La grande et frauduleuse histoire du commerce
Yannick Butel - 20 avril 2012



Au Théâtre du jeu de Paume d’Aix-en-Provence, Joel Pommerat présentait La Grande et fabuleuse histoire du commerce. Un drame quotidien saisi entre 68 et nos jours… Le lieu d’un mal être qui s’installe durablement, soutenu par 5 comédiens (Eric Forterre, Ludovic Molière, Hervé Blanc, Jean-Claude Perrin, Patrick Bebi) qui campent la « beaufitude » présente.

Depuis longtemps

Il y a quelques années de cela, Joël Pommerat fuit l’école et prend les chemins buissonniers de l’écriture. Il a une vingtaine d’année et signe un premier texte, Le Chemin de Dakar. Un titre un rien exotique et à peine rimbaldien qui, à la manière des « chemins » de Strindberg, l’inscrit déjà dans une quête intérieure, une contemplation, une visitation qui se livrent dans les phrases simples et tumultueuses d’un monologue non théâtral. La compagnie Louis Brouillard naîtra à ce moment-là. S’en suivront quelques textes et créations qui marquent non pas un début, mais l’entêtement de celui qui a décidé de faire et d’écrire du théâtre. Le Théâtre de la main d’or à Paris – où il présentera toutes ses créations – devient alors le compagnon où Pommerat s’exécute jusqu’à Pôles, son premier texte publié par Actes-Sud, en 2002.

Joël Pommerat n’est pas encore le metteur en scène associé de l’Odéon-Théâtre de l’Europe et du Théâtre National de Bruxelles. Pas le metteur en scène connu qu’il est aujourd’hui. Pas l’auteur attendu qu’il est maintenant. Pommerat et sa compagnie Louis Brouillard émergent. Une première résidence au Théâtre de Brétigny-sur-Orgue l’inscrit dans un geste qu’il reconduira sans cesse. Ecrire au plus près du plateau, au plus proche des acteurs, comme à leur écoute… Ecrire, Treize étroites têtes pour les Fédérés, Mon ami, Grâce à mes yeux, Qu’est-ce qu’on a fait… Des textes, des pièces, comme sortis de nulle part où l’intérêt de Pommerat pour les plis, les recoins, les zones d’ombres, les apartés… sont un espace d’exploration tout autant éthnologique que poétique. Où écrire, bien loin d’être une affaire de style, est avant tout une façon de se sentir à l’écoute : dans la tension de l’écoute. A l’écoute d’un quotidien mineur, d’un tragique anonyme, d’un drame commun comme on pourrait dire qu’il y a, pour chaque vie, un programme commun pris dans la un monde plus grand et plus vaste. Façon pour Pommerat de recueillir une réalité, ou de faire écho à des espaces-temps où il n’y a plus de hiérarchies. « Cette année non plus ne sera pas une année ordinaire » dit Elda Older dans Pôles, avant que celle qui voulut être actrice n’ajoute : « je ne pourrai sans doute pas échapper à ma première opération chirurgicale de toute mon existence ». L’œuvre de Pommerat pourrait être condensée, ici, dans ces deux phrases qui font entendre et laissent sous-entendre les thèmes qui s’imposent à leur auteur. Le doute, l’absence de maîtrise sur le cours des choses, un monde d’inquiétudes inévitables et d’accidents indépassables, la récurrence de certaines angoisses irrationnelles ou justifiées, de quelques peurs dont on devient les familiers… A ces endroits de la vie banale, de la banalité qui est aussi l’espace de la catastrophe, Pommerat se sert alors de l’écriture comme d’un espace asilaire où sont contraints les gens de peu, les familles de petites gens… pris au piège d’un monde qui leur échappe, dans lequel ils sont tout à la fois à la marge et au centre. A la marge parce qu’ils ne comptent pour presque rien aux yeux du monde et que leur destin n’est finalement qu’un accident regrettable de plus. Au centre, aussi, sans doute parce que Pommerat leur rend la parole, permet de « rendre possible cette parole » inaudible autrement. C’est dans ce va et vient entre le monde et le petit monde du quotidien que l’écriture de Pommerat se déploie. Là où parfois, comme dans Je tremble, se fait entendre ce qui manque désormais « un vrai beau rêve d’avenir pour notre société humaine ».

De mémoire, ma rencontre avec Pommerat a toujours convoqué ces pensées, ce sentiment, cette sensation. D’Au monde (2004), à D’une seule main (2005) ; Des Marchands (2006) à Cet Enfant (2006), en passant par Je Tremble (2007) et Pinocchio (2008)… Sensations d’un « théâtre posé » où la brûlure du monde (dirait et écrirait Claude Régy) est affleurante à chaque image, chaque mot, chaque instant. Sentiment de menaces constantes, de douleurs lancinantes, en quelque sorte, qui ne sont plus liés à aucune forme de fiction vraisemblable, mais tout au contraire à un réel capturé, esthétisé et poétisé qui rappelle que la fragilité est récurrente à la vie. Une fragilité qui est au commencement d’une peur pérenne explorée par Pommerat d’une création à l’autre, peur modelée à des échelles différentes : la famille, l’enfance, peur de l’autre encore, de soi, de l’ami, du parent, etc. Et aussi culpabilité… « le putain de sentiment de culpabilité » qui paralyse, qui ronge, qui s’offre aux yeux de l’autre, dans les gestes gauches et les mots bancales. Soit, à bien y réfléchir quand on songe à Pommerat et ce qu’il écrit, deux valeurs ou paramètres d’un tragique contemporain sans héros, plus intime, plus invisible, plus anonyme et pas moins violent.

De mémoire, dis-je, alors qu’en 2003, à Caen, Pommerat travaillait en partenariat avec la CAF et le CDN dirigé par Eric Lacascade, avec un petit monde éborgné, maltraité, marginalisé, pendant plusieurs semaines, dans les quartiers populaires de la périphérie caennaise, alors qu’il préparaît Qu’est-ce qu’on a fait ?

Phrase sublime qui dit explicitement l’inquiétude ou une variation de la peur encore…

Je me souviens de notre entretien, lui assis à la table de cuisine, devant le jardin, et plus tard, au prétexte d’une photo, s’installant dans un fauteuil, à mon bureau. Un long entretien de trois heures n’avait pas suffi à épuiser Pommerat. Un long entretien où sa voix ne se rythmait d’aucune condescendance, d’aucune pitié, d’aucune inflexion lacrymogénique… Non, sa voix, quand il parlait des petites gens qu’il avait croisés ; des gens de peu muets qui s’étaient mis à parler de la parentalité… sa voix résonnait comme celle d’un témoignage distancié qui ne prend pas parti, qui ne joue pas le sentiment contre la raison. La voix de Pommerat était blanche. Et c’est elle que j’entends encore alors qu’il livrait une impression ou un constat sur ce moment-là, mêlant vie et théâtre : « j’ai pensé à quelqu’un, un peu écrasé dans son silence, dans sa solitude, par notre “meilleur des mondes” ».

Qu’est-ce qu’on a fait ? devint, quelques temps plus tard, un livre blanc et fut édité par la CAF, dans un format tout simple, avec une reliure collée trop rigide pour que le livre ne se brise pas à la première lecture. A l’intérieur, on trouve le texte de Pommerat, un mot militant du directeur des affaires familiales, un témoignage de Patrick Boutigny sur cette « expérience », et des paroles de gens qui, pour la première fois, peut-être, ont mis sur le papier ce qu’ils avaient dans le cœur, la tête, le ventre… Ça se loge où l’humanité ?

Sans doute est-ce un peu une question de Pommerat qui, Avec la grande et fabuleuse histoire du commerce, aura à nouveau, d’une autre manière, recouru à ces paroles actuelles, vraies, en travaillant à partir d’extraits d’interviews de la thèse de Frédéric Neyrat et Marie-Cécile Lorenzo-Basson : « La vente à domicile : stratégies discursives en interaction ».

Dans la solitude des chambres d’…

C’est le titre lointain d’un texte de Koltès qui vient à l’esprit. Le titre qui rappelle le deal de celui qui a quelque chose que l’autre n’a pas et ne veut pas, mais qui pourrait devenir un objet de désir si l’autre s’y entend… Dans la solitude des chambres d’hôtel 5 VRP, en déplacement, dealent donc. Venus essorer les lotissements paupérisés, tels des nomades prédateurs qu’ils sont, cinq VRP discutent stratégie commerciale, psychologie humaine, rhétorique de vendeurs… Moment où l’on distingue que la parole doit venir à bout de toutes les résistances, de tous les questionnements. Instants où la parole ne connaît d’autres enjeux que celui, dialectique, de la persuasion. C’est Aristote pour les nuls au pays du capital qui est ici mis en scène. Là où l’argument n’a plus rien à voir avec la construction d’une vérité, mais tout à voir avec le désir et la séduction. Soit la mise en place d’un mensonge qu’il faut rendre crédible. C’est aussi un temps de conversion où une équipe d’anciens rompus à la logique du chiffre essaie de persuader le 5ème, le nouveau : le petit jeune, de l’utilité de son travail de vendeur et de menteur. Ainsi, dans la chambre, chaque soir, les aguéris se livrent au dépucelage de la conscience du naïf. Jeu de rôles humiliants et féroces à l’appui pour prévenir les postures du client récalcitrant. Dialogues artificieux pour mystifier le client résistant. Mise en place d’un sentimentalisme de bas-fond pour entrer en connexion, en empathie avec le client revêche… Les ficelles du métier oscillent ici entre bizutage et torture mentale… C’est encore l’histoire de drames personnels où l’affection fait défaut, où les mariages de nos « VRP » sont fragilisés par un travail qui ronge tout : leur temps, leur vie familiale, leur esprit critique, l’amour de l’autre, l’amour de soi compris… C’est encore et aussi l’histoire hormonale d’une tribu de mâles qui pense « qu’avoir des couilles » est la marque de l’homme moderne étranger aux états d’âme de « gonzesses ». En clair et traduit : il faut s’affranchir de la conscience qui entretient des scrupules moraux ou porterait encore un peu d’humanité.

C’est encore et toujours une histoire de meute, avec ses mâles dominants, ses jeunes loups avides… et les VRP n’échappent pas à cette configuration animale. C’est le monde du commerce, celui des marchands (autre pièce de Pommerat), celui des vendeurs vendus aux dieux chiffre et performance. C’est l’histoire d’athlète du commerce qui cherche le record qui les homologue provisoirement comme le « meilleur » de la boîte… C’est également à quelques endroits, rares et lentement décomposés sur la scène, une réunion d’hommes fragiles qui ont du mal à laisser tomber le masque qu’une profession leur a imposé. Avancer masqué, ne pas se montrer ou se révéler… être autre, en définitive, et n’être plus soi-même finalement. Au risque, au moment où l’on ne peut plus le supporter, d’en venir à commettre un geste suicidaire… comme on l’entend à plusieurs reprises ici et là dans ces histoires anonymes…

Ainsi va la grande et fabuleuse histoire du commerce de Pommerat entre les murs du théâtre qui sont ici ceux d’une chambre impersonnelle, vide des parfums et des bibelots et autres fétiches inutiles ou de valeur qui sont le paysage d’une vie. Vide, dis-je, de toutes empreintes personnelles, de toute odeur intime, de toutes traces de soi, de toutes images d’un autre familier, de tous coins à soi…

La mise en scène de Pommerat commence peut-être, avant d’être une histoire, dans cet espace privé de toute vie privée. Là où le lustre n’éclaire rien et n’accompagne que des ombres. Là où le dessus-de-lit, la table de chevet, l’armoire aux cintres abandonnés, le mobilier de chambre, l’éternel TV dans un coin… sont la déco de la communauté nomade qui se frotte, dans les établissements de seconde zone, au mauvais goût, au dépareillé pas cher, au luxe d’entrée de bas de gamme. Chambre à peine occupée, ou, et plus précisément, anti-chambre de nuits solitaires ou de soirées arrosées histoire de retarder le moment où l’on se retrouvera seul dans cet espace au gout de « bout du monde ». Bien vilaine chambre en définitive, assortie finalement, aux vilains costumes des VRP : la cravate de mauvais goût, l’imper crème passe-partout, le pantalon au pli militaire, la chemise blanche dont on économise la propreté… De la chambre au costume (qui n’a plus rien à voir avec celui de Brook), il y a ainsi un effet miroir, un reflet, une sorte de réverbération. On vit dans des lieux qui nous ressemblent. Eux sont glauques, ternes, fades à l’intérieur et vivent dans des espaces qui sont à leur image. Et d’ajouter que s’ils sont condamnables, ils sont aussi condamnés. Et de voir la chambre, dès lors, comme un espace carcéral où, prisonnier d’un travail (il faut bien gagner sa vie) on y perd la liberté, entre autres. Paradoxe des sociétés qui, privilégiant le libre-échange, ont fini par aliéner ceux qui s’y sont fourvoyés. Chambre froide (encore une création de Pommerat) en définitive qui, sans ambiguité, se regarde comme le musée de vie sans vie.

L’astuce et puis…

Ce qui aurait pu être une histoire n’en est toutefois pas une mais deux. Ce qui aurait pu être une chambre n’en est pas une mais deux. Ce qui pourrait être confondu à un groupe de VRP n’en est pas un mais deux… Dédoublement donc, ou plus précisément, prolongement épique qui fait de cette mise en scène un monde en deux tableaux qui se ressemblent étrangement sans toutefois se confondre. Pommerat a ainsi choisi de montrer une évolution, une mutation, une suite infernale saisie à travers le mouvement de l’histoire. L’accélération de l’histoire qui, en même temps qu’elle prend de la vitesse, bouscule tout, ruine tout. Des événements de 1968 retransmis à la télé, au zapping informatif de BFMTV de nos jours, de l’ORTF à la TNT, de l’histoire à la publicité, de l’image au monde des images, du poste à lampe (visible sur scène) à l’écran plat… La grande et fabuleuse histoire du commerce tresse les vies privées et l’histoire publique. Pommerat met ainsi en scène le cadavre des idées qui ont été remisées dans le placard.

68 ou le temps d’une hésitation, d’un carrefour, d’un choix… Moment d’une insurrection où les idées et la pensée humanistes semblent pouvoir prendre le dessus. Mois d’utopies ou de rêves fous… Instant où, comme Sartre, on pourrait écrire « l’espoir c’est demain » (ça nous rappelle quelque chose d’aujourd’hui, non ?). Seconde d’illusions perdues aussi qui se finissent avec la chasse aux insurgés dans l’Odéon tenu par Barrault.

L’autre époque arrive alors où le règne des banquiers, du commerce, des actionnaires… est venu à bout des idées pour leur substituer « Monney » chanteront les Pink Floyd. Le self made man a remplacé la communauté. Un nouveau monde (Le nouveau monde et ses idées) boute ainsi le vieux et ses spectres (qui hantaient l’Europe écrivait Marx). Un monde de publicités s’inscrit pour longtemps…

Pommerat, très adroitement, pose ainsi un regard sur la course folle du monde, sur un tragique quotidien fait de riens, de petites trahisons, de petits mensonges que l’on se fait à soi. Et pour donner de l’épaisseur à son commentaire, il isole Franck le vendeur seul rescapé de la première période, et en fait un converti, un leader, un manager dans la seconde. Plus féroce que ses premiers partenaires, Franck est « The prédateur ».

Entre les deux périodes, les VRP ne vendent plus de pistolets, mais des codes de droits du consommateur. Tout est là, dans ce seul mot de « consommateur ». Nouvelle espèce qui, après le sapiens et l’homo sovieticus, livre passage à l’homo conso… Dans la lignée de l’homme, il ressemble à un groupe en extinction...

Politique, éthnologique jusque dans la manière de filmer une cage d’escalier qui induit la pratique du porte à porte... Pommerat livre un fragment tragique.


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