Nouveau roman / Minuit sonné
Antonin Ménard - 9 juillet 2012



Dans son abécédaire, à la lettre L comme Littérature, Deleuze dit cette chose sur ce que c’est que de construire, que de donner vie à un personnage. La difficulté qu’il imagine à l’élaboration d’un sujet fictif. L’émerveillement qu’il a à découvrir un personnage et la fascination qu’il a à appréhender sa construction. Il pense aux romans de Musil, Melville ou Beckett, mais aussi aux personnages que la philosophie et les philosophes ont inventés comme Platon ou Nietzche. Christophe Honoré se demande lui : « Comment représenter un écrivain sur scène ? ». Comment donner corps et vie sur la scène aux écrivains du nouveau roman. C’est à dire comment figurer, rendre concret des auteurs qui n’ont eu de cesse, dans leur rapport à l’écriture, à l’art de s’opposer, de s’affronter à la notion bourgeoise de récit et de narration. C’est dans la cour du lycée Saint Joseph que « Nouveau roman » s’étale durant 3h45, entracte compris.

La scène présente un plateau à 2 niveaux reliés par cinq marches. Le fond de scène est surélevé et l’avant scène se présente comme un petit théâtre antique au centre. Quelques tables rondes accompagnées de fauteuils sont réparties sur le niveau supérieur. La temporalité du décor évoque les années 50-60, entre la moquette verte à fleurs rondes qui recouvre les 80% de la scène et le parquet qui démarque ce petit théâtre. Différents espaces de bureau, de salon, de tribune et tribunal éditorial coexistent sur la scène. Ce sont les bureaux des éditions de Minuit, les salons où les auteurs du nouveau roman débattront, les réceptions à l’occasion d’un prix accordé. Les acteurs endossent chacun une des figures du nouveau roman [1] : Lindon éditeur des éditions de Minuit, Pinget, Robbe-Grillet, Simon, Duras, Sarraute, Butor, Mauriac… Mais la forme qui est au cœur des interrogations de ces écrivains, est absente de la représentation. Il n’est développé aucune idée sur le théâtre. Le langage théâtral est celui du boulevard, du clin d’œil, de la parole quotidienne. C’est un contresens vis à vis du sujet. C’est méconnaître l’histoire du théâtre. Je pense particulièrement au travail de Claude Régy qui a mis en scène l’écriture de certain de ces auteurs avec le souci constant de faire entendre l’écriture avant tout. On peux se targuer du fait qu’il s’agit pour « Nouveau roman » d’un théâtre documentaire plus que d’un théâtre de littérature. Mais le théâtre documentaire n’est pas et ne peut pas être un théâtre de reportage télévisuel. Ce serait renoncer à l’intelligence ou plutôt détourner l’intelligence au seul profit du divertissement. Dans le documentaire, les questions de point de vue, de distance par rapport au sujet que l’on filme ou que l’on dépeint sont essentielles et dépassent la question du sensationnel ou du ragot. L’occasion m’a été donné de découvrir le travail de Frédéric Leterrier et celui de Matthieu Chattelier. Deux jeunes réalisateurs qui travaillent leurs documentaires avec un souci de développer un langage cinématographique singulier. En même temps qu’ils pensent leur sujet, ils imaginent la distance qu’ils doivent entretenir avec lui. Le soin particulier de ne pas tomber dans la facilité. Dans ce théâtre « documentaire », dans ce reportage théâtral les potins de la vie de ces personnes s’ajoutent le récit de leur mesquinerie et l’évocation de leur sexualité. Bien sûr, ça et là des extraits de textes de ces auteurs sont joués par les acteurs. Là encore, la jeu d’acteur est empreint de sentimentalisme et d’incarnation. C’est encore un contre sens puisque c’est donner une prédominance au récit au détriment de la forme. L’écriture de chaque auteur, l’invention d’une langue singulière est absente de ces récitations.

Honoré nous propose une caricature des auteurs de ce courant littéraire. « Nouveau roman » devient un champ de foire où les auteurs sont des marionnettes exposées à la rigolade, à la franchouillardise et au mépris. Réduisant à la marge leurs qualités d’intellectuels et surtout leurs capacités à être des inventeurs de langue. Dans les échos sur ce projet, Christophe Honoré signale que le nouveau roman naît après les horreurs des deux guerres mondiales et des camps de concentration. C’est une analyse qui sans pour autant être fausse est pour le moins simpliste. En effet le nouveau roman qui refuse le récit, le refuse aussi car le récit est finalement à cette époque pris en charge par le cinéma en plein essor. À la manière de la peinture qui modifie sa façon de penser la représentation quand la photographie se développe.

À la manière d’un Samuel Beckett qui écrivait à Michel Pollack à propos d’une lecture de En attendant Godot au Club d’essai en 1952. Voici en guise de conclusion, ma contribution au dialogue entre le critique et « Nouveau roman » que j’ai vu le 8 juillet 2012.

« Vous me demandez mes idées sur ma critique de « Nouveau roman », dont les représentations se déroulent au 66ème festival d’Avignon. […] Je n’ai pas d’idée sur ma critique de « Nouveau roman ». J’affirme que les concepteurs de ce spectacle n’ont pas plus d’idée sur le théâtre, que moi sur la critique. Nous n’y connaissons rien. C’est admissible. […] Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, d’imaginer écrire cela, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idées sur cette affirmation et sur ce spectacle non plus. […] C’est malheureusement mon cas. […] Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous l’écriture à celui des conversations, des débats aux terrasses des cafés avignonnais. […] Je ne sais pas plus sur cette critique que celui qui arrive à la lire avec attention. […] Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrite. […] Je ne sais pas plus sur le nouveau roman que ce que j’ai bien pu dire. Du spectacle, j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les ragots par exemple. […] Je ne sais pas ce qu’est le nouveau roman. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe comme il me l’a été présenté. Et je ne sais pas si l’équipe de création y croit ou non à ce qu’elle a réalisé. […] Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai écrit. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins. […] Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après ce spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Est-ce que c’est possible ? […] Je ne suis pas sûr. Pinget, Robbe-Grillet, Simon, Duras, Sarraute, Lindon, Butor, Mauriac, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaître que très peu à travers la proposition de Christophe Honoré. Et c’est de très loin que j’ai pu appréhender leur nécessité d’écrire, leur capacité à inventer des formes et des langues. Si ma compréhension de cette représentation n’a pas été troublée, c’est qu’il ne s’agit que d’un théâtre de boulevard, où les bons mots font écho aux ragots, où la jalousie se répand à l’énumération des bons points littéraires distribués. Les créateurs de « Nouveau roman » vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes ». […]


[1Le Nouveau roman est un mouvement littéraire des années 1953-1970, regroupant quelques écrivains appartenant principalement aux Éditions de Minuit.

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