cependant la ressource de cohabiter avec une réprouvée femelle dont on dira sans trop se tromper qu’elle est une moins que rien. Au bout de la chaîne oppressive, toujours, une femme en lot de consolation.

Toujours disponibles pour les tâches subalternes, inépuisables servantes au grand cœur : les femmes !

Plus ou moins « bobonne » donc puisque la seule question qui vaille serait « qu’elle soit bonne » à tout faire et l’assertion vaut pour la banlieue comme pour les beaux quartiers. L’homme ne tient sa force et sa grandeur que de lui-même. Pourtant vous pouvez, mesdames, compter sur lui pour la reconnaissance du ventre !

Lors de la remise des prix et autres breloques qui honorent le grand homme, vous l’entendrez dire faussement modeste, qu’il lui doit tout !

Il doit tout à sa chère et tendre épouse ! Tout, tout ! Sans elle zéro à la barre, le bateau coule, il serait un zéro plutôt qu’un héros : il doit sa puissance et sa gloire à l’inépuisable dévouement de sa modeste moitié. Alors mesdames de quoi vous plaignez-vous ? On vous paie de mots ! Piètre salaire direz-vous pour camoufler la servitude et l’oppression dont vous seriez victime. M’enfin l’honneur ! Néglige-t-on de vous honorer ? Vous exemptez de la tâche de penser, d’écrire, de vous instruire, n’était-ce pas par respect pour vous ? Dans l’intention de vous soulager ! Pure bonté d’âme !

Le texte de Sylvain Maréchalparlementaire du début du siècle, portant défense d’apprendre à lire aux femmes, auquel se réfère Anna Ventura part d’un bon sentiment et d’une haute bienveillance. Donc en retenir ceci que l’homme est innocent d’un état de chose qu’il voudrait simplement conforme à la nature. Au plus près de ses lois. D’une juste observation des grands singes ! Ah mais oui tout se tient …L’évolution des espèces étant ce qu’elle est.

La qualité de membre inférieur passe par le constat bio ! Membre inférieur ? Il n’est que de considérer celui de ces dames qui serait trop …Trop petit ! Impossible d’écrire avec ça sans se faire un sang d’encre ! Dans la dialectique de l’écriture, il y a la lecture …Interdite d’écriture, sauf exception historiquement et culturellement notoire, les femmes n’auraient pas plus à s’adonner à la lecture … Car comme le disait Deleuze « lire, vous savez, c’est tenir le livre d’une main et de l’autre, vous savez… ».

Voilà un écho bien singulier du discours qui s’entend dans« l’effet King Kong ». Reprenons la main. Ben, oui on s’en branle !

Disons-le, franc du collier, homme ou femme, on s’en branle …Il faut au moins se réconcilier avec soi-m’aime.

Comment ça se joue ?

Poser la question du jeu, renvoie à interroger la présence de l’acteur dans cette occurrence. Revenons, illico presto, à ce grand singe dont Anna Ventura explore les arcanes comme on visite la tour Effel ! Je n’ai pas encore dit que l’humour court tout le long du propos et la prestation d’icelui et icelle est bien souvent, savoureusement rigolotte ! Pas le fou rire… mais un rire dans le frémissement et la légèreté. Un rire « in fine » quoi ! Pour s’offrir l’ivresse des sommets, Anna jouit d’un partenaire, cela va de soit …À la hauteur !

Jean-Marie Frin en impose comme on dit ! Solide au poste, disponible (comme on dit de certains fonctionnaires qu’ils se mettent en disponibilité) … il goguenarde, moque gentiment (fait l’idiot) sa bonne volonté affichée. Goguenargue, pourrait être le mot … la bonne façon de dire : « qu’est-ce qui m’arrive ? Mon dieu … Bon, ben, allons-y, « puisque ça se joue comme ça ; dansons le comme ça ! »

N’est-ce pas ainsi que se termine « fin de partie « de Samuel Beckett ? Se reconnaître jouet d’une fatalité. C’est comme ça ! Vaut mieux en rire.Pieds de nez ?

Ben oui, le pied sur lequel l’acteur ne sait danser devient malicieusement de nez. Sorte de figure de non-danse en forme d’aveu de Jean-Marie Frin. Clin d’œil à sa digne partenaire qui, quant à elle, fait rimer pied avec tout ce que la danse peut autoriser.

Au final, pas d’usurpation : chacun y va de sa gamme et de son registre. Pas de triche. Mais une très efficace « distanciation » qui souligne l’étrangeté, voire la magie et l’irrationnel d’un propos qui n’est pas clôs sur lui-même mais plutôt de l’ordre de l’invitation : à savoir de quel pied faut-il danser quand l’amour et le désir règlent nos pas de deux.

Délicieux moment du spectacle que le « pas de deux » négocié entre elle et lui ! Comment faut-il s’y prendre ? ou s’éprendre ? ou s’entendre ? Bref s’accorder ! La danse médium du langage amoureux.

Drôlerie tendre que celle d’observer un couple en ces premiers émois (il n’y a – semble-t-il -d’émoi que premier. Le trouble n’a pas d’antécédent) …Quand la maladresse et la timidité façonnent les comportements, quand il faut se déclarer en outrepassant les incertitudes.

Dans l’ombre portée de « l’effet King Kong », elle et lui rendent compte avec pudeur et délicatesse, du rituel amoureux. Puisque ça se joue et se danse comme ça, ça nous touche et nous émeut comme ça : la partie ne fait que commencer ! Sortir des préjugés et d’un ordre convenu réglant le rapport Homme/femme permet un commencement…de partie. Donne du jeu au jeu des différences. Ou bien encore, il n’y aurait de différence que par jeu. Juste…À se laisser transporté. Du transport au porté, là encore, il n’y a qu’un pas à faire, encore faut-il savoir lequel ? De la figure du porté joyeusement brocardé, on retient que la danse (ou l’amour) se rapporte à une étreinte. Un égarement calculé. Pas facile de porter quelqu’un aux nues. Oui ? Non ? Tu veux ou tu veux pas ? Le transport … ou le porté, suppose le synchronisme des actions, la coordination et l’ajustement des corps.

Bref il faut s’entendre pour ne pas dire s’aimer. Si on n’occulte pas les différences, la différence …Ben, ce n’est pas de la tarte ! L’effet King Kongnous met en face de cette réalité incommode que de la femme à l’homme il nous faudrait gérer un différentiel et que l’une n’est pas réductible à l’autre.

Le constat d’une différence irréductible, Anna Ventura en propose une juste appréhension en travaillant la distorsion et la disproportion tant du point de vue spatiotemporel (jeux des images et rythme de leurs apparitions) que dans l’usage des effets sonores (jeux déformés des voix). Un univers se structure qui procède de la magie et de l’enchantement : monde d’enfance et du fantastique. Libérer l’imaginaire et les possibles.

Enchantement ; Quête d’enchantement …Se laisser prendre par la main. Invitation. Il s’agit bien de s’accorder. Se dire Oui.

Anna Ventura propose une « Bejahung », la Lebensbejahung (affirmation de la vie, joie de vivre) chère à Nietzsche. Affirmation de la vie au bénéfice de la différence. Joie d’éprouver et cultiver la différence. C’est donc comme cela que nos vies se jouent et que s’affirme un certain bonheur de vivre.

De quel trouble King Kong est-il le nom ?

C’est avec King Kong, une histoire d’amour ou d’union, impossible, improbable, incompréhensible, secrète dont il s’agit ! Une histoire nourrie d’intimités peu socialisables …Entendons par là que la société y perd son latin et n’y trouve pas son compte. La petite histoire s’accommode mal de la grande et c’est pourquoi cela finira mal. King Kong sera massacré. Nous avons donc à considérer un amour qui sort des sentiers battus. L’amour ne connaît que les chemins buissonniers. En tout cas, celui-là. Radicalisons : un amour hors la loi, interdit et tabou qui nous conduit à la question : de quel trouble King Kong est-il le nom ?

Réponse : du mien ! ( pardon de l’arrogance narcissique qu’implique une telle réponse). Cela veut dire quoi ? De ce que, de père en fils, et de mâle en mâle en passant par la case départ d’une femelle, j’ai fini par m’appeler par mon nom ! Il n’est de trouble, que le nom que je porte. Homme ou femme, nous n’avons pour tout viatique que le nom du père.

Depuis King Kong de père en fils, je m’appelle Dupuy …Que King Kong soit devenu Dupuy au gré de l’histoire, c’est du pipi de sansonnet …un épiphénomène King Kong je fus, King Kong resterai-je. Si, il y a trouble, il pointe à cet endroit précis où je le suis, oùJean-Marie Frin peut l’être.

Mon nom comme garde fou de la bête. Mon nom affirmant la primauté du langage pour exorciser la bête. Reste qu’elle n’est pas loin. Et qui serait le plus animal de l’homme ou de la femme ? Chacun connaît la réponse. La femme serait un bel animal …Accessoirement.

Quoiqu’on dise de la distribution des attributs, le prodige est constitué par la rencontre : C’est-à-dire qu’ homme ou femme d’origine animal- on puisse se penser aimable ! Qu’il puisse arriver cette improbabilité extrême de s’entr’aimer. Incroyable, nom ou non ? Troublant, non ou nom ?

Reste à considérer ou reconsidérer ce qui fonde la gégéne-hégémonie du nom du père ? Il faudrait alors, revisiter les origines du mal ou du mâle. Interroger et renommer. trouver une issue à l’insu. La femme est un homme mais elle n’en sait rien ! Voilà l’insu ! Non, je rigole. Je livre ici, une Kingkonnerie de plus, extraite du délire où m’entraîne ma complaisance au maître. Ce charabia-là vaut pour homme-onatopées : de celles dont Anna use pour balbutier son « hasard objectif ». La rencontre imprévue. De l’autre.

Nous avons le mal de l’autre. C’est du râle bol, de la râlité incessante…Une souffrance qui cherche à se nommer ? Et puis sait-on d’où l’on vient ? de deux, d’eux, d’eux deux. Ils se sont temps aimés. Et si l’on s’était trompé de route, en l’espèce ? On appelle un chat un chat et l’homme un singe en première intention puis homme aux degrés suivants de son évolution !

« L’effet King Kong »d’Anna Ventura,nous proposerait de différer quelques instants d’appeler l’homme : homme ! Quelques instants, ce n’est pas le Pérou ! Une petite heure et quelques minutes …Telle fut la durée de « l’effet King Kong »que l’on pouvait voir le jeudi 20 octobre 2011, au CCN de Caen. En même temps, faire abstraction de l’homme pour un examen aspirant à une clarté quasi scientifique, c’est de l’ordre de l’impossible.

Dilemme. Qui doit-on sacrifier de l’homme ou la bête ?

Il faut donc s’y résoudre : c’est à travers une cohabitation explosive de l’homme et la bête que doit se conduire l’examen. Il fallait trouver un spécimen pour se prêter au jeu, en assumant risques et dangers : Jean-Marie Frin s’y prêta etAnna Ventura s’y risqua.

Le trouble viendrait d’une cohabitation des contraires et de la soutenance de quelques paradoxes ? Dans la conjointure de l’idéalité sentimentale la plus sublime et la bestialité la plus innommable ? Choisir entre une conscience trouble à l’opacité certaine et le trouble de conscience …Ce n’est pas la même chose, même sil’effet King Kongnous convoque à l’une et l’autre hypothèse.

Le trouble de conscience nous permet de botter en touche et de retomber sur nos pieds, c’est la culture de la bonne conscience qui se met là en perspective.

Pour s’en tenir à la première hypothèse, (conscience trouble) il faut s’identifier à la bête : King Kong c’est moi organiquement et symboliquement, je suis cet homme qui fait le singe.

Violeur potentiel, sauvage et patenté.

Mon appareil génital est un appareil d’état. Appareil d’état dominant diraitAlthusser qui finit comme l’on sait … En proie à l’effet King Kong ?

C’est dire la folie de l’espèce à l’instant T. où nous sommes. Oserait-on se raconter que nous serions sortis de la folie de l’espèce, c’est-à-dire du règne animal ?

Je ne prendrais pas ce risque … Qui semble-t-il, serait celui qu’on prend à …S’entr’aimer, en dépit de. nos différences. Troublant.

Le travail d’Anna Ventura m’aura ému et je crois jusqu’ici en avoir témoigné. Mais à vrai dire, m’aura aussi, donné à réfléchir, en quoi, la suite de ce propos va trouver son emploi.

« Mais je t’ai-ai-me ! »

S’en tenir aux aspects sociaux, moraux, culturels de l’effet King Kong serait –selon moi- tout à fait réducteur. Et j’ai bien le sentiment sinon la certitude qu’Anna V. et Jean-Marie F. n’ont pas souhaité en rester là. En rester à l’ordre moral des choses. Certes, ils eussent pu –par là- se faciliter la vie, mais de leur confrontation, ils eussent perdu le sel et les parfums.

C’eût manquer de charmes, or de charmes et maléfices, leur travail nous comble. À quel moment un foutu désordre dans la reproduction a pu configurer l’attrait sexuel comme réalité senti-mentale ?

À partir de quoi va naître l’amour et la bizarrerie de voir une espèce animale échapper à son destin ? L’effet King Konginterroge les origines de l’amour et c’est bien d’une énigme dont on s’empare alors. En réalité l’énigme nous possède.

Enigme reconduite à chaque fois qu’un homme ou une femme déclare aimer l’autre, homme ou femme …bi ou hétéro …Qu’importe !

Voilà pourquoi le propos de « l’effet King Kong » ne saurait se satisfaire des bornes étroites d’une morale fut-elle assortie de la juste cause de l’émancipation des femmes. Nous est offert un poème …Un acte poétique, par conséquent une vision …Un geste artistique, un don … Un Mais …Un « mais je t’ai-ai- me ! » qui donne sa pleine mesure et intensité à la question posée.

Ce que faisant nous allons sur un terrain miné, faisant foin des certitudes et barrières de sécurité.Nous entrons en zone de turbulences, au plus sombre du sujet.

morceau de supporter de rugby, en transe.
L’amour vache. Masochisme et mauvais coups.

Côté lumière, il existe une législation qui -à très juste titre- protège les femmes de la brutalité des hommes. S’aventurer dans l’ombre, interroger l’énigme, n’implique pas en quoi que ce soit que les prédateurs (les salauds qui oppriment les femmes) y trouvent caution ou alibi. (suivez mon regard !). L’arrière plan de l’effet King Kong se sont des milliers de femmes opprimées, battues et violées dans le monde entier et à la porte d’à-côté. Pas question d’occulter cette réalité. Le contexte ainsi posé, accordons-nous de tâtonner dans la nuit de l’amour inventé. Il fut « courtois » , il reste dans beaucoup de culture d’ordre « courtois » …Il reste même courtois quand on le dit « vache » … Et le qualificatif vache nous réintroduit directement à l’effet King Kong.

Au « tel qu’il est, je l’ai-ai-me ! » deFréhel…L’amour fou, inconditionnel, qui implique l’acceptation du réveil de la bête aussi bien chez l’homme que chez la femme, n’émarge pas nécessairement au viol ou à la violence des coups.

L’amour vache a ses icônes : la môme Piaf et son Marcel (Cerdan champion de boxe de son état ) en furent. Plus récemment la Dalle (Béatrice) illustra le catalogue. Côté mâle, on a le malheureux exemple de Joey Starr fort intéressant à considérer. Dans son genre bête de scène, fauve de plateau (de cinéma ou autres) le Joey fait fort …Malheureusement le plateau ne lui donne pas la force symbolique de s’y tenir ! Sa violence en déborde le cadre … Qu’est-ce qui est défaillant lui ou le cadre ? Les deux ? L’affaire est grave.

Non pas qu’il soit forcément nécessaire d’assommer de lourde gravité, l’exploration de l’âme humaine (on l’a dit et le répète « L’effet King Kong » d’Anna Ventura déborde de finesse et d’humour) « mais je t’aime » n’est pas qu’une distraction, non plus qu’un passe-temps pour tromper son désoeuvrement.

Quand Anna Ventura danse, son questionnement de l’humain peut aller jusqu’à suggérer l’espace de méditation de la danse indienne ou les fondements du Kabuki japonais. De l’anthropomorphisme à l’anthropologie il n’y a qu’un pas que Anna Ventura a voulu de danse.

En cela, un cadre symbolique trouve sa légitimité et sa rigueur. Anna Ventura porte cette ambition. Cela force le respect et mérite l’admiration.

L’énigme et le sacré

Sans doute l’une ne va pas sans l’autre. Poser le principe de l’énigme implique de prendre en considération le sacré.

Quand on érige l’amour d’un homme à la dimension d’aimer un dieu ... Il n’est pas incongru d’évoquer le sacré. Le « mon homme » de Bertrand Blier avec la sublissime Anouk Grinberg et le tout autant mémorable Gérard Lanvin ( prototype reconnu de la brute au grand cœur) offre un condensé probant de ce à quoi l’amour « sacré » peut conduire.

Nous sommes dans le détour et peut-être le détournement de l’effet King Kong, mais prenons la liberté de tels écarts. Nous éloigner en nous rapprochant, d’abord de Virginie Despenteset de son « King Kong théorie ».Virginie Despentesrenverse la donne : du mec, salaud, violeur, connard ; elle fait son beurre, et de l’horreur fait homme, son bonheur !

Elle cultive l’art de tendre la joue droite quand on lui gifle la gauche ou de rendre coup pour coup ! Faut que ça cogne ! Bref, sur le terrain du sacré et de la rédemption, la Virginie brave puritanisme et pudibonderie et propose qu’on la baise sans ménagement.

Façon provocante d’aller jusqu’au bout du bout et de la phallocratie ambiante. Diable !

Voilà, une Virginie/Marie-Madeleine revue et corrigée qui reprend du service et nous fait sa passe. Impossible d’évoquer la violence faîtes aux femmes sans « lever le voile » sur l’emprise religieuse dans nos sociétés. L’emprise n’est pas d’y croire mais d’être structuré pour y croire.

La pensée religieuse peut donc opérer sans nommer ses sources. Accordons à Virginie Despentes le bénéfice d’une certaine ambivalence que nous n’accorderons pas à la bible …Cette dernière émarge à la violence irrécusablement comme s’ose à la dire et la montrer, Roméo Castellucci. L’intérêt du sacré tient dans sa relation à l’horreur. La connivence du sublime et du trivial. La réversibilité du bien en mal et réciproquement. Ainsi, en est-il de l’histoire d’amour de Marie Lou, héroïne de la pièce culte de l’auteur canadienMichel Tremblay : « À toi pour toujours, ta Marie lou ».

Belle et pathétique confession testamentaire d’une femme, valant pour un cri d’amour.

Marie Lou interpellant l’homme de sa vie, disant en substance (citation de mémoire) : « Ah ! tu m’auras souvent prise, toutes ces années de vie commune, tu m’auras fait de beaux enfants, t’auras bien profité de mon corps sans jamais te poser de question, t’inquiéter de moi, de ce que je pouvais ressentir, tu m’auras violée sans rien savoir, nuit après nuit …

Et moi, ta marie Lou ne t’ai jamais rien dit, je t’aimais ! Qu’aurais-je pu te dire puisque je t’aimais ! » Voilà comment Marie lou vécut sa vie de femme opprimée pour l’éternité.

Michel Tremblaydénonce, la soumission et la fatalité d’une servitude qui néantise des vies entières. Vies de femme. Et cette néantisation est une histoire d’amour ! La bible toujours. Viol et amour divin.Le 29 Janvier 1664, Molière présente au Louvre « le mariage forcé ».

Une autre parole tisse et trame sa toile. Un rideau de théâtre pour lever le voile ? C’est l’affaire du poète que d’arracher au commun du langage, une parole inouïe. « …recevoir la part de mystère de l’autre sans en répandre le secret » dit si justement René Char.

Entre le clair et l’obscur, « l’effet King Kong » m’a donné une juste appréhension de ce que je ne sais pas et ne saurais sans doute jamais.N’aurais rien compris.

Peut-être ceci : On ne peut que se manquer l’un à l’autre, l’une pour l’autre.


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