Trans Europa festival d’Hildesheim
Yannick Butel - 15 mai 2012



Alors que le théâtre universitaire européen n’a jamais été aussi dynamique, il faut également faire le constat qu’il n’a pas les moyens d’être visible. Le plus souvent cantonné à des manifestations qui ne sortent pas des campus, il est partiellement ignoré. A Hildesheim, les départements de théâtre et de médiation semblent vouloir rompre avec cet état de fait et investissent la ville devenue le lieu de rendez-vous de formations universitaires européennes… Lituaniens, portugais, islandais (allemands, autrichiens)… Performances et projets trouvent à se manifester dans différents endroits de la ville de Basse-Saxe. Tout y est organisé par les étudiants soutenus par différents partenaires et notamment l’université.

C’est autour de l’Hauptbanhof (la gare) que se concentre une mosaïque de lieux (La Fabrik) et de foyers (Theater haus) où se produisent les événements. Le quartier général (Festival Zentrum) : une ancienne friche industrielle reconvertie, a été aménagé de longue date. Dehors une multitude de vélos indiquent la présence massive d’étudiants qui circulent d’un point à un autre. Dedans, un zinc entouré de plantes vertes vivotte dans la proximité des banquettes de récup. La musique y est forte, plutôt electro ou lointainement alternative. A tous les étages (le bâtiment en compte 5), il se passe quelque chose qui n’a plus rien à voir avec l’économie du spectacle et tout à voir avec une rupture de l’économie de marché. Ici, une œuvre plastique en mutation perpétuelle voisine avec une pièce insalubre. Un peu plus loin des étudiants découpent, poncent, assemblent… En bas, parmi les fils électriques et les pilones, une salle de conférence prend forme à mesure que les chaises sont disposées et que la sono est mise en place. On y parlera tout à l’heure des projets étudiants : ceux qui ont été réalisés, ceux qui sont en passe de l’être, ceux qui nourrissent les esprits d’une communauté qu’aucune contrainte ne semble pouvoir dissuader.

Ce jour-là, au dernier étage, un groupe d’une centaine de jeunes gens est assemblé dans une grande salle toute blanche. Au mur des tentures, et des guirlandes confectionnées « en interne », au milieu des tables nappées. Les petits gâteaux sont faits maison, le café a été acheté auprès des commerces équitables, les petites serviettes de table sont rouges et vertes. Chaque table est ornée de pots de récupération où poussent quelques brins verts prometteurs. Et à chaque table, un étudiant qui maîtrise la langue d’une des formations invitées traduit pour les autres. Une communauté est là qui s’est formée qu’aucune frontière, même linguistique, ne peut mettre en échec. C’est leur force. Ou, disons autrement que ceux qui pensent la force comme une qualité, c’est une utopie réalisée. S’il est une force (n’abandonnons rien à ceux qui déforment la pensée), c’est celle qui donne à l’humanité sa chance, celle qui entretient le rêve quand il est un horizon qu’il faut rejoindre.

Ici, dans cette grande salle blanche, on est au lieu même d’un espace qui s’est tourné vers l’avenir à construire, plus seulement un passé qu’il faudrait faire primer. A l’image des œuvres dont ils parlent et qu’ils fabriquent, des œuvres de maintenant et de demain. Et pas un ne prétendra que celles-ci sont mieux, ou moins bien. Il y a longtemps qu’ils ont abandonné l’excellence au cercle des « initiés ». Leur propos est autre… Ils cherchent, ils proposent, ils tentent… Ils essaient autrement. « Autrement » est sans doute le mot qui, ici, est devenu essentiel et qui les guide dans une aventure sans limites.

Ce jour-là, au cinquième étage de cette friche, à l’angle de la Marheineke et de la Warmuthstrass, à chaque table ensoleilée, on parle du « festival ». Comprenons bien, on interroge la notion, la pratique, l’idée que l’on peut se faire du festival. Et chaque étudiant qui prend la parole, chaque question, chaque point de vue procèdent d’un espace dialectique en construction où la pensée, plus que la définition, est le seul mouvement des mots qui s’échangent.

A suivre le propos d’Haiko Pfost et Anne Schutz (autrichiens) qui ont monté le festival Camp-Show-Steiermark, abrité par celui de Gratz ; ou le témoignage de Laura Raber et Dorothee Halbrock qui ont développé le Kunstcamp MS Dockville à Hambourg, etc… on entend qu’il y a dans l’idée de faire un festival ou de s’agréger à un festival existant, une autre idée, une autre approche bien loin de celle que privilégient les offices de tourismes et les stations estivales. Une idée bien différente de celle qui procède de l’accueil et de la diffusion, de la saturation et de l’événement.

Alors se dessine autre chose dans ce questionnement et à les entendre, on comprend ou on se rappelle ce que pourrait être un festival :

— Un lieu de rencontres ou disons un art de la rencontre comme lorsqu’Haiko et Anne raconte la manière dont ils ont fait partir des dizaines de caravanes métamorphosées à travers le pays pour rencontrer les gens ; avant de revenir avec des histoires et de s’installer à Gratz pour le festival.

— Un lieu de de pensées où la question, entre autres, des modes de travail et des pratiques artistiques n’est rien moins qu’un enjeu qui procède d’une manière de vivre ensemble.

— Un lieu d’utopies où commencer à faire autrement implique d’avoir la mémoire de « comment c’était avant ».

Transfestival, c’était un moment, dans le temps quotidien, où l’on pouvait imaginer ensemble un autre art de vivre sa vie…



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