Trait pour trait
Pauline Estienne - 9 juillet 2012



Une forme nouvelle. Pour le 66ème festival d’Avignon, Nacera Belaza présente Le trait. Cette création se joue à la salle polyvalente de Montfavet à dix-huit heures. La chorégraphie de quatre-vingt minutes se compose de trois tableaux : Le cercle, un duo interprété par Mohamed Ali Djermane et Lofti Mohand Arab, Le coeur et l’oubli par Dalila Belaza, et La nuit par Nacera Belaza. La première et la troisième parties sont chorégraphiées par Nacera Belaza, la deuxième par sa sœur. Ces trois fragments disparates sont reliés par une infime signature, un trait énigmatique. Quelle est la relation entre ces trois éléments ? Comment fonctionnent-ils ? Cette chorégraphie est l’occasion pour Nacera Belaza de créer d’une nouvelle manière.

Une chorégraphe originale, propre à soi

Nous pouvons dire de Nacera Belaza que sa danse convoque ses origines. De culture algérienne et de religion musulmane la danse comme langage du corps exposé au regard d’autrui n’a pas toujours été évident. Elle s’investit d’abord dans une danse Hip Hop. Sa pratique d’autodidacte est une force que convoque l’originalité de sa danse. En 1987, elle crée sa compagnie qui porte son nom. Elle s’entoure de danseurs avec lesquels le lien intime et culturel est important et omniprésent dans ses créations. En duo avec sa sœur elle donne vie Au Cri (2009) qui explore la variation dans un mouvement répétitif. Nacera Belaza travail au coté de Yann Lheureux qui comme elle explore le corps dans l’espace et se sert d’outils techniques sonores et visuels pour composer ses créations. Nacera Belaza travail souvent à partir d’un plateau nu dans des costumes sobres proche d’une certaine neutralité. La structure minimale de ces spectacles permet une danse épurée et les mouvements simples n’en ôtent pas leur densité. Pour elle, l’espace vide est une façon de laisser le spectateur s’insérer dans le spectacle et d’imaginer lui-même ses représentations. Le spectateur doit s’imprégner d’une image qu’il décide alors de contempler. Nous distinguons dans la création de Nacera une sorte d’austérité et de pudeur qui devient sa force et sa fragilité. D’autre part, elle enrichit ses créations d’expériences en cinéma et au théâtre. Dans Le trait, elle revient sur l’étude de cet espace nu. Elle explore ici la notion de danse rituelle, de danse sacrée.

Le rituel d’un ange seul et immobile

Un silence. Un carré de lumière blanche. Une musique au son Hip Hop avec percussions africaines, deux danseurs habillés de noir dans une même tenue se jettent de façon dynamique dans l’espace. La lumière blanche sur le sol cadre un espace clos qui dévoile peu les visages des danseurs. Ce puissant duo réalise une danse pleine de vie. Le corps bouge et investit l’espace. Leurs têtes et leurs cous tournoient dans tous les sens tandis que leurs bras semblent s’échapper de leur corps. L’énergie circule jusqu’au bout de leurs doigts. La vitesse et la force qu’ils invoquent dans leurs mouvements dessinent l’espace et laissent voir à l’œil nu une trace réelle du mouvement. Les deux danseurs exécutent des gestes similaires mais cependant uniques et dans une temporalité différente. Ils semblent pris dans une excitation proche de la transe. Soudain, ils se mettent cote à cote face public et commencent à sauter pieds joints. Ils montent les genoux de plus en plus haut pendant une minute environ jusqu’à ce que d’un coup l’un s’éjecte du cercle. Le carré est alors investi par un danseur puis par l’autre.

Dans cette chorégraphie d’une vingtaine de minutes, les corps ne se touchent pas. Sauf une seule fois. Magie de la représentation, erreur spatiale des danseurs ou gestes volontaires et évocateurs ? Bref, ils ne s’arrêtent pas, rien ne se passe et le rituel continue. La musique accélère, les djembés se font plus forts que jamais. Le carré de lumière se transforme en un cercle blanc. Ce cercle peut sans doute symboliser l’infini ou le processus continue d’une danse sacrée. Pour signifier l’arrêt net du tableau, comme une danse qui aurait pu continuer jusqu’à l’épuisement "les jumeaux" sortent du cercle aussi vivement qu’ils l’avaient pénétré. La lumière s’éteint. Noir. Quelque chose dans ce tableau parle de l’origine. Celle de ces deux danseurs algériens comme Nacera et Dalila, une identité commune aux quatre danseurs.

Le deuxième tableau commence discrètement, faiblement par un infime trait de lumière bleu. Il semble que la lumière se lève doucement comme le lever du jour. Il n’y a pas de musique comme pour digérer le son, les cris du corps et de l’âme qui viennent d’être entendues. La lumière se lève alors sur une présence recroquevillée. A demi-plié, le dos de la danseuse se courbe vers l’avant. Ses bras sont tenus, phalanges vers le sol devant elle de façon arrondie. Il se dessine alors dans un espace sombre une sorte d’animal protégé par une coquille. En même temps qu’une douce musique commence à apparaître, elle, se relève de manière extrêmement lente. Petit à petit elle commence à écarter ses bras. Sa chorégraphie consiste ensuite en un déplacement sur elle-même avec des variations infimes de ses bras. Malgré la lenteur se sont des gestes à chaque fois différents qui au fur à mesure des tours sur elle-même sont donnés à voir. Elle semble dérouler un fil de danse presque invisible. Ces gestes rappellent une danse orientale très féminine. Sous une pudeur austère nous pouvons discerner un coté charnel. Sa tenue scintille et rappelle également des costumes traditionnels des pays du Maghreb. L’appellation de ce tableau Le cœur et l’oublie évoque une triste histoire d’amour. Les chants derrière peuvent évoquer les chants d’une cérémonie. La musique convoque une fois de plus l’idée du rituel. Le regard de la danseuse s’abat sur elle-même. Pendant ce tableau la lumière évolue également, l’éclaire plus ou moins. La musique fait onduler son corps qui pourtant n’ondule pas. Elle pénètre sous sa peau. Une expérience spirituelle. Le trait réapparaît et comme un cycle, le trait se rabaisse comme un coucher de soleil en avant scène. Le soleil s’est levé et le soleil s’est couché sur cette étrange douleur.

La troisième partie du spectacle semble plus complète. La lumière prend forme comme un partenaire de jeu. Nacera en avant scène cotée jardin de dos. Un fond sonore comme du vent dans le sable s’entend sur la scène. La danseuse s’avance vers le fond de la salle. Un projecteur composé de neuf spots face public éclaire en contre jour la danseuse. On distingue seulement son dos et les paillettes de sa tenue. Elle se glisse lentement vers la lumière comme pour se donner à elle. Un sacrifice ? Au fur à mesure de sa traversé, peut être celle du désert, la lumière et la musique s’intensifient et envahissent le lieu. L’espace vide de la salle de danse se découvre tandis que le chant clair d’une femme retentit. La danseuse seule avec le projecteur semble se découvrir. En lenteur, elle ouvre ses bras dans la lumière blanche. Une sensation traverse le plateau : la mort. Une étrange vision se distingue, celle d’un ange immaculé de blanc prêt à s’envoler. Ses doigts sont comme des plumes. Dans une beauté mystérieuse les spectateurs commencent à être éclairés. Puis comme une girouette, une libération qui se laisse aller dans le vent, les bras ouverts elle se met à tourner. Pendant cinq minutes jusqu’à ce que la lumière s’éteigne puis se rallume. Là, le cercle s’est décalé. La répétition a fait évoluer la danse comme un nouveau souffle. Le noir revient et c’est un nouveau spot qui s’allume, plus petit. Peut-être la nuit est-elle arrivée ? Elle revient à l’endroit de départ et penche sa tête puis son dos dans un mouvement arrondi vers le bas. La lumière s’éteint, se rallume. Les spectateurs sont laissés dans une attente, un besoin de comprendre les évènements déroulés et de voir la lumière du jour ou de la nuit. Le plateau se rallume enfin, quelques spectateurs applaudissent. Un bleu éclatant éclaire le plateau une dernière fois puis noir. Cette fois-ci c’est la fin.

Ces quatre danseurs exécutent une danse intime et spirituelle dans lequel le spectateur doit pénétrer en délicatesse. Pas de gestes brusques pour ceux qui voudraient des réponses à ces mouvements. La danse n’est pas explicative mais sensitive. Le regard des danseurs n’a jamais frôlé celui du public. L’énigme de ces tableaux reste en suspend comme une réponse que chaque spectateur se révèle à seul après le spectacle. La danse lancinante et reposante de Nacera Belaza apaise mais sans surprise. Les trois tableaux entretiennent traits pour traits un même rapport d’abandon à l’origine et au rituel. Le duo du début rappelle la forme du duo déjà travaillé de Nacera et Dalila lors de précédentes chorégraphies. La beauté de l’ange nous parvient encore. Une sorte d’image qui s’inscrit dans l’esprit.



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