De A à X
Annabelle Hanesse - 10 juillet 2012



Artiste invité au côté de son ami Simon Mac Burney, John Berger propose sous forme de lettres un brillant pamphlet où la voix de la lutte et celle de l’amour s’unissent et se confondent. C’est entre les hauts murs du Palais des Papes, troués de fenêtres à la manière d’une prison, que Juliette Binoche et Mac Burney se livrent à une formidable correspondance épistolaire où s’entremêlent douceur et gravité.

Auteur britannique, John Berger a d’abord été peintre avant de se lancer dans une écriture que l’on pourrait qualifiée de révolte optimiste. Soucieux de l’art et de l’engagement politique, « De A à X » s’attache à dire les maux de Xavier, un prisonnier condamné à perpétuité pour acte terroriste et d’Aïda son amante qui privé de visite lui écrit.

Sous les applaudissements du public mis sur écoute, dans le cadre de la transmission de la lecture sur Arte, nos trois lecteurs s’avancent à leurs micros. John Berger débute par un court prologue peignant avec insistance la taille de la cellule dans laquelle Xavier est enfermé ainsi que la découverte des lettres d’Aïda. L’échange se déroula dans l’ordre dans lequel les lettres ont été retrouvées cachées sur l’étagère du prisonnier en paquet de cigarettes. Le ton donné s’annonce léger mais sérieux.

Une écriture du réel.

Simon Mac Burney prend place sur un banc au jardin. Juliette Binoche s’assied à une table voisine. L’auteur se retire au fond de la cour. Tous douchés par une lumière froide. Après une courte attente, Xavier rompt le silence d’une prose simple, virulente, féroce voir moqueuse, à la manière d’un J’accuse ! de Zola. L’homme dévoile ses notes figurants ‘toujours au recto des lettres d’Aïda’. Celles-ci énumèrent, avec une précision des chiffres, les abus et les injustices d’une société humaine gonflée de lâcheté. La voix rase et sans épaisseur de l’homme contre balance avec la vivacité et le dynamisme d’Aïda. Lui plutôt concis, elle abondante, lui fait part de son amour que l’on retrouve dans chaque surnom affectueux, chaque anecdote légère racontée. Par le détail de son quotidien, les mots d’Aïda donnent à voir à Xavier le monde de l’extérieur et agissent comme des ponts : pont d’amour qu’évoque le titre De A. à X.

La première lecture de la femme se fait en adresse direct sur X. Elle le regarde, lui écoute, yeux baissés caressants le sol. D’emblée la femme apparaît en contraste à l’homme. Elle parle d’une voix pleine de couleurs et d’émotions. Son souffle s’accompagne de sourires, de larmes et d’alarmes. Juliette Binoche incarne avec facilité et brio les différents personnages de ses récits ; transformant sa voix et sa posture. Presque toutes les personnes mentionnées sont tenues dans l’anonymat. Au cours de ces lettres Aïda se dévoile être aussi une activiste révolutionnaire. Sa langue plus tendre n’épargne pas les discours d’indignation et de catastrophe, comme en témoigne son histoire face aux blindés qui ne sont pas intervenus alors qu’elle se joignait à un groupe de femme menacé par des oppresseurs.

A tour de rôle les deux amants s’échangent la parole. Certains relais se font par la répétition de mot en canon entre A. et X. Cette reprise agit comme un effet de mise en scène un peu facile et rébarbatif. Avant chaque intervention de Xavier, un bruit de fermeture de barreaux nous ramène à la prison. Cette répartition systématique des textes endommage la qualité du propos. Les musiques elles aussi ternissent l’écoute car elles couvrent les voix déjà tellement nourris de plainte et d’amour. Tels sont les éléments sonores qui ont pu ôter à l’échange amoureux de sa sincérité.

L’écho du silence.

Face au silence de Xavier, qui ne peut répondre de son amour autrement que seul dans sa cellule, Aïda s’exécute à une écriture vivante ponctuée d’interjections (hé ! non ? tu comprends ?), où les raccourcis de langue tels que ‘s’caché’ rendent compte d’une oralité. La spontanéité de l’écriture provoque souvent chez la comédienne une sorte de bégaiement dans la voix. Certains mots butent, d’autres sont dits par erreur puis rattrapé par le bon. Cet engouement à parler vient du flux parfois obsessionnel du texte. Aïda reprend plusieurs fois les mots « récemment » ou « limpide » qui résonne à présent pour elle avec violence. Par cette répétition, le spectateur fait l’expérience cruelle du langage ; qui en fonction de la réalité à laquelle il se confronte, retentit différemment. Ce texte nous renvoie à l’écart dans lequel la langue nous tient au monde. « Les mots manquent toujours » rétorque Aïda désespérée ; comme si les mots, porteur d’espoir, échouaient à rompre le silence.

Pourtant avec fidélité elle écrit à Xavier à la manière d’un vrai dialogue. Elle lui parle et se parle à elle-même comme si l’homme était en face d’elle, prêt à lui répondre. Malgré la distance, le tutoiement agit tel un remède d’amour face au silence. L’écriture est un outil pour Aïda de consolation, de survie et de lutte « Aujourd’hui, il se passe tant de choses dans le silence qu’il est important de savoir écrire » « Toute forme d’amour se répète défiant ainsi le temps »confie-t-elle. Parler apparaît être un défi, un acte de résistance devant l’oubli.

Ces lettres sont étouffées d’une promesse d’ardeur et d’un désir de liberté. Le cri de l’amour résonne dans le cri de la lutte. « Le désir n’a jamais trait à la simple possession d’une chose, mais à la volonté de changer quelque chose. Le désir est un manque à combler, à combler maintenant. La liberté ne comble pas ce manque, mais en reconnaît la prééminence. » J.Berger dans un article paru au 50ème anniversaire du Monde Diplomatique. Ce texte, véritable ode à la liberté, nous dévoile les manques ‘à combler’ d’un monde qui se dit libre. Mais c’est cloîtrer entre les barreaux, que Xavier énumère pourtant une liste angoissante de murs : mur d’argent entre riche et pauvre, mur nationaliste…

John Berger dépeint ainsi avec sensibilité, une géographie humaine fracturée, isolée par ces murs économiques et politiques, invisibles. La portée politique de ces textes de fiction est justement engagée car ils se concrétisent par des exemples du réel. C’est là que se tient toute la force des écrits de Berger qui s’attachant à raconter les anonymes, les oubliés et les faiblesses de l’histoire en fait notre intimité. Le silence devant tant de révolte ne peut que se rompre. « L’histoire humaine n’est jamais muette »proclame Xavier « l’humanité ne fermera jamais sa gueule ». Et à l’auteur de conclure « Que Dieu protège leurs ombres », brisant ainsi le silence. Par cette lecture, John Berger incite à rester à l’écoute du monde, car comme le dit Aïda « on touche à l’éternité en tendant l’oreille à une rumeur qui vient de la rue ».

La lecture muscle l’imagination.

Accorder 1h20 de spectacle à la lecture d’un texte est une formidable confiance accordée à l’imagination du public. La précarité de la forme n’empêche aucune action, aucune sensation d’exister. L’efficacité du texte et la qualité des lecteurs déclenchent une profusion d’images qui battues au son de leurs voix sait maintenir en émoi le spectateur. Ce léger dispositif est adéquat à la générosité du texte de John Berger. La lecture complètement incarnée par les comédiens rend compte de la nécessité à dire, à donner chair au langage.





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