Maître Desproges…
Yannick Butel - 25 janvier 2012



Michel Didym, le fondateur de la Mousson d’été (festival européen consacré à la promotion des auteurs et des textes contemporains), en auteur, en tant que metteur en scène, comme acteur aussi, ne pouvait pas, parce qu’il aime les mots et les textes, ignorer Desproges. Entre un Beckett, Botho Strauss, Schnitzler, Koltès, Valetti, Hanoch Levin (dont je me souviens encore, un soir à la Comédie de Caen, à la belle époque de Dubois) que Didym a mis en scène… Desproges est comme un type avec qui le Directeur du Théâtre de la Manufacture dialogue. En 2003, tout d’abord, avec Les animaux ne savent pas qu’ils vont mourir. Une première mise en scène où la compagne de Pierre Desproges l’épaule dans l’œuvre inachevée qu’a laissée Monsieur Cyclopède. Puis à la réouverture de la Manufacture, en 2011, Michel Didym, en compagnie de deux grandes actrices ( Christine Murillo et Dominique Valadié) créera Chroniques d’une haine ordinaire[Chroniques de la haine ordinaire, de Pierre Desproges. Editions, Deux points deux, 464 pages, 11 €.]]. Du nom que Desproges avait choisi pour animer quotidiennement les ondes de France Inter, de février 1986 à juin de la même année, sur un jingle de Paolo Conté. Avant de mourir d’un cancer le 18 avril 1988. Ou quand Desproges, ponctuant ses Chroniques, finissait par « quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m’étonnerait qu’il passe l’hiver »…En janvier au Théâtre du Jeu de Paume, on entendait Desproges encore.

Du fils spirituel au père Lachaise

Il y a eu Pierre Dac, Francis Blanche, Thierry Le Luron, Guy Bedos et Pierre Desproges. Enfant de Châlus et créature in vitro des hétéros et des homos que furent les premiers, Desproges en cultiva les gènes : un goût certain pour la langue française, une insolence aristocratique, une irrévérence chronique, un enthousiasme dans le pessimisme, une culture certaine et un imaginaire illimité, de la noblesse dans les jeux de l’esprit…plus trivialement, Desproges, né à Pantin, fera le guignol et sera aussi drôle que la guerre ou l’année 39 qui le vit naître. Maître des classifications hasardeuses, architecte des récits épiques les plus improbables, défroqué de tous les idéalismes ou apôtres de l’entourloupe verbale, franc parleur érudit, chantre du trait d’esprit, chevalier de la phrase imprévisible, anarchiste de la pensée, Père Ubu à ses heures collégiennes et buissonnier à 17 (heure) hors antenne… Desproges aura été Monsieur Cyclopède plusieurs minutes et aura gagné l’éternité. Rapporteur chez Jacques Martin, avant de claquer la porte au nez de ce Cyrano qui le mettait trop souvent dans ses papiers, puis plus tard Avocat de Bedos par amitié contre Jacques dans une Chronique dont il avait le secret. Figaro Journaliste à l’Aurore : détesté par son chef Jacques Perrier que son humour mettait en bulle, en boîte et en ébulition, ergo Desproges sera renvoyé. Tantôt poil à gratter avec Le Luron (pas si gai in fine) dans l’émission hebdomadaire Les Parasites. Homme de main qui manie la Plume à Charlie Hebdo avec Les étrangers sont nuls. Procureur féroce du tribunal des flagrants délires entre 1980 et 1983. Chroniqueur de la Haine ordinaire à partir de 1986. Journaux, Télé, Radio… Desproges s’enhardit et fera de la scène le lieu de sa rencontre avec le public sans écran. Bedos est là qui le conseille.

A sa mort, et dans la foulée de son arrivée au Père Lachaise - pas si loin de mon Maître Slakta (section 11 que je fréquente irrégulièrement) qui signait au Monde une chronique telle que "La vie du Langage"- Marc Jitiaud, en hommage à Desproges, créera l’Académie Cyclopédique, à la devise que n’aurait révisé Pierre : « Des questionnements, jamais de réponse ». Académie, ou confrérie, dans le prolongement du Collège de Pataphysique et de l’un des pères délirant de Desproges : UBU.

Reste une œuvre principalement éditée au Seuil, de nombreux DVD et CD, plusieurs vignettes des Chroniques sur Youtube… Et le souvenir de quelques sketchs (Desproges, Le Luron, VGE et le « bouap » buccal), quelques moments de télévision en tête à tête (lui en robe de procureur raillant le géniteur de Marine : « il y a plus d’humanité dans l’œil d’un chien qui remue la queue, que dans celle de Le Pen quand il remue le sien ». Et le débit de sa voix empruntant l’air fluide et les ondes jusqu’à l’autoradio de ma 2CV ; dans laquelle, moi, derrière le pare-brise comme un insecte prisonnier d’une lamelle de laboratoire, qui souris aux conducteurs de l’automobile d’en face, lequel me prend pour un trisomique en vadrouille et s’inquiète du moniteur d’auto-école qui m’a délivré le permis ou du Diaphoirus qui m’a diagnostiqué sain d’esprit quand il voit les difformités de la partie supérieur de mon corps : la face ; moi dis-je, je vis heureux l’instant où Desproges me parle et fais de mon oreille le pavillon, sans pivoines, illuminé par les délices d’un plus fou que moi.

Chroniques en scène

Sur le plateau du Théâtre du Jeu de Paume, à Aix, Didym a disposé son humble décor dans lequel évolueront l’élégante Christine Murillo relookée, et jacassière, en Madame Loyal habillée d’une sorte d’une sorte de queue de pie doré et lumineux et Dominique Valadié, genre sans famille, à l’allure d’un clown Fratellini, au gai-luron passé de mode tandis qu’au revers de la veste une fleur rouge lui sert de légion d’honneur. Elles interpréteront Chroniques d’une haine ordinaire ou quelques texticules (petits textes qui mettent les boules) qui, dans l’histoire des Dialogues d’exilés, des Brèves de comptoir, de la libre parole tenue dans les Sénats [1] de Topor, à Dubillard en passant par Brecht… sonnent comme des heures récréatives, loin du sérieux molesté par les petits juges qui nous dérobent la parole libre et autres spectres de la morale et du politiquement correct qui contraignent la langue et la restreignent au point que le silence n’est plus musical et libertaire, poétique et symphonique, mais carcéral et juste ecclésiastique. C’est-à-dire muet. Murillo-Valadié faudrait-il les nommer d’un seul nom qui rendrait compte que deux grandes actrices, à la scène, ne forment plus qu’une seule voix : celle de Desproges. Non pas deux comédiennes pour feindre un dialogue, mais bien un duo, ou plutôt un chœur, pour mettre en scène un monologue à même lequel on écoutera Desproges : ses pensées intérieures, ses adresses au public, ses apartés impétueuses, ses pérégrinations modelées sur un esprit d’escalier, un dialogue avec lui-même…Car Desproges, ne l’oublions, est un homme singulier (rare s’entend), mais surtout une tête de scène qui œuvre en solitaire. Mesrine de la rime inattendue qui tue, Mandrin des idées de grands soirs, Zarathoustra du verbe dévolu au gai savoir, Abbé Pierre retourné à une haine de l’humanité, Domenech ou un fossoyeur de verts (allusion à Saint-Etienne)… Desproges est à la communauté ce que le livre est au bibliothèque, seul parmi tous et unique à jamais.

Et d’ajouter que le rire vient oui, mais toujours dans un clivage qui procède de l’hilarité ou d’un jaune que l’humour et parfois le cynisme noir colorent des formes du désespoir. Car c’est à désespérer de l’humanité, de sa gueule carnassière et de ses molles convictions, de ses engagements reniées, de ses assurances vie que sont les « ismes » (capitalisme, humanisme, christianisme, libéralisme, nazisme…), de ses incontinences discursives où la parole est branlette, et l’oreille toujours violées par quelques promesses faites ou « fesses » (contagion de Desproges. Je ne sais plus). Desproges a ainsi une manière à lui, une écriture à lui qui conduit à rire plutôt que pleurer, et peut-être même à écouter ce qu’il dit plutôt qu’à rire de ce que l’on reconnaît. La Haine, chez Desproges, filée dans chaque phrase, est un Nobel auquel chacun pourrait prétendre, avec un peu de fin de compassion pour son prochain.

Tous prétendre certes, mais sans doute bien peu seront capables d’élever leur syntaxe et leurs esprits à l’endroit que Desproges a choisi pour réaliser les tours de sa pensée. Alors de quoi rit-on au juste, sinon d’une construction, d’un style, d’un monde d’idées … Desproges passé maître dans l’aphorisme, dans le mot criminel (Deleuze dit que « la parole tue »), dans l’esprit d’escalier, dans l’association de mots ou de sons… Emporté par le rythme de phrases sans réelles fin qui pourraient rebondir s’il n’y avait la limite du temps d’antenne. Phrase sujette aux jeux de mots, aux mots d’esprits, à la référence ridiculisée, à celle imprévisible de l’association d’idées… Desproges ou un art de tisser plusieurs files d’un texte qui, cumulant le cousu de file blanc et l’accroc à la bienséance, le file rouge et le suivi obsessionnel d’une pensée revêt toujours une signification exclusive liée au seul plaisir d’une langue qui vivrait, vibrerait, vitaliserait « la bande de désoeuvrés » que figure le spectateur en salle. Desproges est un ainsi et d’abord un auteur ou plutôt un aventurier du dictionnaire des idées reçues et éculées, recourant au lexique comme le chercheur d’or au tamis, il trie afin de séparer le convenu et l’insulte d’une parole qui ne se départira jamais de l’exigence et de la rigueur. Grand narrateur devant les immortels endormis de l’académie, Desproges est le mortel qui défie l’ennui à travers des récits, des épopées qu’il sculpte. Type indifférent aux honneurs, indifférent à sa grandeur, indifférent à ses détracteurs…. Desproges est un Ulysse qui fait de ses Chroniques et de ses œuvres, une Illiade et une Odyssée sans la tricoteuse Pénélope et Télémaque le fiston surdoué. Et comme le navigateur grec, il tient le cap qui ne le reconduit pas à Ithaque (forme circulaire de la littérature qui radote les mêmes récits), mais va toujours plus au large, plus loin, en terre inconnue là où le terrain peut être glissant, mouvant. Desproges, comme Beckett finalement, c’est toujours le mot qui manque qui l’intéresse, la liaison absente qui le gouverne, l’idée de moins qu’il cherche.

Et regardant la scène, on se dit qu’il manque à cette époque un Desproges de Châlus dont le commentaire sur l’actualité aurait été un pain béni pour ceux qui attendent du discours qu’il circonscrive la réalité, le futur, l’avenir, la paix.

Qu’aurait-il dit du discours du Bourget, du discours de Dakar, de Nadine M., de Eric W., du triple A, de l’inflation et de la fellation, de la double peine, de la bravitude, de l’anosognosie… dans une Chronique qu’il n’aura pas pu écrire ou ajouter à la quarantaine rédigée. Un atelier d’écriture s’y risquerait à préciser les règles de cette grammaire cérébrale. Il faudrait alors pour l’imiter : d’abord respecter un souffle où la phrase est toujours en expansion, façon Proust. Y mettre un jeu de mots, un trait d’esprit, quelques affabulations, quelques parties saugrenues moins attendues que les vannes de Libé. Passer du coq à l’âne en choisissant l’angle de la bifurcation afin que le sens vienne à produire un son (pour l’âne). Y incorporer un énoncé imprévisible qui aura rapport ou non avec une idée antérieure (déclinée dans un autre sketch ou ailleurs). Mélanger les contrastes : la gravité pour le ridicule, le burlesque pour la gravité, le neutre dans l’emportement, la retenue dans l’énervement. Y placer une référence cultivée, de préférence tronquée ou suffisamment ignorée de tous pour qu’elle prenne de la valeur auprès des incultes et des faiseurs. Enfin, on ajoutera adjectif et adverbe qui permettront à la langue insolente d’être néanmoins soutenue. Pour autant que la recette est là, imiter un auteur sera toujours plus difficile et moins efficace que l’original. Extraits :

Entre une mauvaise cuisinière et une empoisonneuse, il n’y a qu’une différence d’intention. Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne

Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

La seule certitude que j’ai c’est d’être dans le doute.

Tous les animaux sont utiles à l’homme, parce qu’ils nous aiment, nous gardent et qu’on les bouffe

Plus cancéreux que moi, tumeur !

Ou encore et dans l’esprit du travail offert par Didym : « Dieu fond dans la bouche pas dans la main/ Je hais l’humanité, c’est dur à vivre, surtout pour moi/ C’est pas évident d’imiter l’accent d’un cancéreux/ ».

Sur le plateau hanté par Desproges et à même les mimiques des comédiennes ni pleureuses, ni nostalgiques, ni embourbées dans l’hommage que Didym interdit, Desproges est convoqué pas évoqué. Avec brio, avec maestria et parfois quelques excès loin de la simplicité de Desproges, la mise en scène de Didym est distanciée, joyeuse, grinçante, familière de la douleur de vivre que l’on perçoit dans le grincement d’un piano de bastringue, dans les blagues potaches qui rappellent qu’au soir des sept ans on est privé d’enfance pour avoir gagné l’âge de raison.

Et de regarder le rectangle pourpre du fond de scène comme un carton rouge qui insinue que la vie est un jeu sans règles (allusion au football décrié chez Desproges)… Et de voir dans tout cela, un instant quand Valadié joue l’infantilisé sur un air de piano arrangé, une belle charge contre l’école des fans et son Mentor ou Menteur qui, tout autant que les navets de Walt Disney, ont rendu chèvres des générations de spectateurs, des cohortes de têtes blondes, des légions de papa/maman, des bottes de carottes…

Au salut, Didym on le remerciera aussi d’avoir rappelé que Pierre Desproges est un contemporain à jamais. Un philosophe du pas de quartier et de l’antenne, loin des demi-mondains qui se pressent sur les plateaux télé pour baver ou bavarder, à l’heure où le génocide des coccinelles s’est un peu calmé dans la douce « Provence des santons mous ». Pied de nez joyeux au parterre assemblé qui, en fidèle de Desproges, après avoir ri sur le dos des autres, rit aussi aux plaisanteries que le galopin balance à son endroit.


[1Mot qui désigne le « café » dans l’argot du bistrot d’Antoine Blondin.

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