En travaux : Nuits d’incertitudes
Antonin Ménard - 10 juillet 2012



A la Manufacture, le préau CDR de Vire s’est installé pendant toute la période du festival pour présenter « En travaux » écrit et mis en scène par Pauline Sales1. Pendant une heure trente, une collision de deux êtres que tout oppose se déploie. Lui, c’est un homme, André, chef de chantier, français. Elle, une femme, Sveltana, biélorusse. Elle travaille dans le bâtiment. Elle n’est pas blonde, pas grande, elle n’attend pas les clients sur les boulevards des métropoles d’Europe occidentale. Elle construit les maisons, les appartements de cette même Europe. Il construit aussi, ces maisons, ces appartements, mais il bâtit depuis son enfance sa vie ici, pierre après pierre, des clichés et des certitudes bien encrées. Il l’a embauchée pensant qu’elle était il. Mais c’est elle. Elle, sous les ordres, construit ici, ne pouvant plus construire où « ils ne font à plus à manger ». Les deux comédiens Anthony Poupard et Hélène Viviès racontent par éclats, par fragments, des épisodes de cette rencontre et les impacts qui en découlent.

Dans la salle, où la fraicheur apaise, la scénographie d’une parcelle d’un chantier nous accueille. Ces chantiers qui croissent dans les villes, ceux qui sont évités de peur de se salir, de peur d’être pris dans un embouteillage. Ceux qu’on voit chaque jour muer sans vraiment voir qui les meut. Ces chantiers dont les pancartes indiquent les maîtres d’œuvres, les financements publics, les entreprises privées ou parfois le résultat de ce qui s’y construit. Là, c’est un chantier de la S.B.A.M. À l’accueil des spectateurs, les deux acteurs sont au plateau, lui en avant scène et elle tapit, à l’ombre, derrière les barrières métalliques et le scotch rouge et blanc indicateur du danger. C’est la musique qui donne le la. Un la, à la mesure, de ce qui va se développer dans ce spectacle. En effet, une confrontation musicale ouvre « en travaux », une musique est percutée par une autre, parfois l’accord des musiques est possible, parfois la discorde est manifeste. Silence.

Hélène Viviès expose sa voix, le personnage de Sveltana, son accent. Elle présente les clichés/fantasmes sur les filles de l’est, le regard que Sveltana pose sur la France et ses habitants. Lui, Anthony Poupard présente André. Le rapport qu’il a au travail et aux travailleurs étrangers, sa vie bien rangée et ses certitudes. Les présentations finies, Anthony Poupard déchire le scotch, ouvre les barrières. La confrontation peut avoir lieu, le récit de cette aventure commence. Mais la narration que Pauline Sales a mise en place participe du flash-bach qui met à distance en donnant une vision rétrospective à l’événement. De la même manière, l’utilisation par les comédiens du « Je » et « Elle » ou « Je « et « Lui » décrive une distanciation qui permet d’entrer en connexion avec les personnages. Car ce n’est pas la rencontre d’une biélorusse et d’un français dont il est question, c’est la rencontre de Sveltana et André. La suite des épisodes donne par touches successives à imaginer ce lien ; « ce fil invisible » dont André dit qu’ils le percevaient tous les deux. La construction de cette relation s’imagine, s’invente, se précise en fonction des pièces du puzzle qui se joignent.

C’est la nuit, leurs nuits. La première où la journée finie, il n’arrive pas à rentrer à la maison et à défaire ce lien. C’est ce lieu où ils restent la nuit à parler, à chercher à se comprendre. Lui est sûr, « et pourquoi il changerait » mais là, face à l’étranger, à l’étrangère quelque chose résiste à ses certitudes, quelque chose le déplace. C’est peut-être le rapport étroit qu’elle entretient à l’art, à la sculpture en particulier. C’est sa proposition de regarder soit un film pornographique, soit un documentaire sur Tchernobyl. Elle, elle ne s’expose pas, elle a une carapace, elle peut faire un striptease, elle reste en armure. Mais il est là, perdu. Une confusion qui déconstruit ce qu’il avait fabriqué ou plutôt ce qui était préfabriqué en lui. Elle, c’est une machine de démolition, mais là au moment de fondre pour lui, elle fend l’armure. Elle retrace la vision d’une petite fille qui voit les fondations de sa maison, de son quartier démolit du à la radioactivité de Tchernobyl. Pauline Sales évoque cette attraction mais ce sont les mots qui les tiennent, c’est l’échange qui construit ou renforce leur lien. Un lien qui nait comme une fulgurance, comme un électrochoc et qui reste un danger. C’est le danger du corps, de cette frontière qui, même en se préservant, permet de « regarder à l’intérieur de l’autre ».

Ce corps, c’est aussi celui des acteurs. Ils sont encrés dans le sol dégageant une animalité. Il transpire d’eux, une relation instinctive à leurs corps et à celui de l’autre. Dans la cage qu’est ce chantier, ils deviennent une proie et son prédateur. À tour de rôle, ils prennent à bras le corps l’une ou l’autre posture. C’est le cas souvent de celui qui écoute l’autre, il est aux aguets ou aux abois. Cela circule d’un état à l’autre sans être « mis en scène », sans être figé. Ils sont c’est tout. Leurs personnages sont dans un rapport terriens. Ils évoquent le corps, le rapport au corps, à la fatigue, la douleur. Le corps, c’est aussi la voix. Ce sont leurs voix transformées qui donnent une incarnation. Loin d’être dans le cliché de leurs personnages, elles donnent à voir Sveltana et André. L’accentuation du texte donne une matière à l’écriture.

Pauline Sales et l’équipe de création mettent en place un espace concret pour raconter les nuits de ce couple improbable qui tisse un lien fragile et dangereux ou sont présents les risques de la nuit, les craintes de l’étrangeté et le déplacement que produit une rencontre. Ce même déplacement, cette même métamorphose qui existe à la rencontre d’une œuvre d’art. L’art est une langue étrangère qui perçut devient la découverte d’un nouveau continent avec ses périls et ses doutes.

Distibution : Auteur et Metteur en scène : Pauline SALES /Interprétation : Hélène VIVIÈS, Anthony POUPARD/ Scénographie : Diane THIBAULT/ Son : Frédéric BÜHL/ Lumières : Mickaël PRUNEAU/ Costumes : Collaboration de Malika MAÇON/ Construction décor : Les ateliers du Préau/ Direction technique : Bruno MONNEZ

1- Née en 1969, elle est comédienne et auteur. Ses pièces sont éditées aux Solitaires Intempestifs et à l’Arche. Elles ont été mises en scène par Richard Brunel, Marie-Pierre Bésanger, Philippe Delaigue, Laurent Laffargue, Jean-Claude Berutti. D’octobre 2002 à mai 2007, elle a été auteur associée à la Comédie de Valence (Centre Dramatique National Drôme-Ardèche). Plusieurs de ses pièces sont traduites en anglais et en allemand et ont été représentées à l’étranger. Elle collabore avec Silvia Berutti-Ronelt et Philippe Le Moine à la traduction vers le français de pièces du répertoire contemporain de langue allemande et anglaise traduites. Elle a fait partie des intervenants du département écriture de l’Ensatt dirigé par Enzo Cormann. Elle est membre de la coopérative d’écriture, un collectif d’auteurs qui réunit Fabrice Melquiot, Marion Aubert, Enzo Cormann, Rémi Devos, Samuel Gallet, David Lescot...
Depuis janvier 2009, elle codirige avec Vincent Garanger le Préau, Centre Dramatique Régional de Basse-Normandie - Vire. Parmi les créations du Centre Dramatique, elle est l’auteur de À l’ombre mise en scène par Philippe Delaigue, adaptatrice - avec Richard Brunel qui signe la mise en scène - et interprète de J’ai la femme dans le sang, d’après les farces conjugales de Georges Feydeau. Elle a traduit avec Philippe Le Moine Occupe-toi du bébé de Dennis Kelly mise en scène par Olivier Werner et créée à la Colline en janvier 2011.
Elle est l’auteur de De la salive comme oxygène mise en scène par Kheireddine Lardjam, une production du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN, dans le cadre du festival Odyssées en Yvelines (2011) et de En travaux qu’elle met en scène.
Elle joue également dans La Campagne Martin Crimp | Vincent Garanger.
En travaux est sa première mise en scène.



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