Dans Le Chemin solitaire, le jeu solidaire des tg/STAN
Yannick Butel - 2 février 2012



Qui aura eu le temps de passer à l’étage du Bois de l’Aune aura pu marcher dans l’exposition Masqué d’Erhard Stiefel, parmi ses masques, d’ici et d’ailleurs, accrochés au mur qui sont comme autant de miroirs qui réfléchissent le portrait de celui qui les regarde. Et qui venait voir Le Chemin Solitaire d’Arthur Schnitzler proposait par les tg/STAN savait que le viennois aimait lui aussi les vies masquées et dédoublées. Un peu plus d’une heure plus tard, les STAN se retirent. Keersmaeker, De Schrijver, Gramser, Vercruyssen ou les STAN (StopThinking About Names, dit l’acronyme et la devise)

Que Schnitzler vienne

Le soir du 16 juin 1922, à Vienne, deux silhouettes de médecin s’éloignent dans la nuit. Sigmund Freud et Arthur Schnitzler viennent enfin de se rencontrer. Le premier, Freud, lui fait sans doute fait part de son regard familier sur son œuvre. Il lui avoue certainement que ce « déterminisme comme ce scepticisme (que les gens appellent pessimisme) réfléchit une sensibilité aux vérités de l’inconscient, à la nature pulsionnelle de l’homme… ». Le second, lui parlera sans aucun doute de son intérêt pour le « demi-conscient ». Les deux médecins, au tournant du siècle, continueront de s’observer à travers les cas cliniques et littéraires qu’ils traitent chacun à leur manière… tout en croyant, pour l’un comme pour l’autre devant l’énigme qu’est l’homme, dans la clé qu’est la langue.

Ce n’est pas encore la Vienne dont Thomas Bernhard va hériter, mais c’est celle qui, en marche, nourrira son œuvre. Vienne se raidit et Schnitzler en est le témoin. En 1904, il finit d’écrire Der einsame Weg : Le Chemin solitaire. Un temps, il a songé à intituler cette pièce « Les Célibataires », puis « Les Egoïstes »… avant de préférer une autre variation de ces solitudes qui s’écartera de la morale. Le Chemin solitaire sera donc tout à la fois le portrait d’une société et un autoportrait où la mort et la solitude forment le bilan de la vie.

Les personnages ont vieilli, Von Sala a abandonné l’écriture. Fichter se perd en conquêtes jusqu’à ce que les conquêtes le perdent. Les femmes sont stériles ou mortes… Décrépitude, vérités amères, fin de partie en quelque sorte… Le Chemin solitaire tient de l’attente tchekovienne, de l’impossibilité d’être soi-même ibsenienne, du drame intime strindbergien, du regard libéré et acerbe de Wedekind… Le temps y est compté, marqué d’un compte à rebours. L’hérédité et les secrets de famille sont la structure génétique/ ADN de clans promis au pourrissement… Chaque rencontre est un point de départ et chaque départ est sans issue. En ce début du XXème siècle, le tournant esthétique affirme dans les œuvres nouvelles les lucidités et les vérités qui jusqu’alors étaient parfumées et cachées par le style bourgeois. Et Schnitzler, son écriture, les dévoile à la manière d’un peintre. Celle d’Egon Schiele, ai-je toujours pensé, qui marque les motifs de ses toiles de la violence la plus crue, la plus visuelle, la plus radicale. Entre Schnitzler et Schiele, le point commun est la peinture des formes avortées, des pensées fœtus mortes-nées. Sans compromis, sans voile. Entre Schnitzler et Schiele, le goût du portrait passe par la manière de rendre la duplicité, de révéler la pluralité des visages et leurs traits cadavériques sous les maquillages verdâtres et putréfiés. Effet post « Auklarung », où aux odes à la liberté du sujet succèdent l’aliénation que reprendra l’expressionnisme allemand. Aliénation… qui dit autant la folie larvée, la frustration couvée, la résignation encaissée que le déterminisme pesant qu’exerce l’autre, cette façon qu’il a d’être à jamais une non-issue : à commencer par la figure patriarcale. La défaite s’est ainsi substituée à la fête. Et du coup, dans ce maelström d’idées et de valses de pensées funèbres, la gémellité, le dédoublement, le masque… sont les peaux qu’il faut lever et que Schnitzler autopsie et découvre. Un peu comme si, Schnitzler, de La Ronde en passant par La Nouvelle rêvée jusqu’à Le Chemin solitaire était le poète du dévisagement….
Poétique du tableau

Evoquant Schiele qui vient par les descriptions de tableaux faites tout au long de Le Chemin Solitaire, c’est sans doute cet élément qui a guidé le travail des tg/STAN. Esthétique du tableau donc, qui vaut moins ici pour une pratique théâtrale, que pour un motif récurrent dans le théâtre de la fin du XIXème et le début du XXème. Laborieux serait le travail d’inventaire où des pièces de Tchekhov en passant par celles d’Ibsen, entre autres, les textes privilégient de mettre en scène un tableau suspendu, dans quelques salons bourgeois ou salle à manger cossue. A l’aube de la photographie et des portraits qui s’en suivront, le tableau est encore l’endroit du récit familial, le lieu de la figure honorée qui correspond à l’origine de la lignée. Les figures tutélaires trônent ainsi parmi les vivants comme quelques variations de spectres et de fantômes qui les hantent. Le regard du père, crouté, peint, définitivement figé sur le mouvement de la vie imprime ainsi à l’espace son héritage, ses lois, son dogme. Tel un masque immobile, le portrait de famille du défunt est là qui veille et surveille. Silencieux, énigmatique, il couve le secret des épopées familiales, les mystères d’alcôve, les égarements sociaux, les errances de jeunesse. Il cautionne et entretient un silence. Ce silence qui est devenu, chez Maeterlinck, un personnage à part entière. Prisonnier de son cadre doré, la figure paternelle, tel un sphinx, encadre et dicte leurs conduites aux progénitures génétiquement modifiées, produits de couches incestueuses, résidus d’histoires douloureuses et tues.

Sur le plateau, sur la surface d’un rectangle blanc comme sur le fond crémeux du fond de scène, les tg/STAN ont donc privilégié un cadre, eux aussi. Impression redoublée d’un tableau aux multiples facettes où les éléments éclectiques (un grille pain, une chaise, un tourne disque…) figurent les petites touches impressionnistes éparpillées d’une œuvre que la parole finit de mettre en forme. Quelques toiles, blanches, ou tableaux retournés, puis plus tard quelques cadres passés dans un broyeur orange… soulignent la présence et l’omniprésence d’un travail pictural relevé des pigments liés aux effets de langage. Tableau de vie, nature bientôt morte… Une histoire chaotique s’achève dans le bruit mécanique du broyeur. Vie broyée, sent-on, faite de rebondissements, de surprises, d’aveux… A un qui pense enfin le voyage amoureux, le docteur lui annonce la mort. A une qui attendait l’époux, l’histoire lui annonce qu’elle sera une mariée en noire. Un autre révèle sa paternité à un fils qui trouve que son père ne vaut plus la peine. Tous médite qu’il y a quelque chose de mort au milieu de nous. Quelque chose de mort qui gagne cette partie de cache-cache et de colin-maillard, le temps que les mots échangés et les langues qui se délient permettent d’ouvrir les yeux.

A ce jeu-là, les tg/STAN offrent une partition tout en nuance et en volte-face, en métamorphose et en travestissement, passant d’une absolue légèreté à une gravité prise dans presque, exclusivement, le travail vocal. Jeu d’acteurs rodés à l’écoute de l’autre, au timbre et au rythme de l’alter ego, au passage de la parole de l’un à l’autre. La virtuosité tient ici non seulement à une maîtrise parfaite des chatoiements, mais aussi et surtout, à ces petits gestes complices, ces mouvements d’humour et ses infinis détails qui montrent une complicité à chaque tournant du dialogue. Des cinq actes qui composent Le Chemin solitaire, les tg/STAN proposent une seule scène qui fonctionne dans l’étirement et la variation furtive. Une veste échangée, et c’est un autre personnage qui paraît. Un écart de pas, et c’est la voix d’un autre qui fait résonner un point de vue différent. Un déplacement devient un remplacement.

Au risque du labyrinthe et de la confusion, les tg/STAN inventent un théâtre de la cohésion, un théâtre solidaire où, sur un mode hegelien imprévu, l’un est dans le tout, et le tout ne forme plus qu’un. Jeu de croisements, jeu d’inversions, jeu de renversements… Le dédoublement, cher à Schnitzler est à l’œuvre, et sert l’œuvre. C’est remarquable, imprévisible et rarement travail d’acteurs n’aura été aussi proche d’une perfection rattrapée.


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