La marche de Sebald, le pas à pas de Mitchell
Yannick Butel - 11 juillet 2012


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Au gymnase Aubanel, Kathie Mitchell présente Les anneaux de Saturne de Sebald. Où une épure rare et intense livrée dans un geste humble et rigoureux. Une profondeur extrême fascinante. Dans la parenté de l’univers visuel de Tarkovski et des photos brisées de Francesca Woodman.

De Saturne de Sebald

De la fenêtre des trains, quand les paysages défilent ; du bout d’une jetée, quand le regard ne rencontre plus aucun seuil que l’horizon décoloré ; d’une table de café à l’étranger, quand la langue est étrangère et que la solitude se donne parmi le nombre ; du hublot d’un avion, quand les nappes damassées forment un écran gris-blanc ; du fin fond d’une forêt, au pied d’un arbre où la tête levée écoute murmurer les feuilles de la cîme ; du seuil d’une porte, quand il faut se retourner ; du milieu de la nuit, quand le noir ne suffit pas à rendre l’abîme ; du dernier chapitre, quand la dernière phrase est la boucle de la première.

De Les anneaux de Saturne de W.G. Sebald, on dira que c’est un livre de souvenirs qui entretient avec le genre qu’est Les Mémoires une parenté feinte où le motif biographique est dépassé par une expérience élevée à l’universalité. Ou quand l’histoire singulière d’un narrateur ne souligne pas une vie particulière, mais donne à entendre une respiration familière, un regard partagé. De Les anneaux de Saturne, on dira ainsi qu’il est un souffle commun où une expérience, même lointaine pour celui qui n’en est que le témoin éloigné, est un territoire sans frontière. C’est là qu’écriture et lecture, dans un accord toujours fragile qui tient à l’exigence de l’un et à l’attention de l’autre, se donnent rendez-vous pour, un temps qui est le temps du livre, marcher ensemble dans un mouvement d’étrangeté rare où l’un parle et l’autre écoute. Instant rare de la mutualité, au creux de laquelle se nourrissent l’intensité et l’intimité sensibles.

Au commencement des Anneaux de Saturne, quand Sebald prend alors la parole, c’est cela qui vient à paraître dans la première phrase. « En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’Est de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi… ». Et de comprendre et se rappeler que le « voyage » marquera non plus une intiation puisque la vie a passé, mais une durée. Une Durée ou un temps autant qu’un espace à l’intérieur duquel se « soustraire au vide » tient de la volonté de trouver le moyen d’être entièrement. A la première phrase, Les anneaux de Saturne s’apparentera donc au récit des retournements si, par ce mot, on saisit que « le retournement » est le moyen de regarder en soi afin d’éviter le détournement de soi : le « dérouté » ou le déroutement de soi, comme Sebald l’écrit dans la dernière phrase qui avoue « l’ultime voyage ». Chacun des dix chapitres qui forme l’architecture du récit, et des quatre-vingt-onze sections archéologiques d’une existence, sont alors les portes d’entrée d’une mémoire où un monde de détails historiques, géographiques, biographiques, philosophiques… courant sur plusieurs siècles, constitue la masse cérébrale du corps d’une vie. Chacune des quatre-vingt-onze sections se lit ainsi comme une Histoire. Celle que l’on finit par avoir écrite en vivant sa vie.

C’est ainsi le roman d’un arpenteur, le roman de celui qui mesure une vie au regard de la mémoire qu’il a de l’Histoire qui s’est donnée sous le format de la fresque et du mouvement épique, mais aussi à des échelles plus réduites où le pli et le recoin d’une expérience purement subjective ne valent pas moins que l’événement identifié.

Entre plis et recoins, et événement historiques, Sebald fait alors le récit d’une marche. Celle de l’Histoire, celle d’une promenade, celle du temps où : l’agonie des harengs, le bruit de l’autorail diesel, la redingote jaune canari et le manteau de deuil de Monsieur Le Strange, les escadrilles de bombardiers au-dessus de Wurzburg…, le village de Lowesoft et ses unemployment blackspots, le nom de Thatcher, les pensées de Browne dans une dissertation de 1658, le parc de Somerleyton, La bataille navale de Sole Bay, la cathédrale de Cologne, l’opéra de Marseille, le clairon de Francis Browne, 1914, l’assassinat de l’archi-duc, le ressac marin… sont autant de regards portés à l’entour, d’égards et de marques d’un amour décrit pour la vie qui ne mérite pas qu’on en oublie la moindre des ombres et des éclats.

C’est ainsi un récit : une marche pas-à-pas dans ce qui a été la vie et un monde de trépas.

Tels les manipulateurs de marionnettes, les interprètes, de noir vêtu, organisent les fils du récit des anneaux de Saturne. Au milieu d’un décor à la multitude d’objets patinés, dans la pénombre profonde et le presque rien de lumière des images projetées contre un mur lépreux, recourant à un Deus ex machina posé à vue… dit en langue allemande, dans la matière poétique et linguistique originelle, ils énoncent et montrent Les anneaux de Saturne. Ils le ponctuent, en restituent le son et la mélodie, en déploient les images, en convoquent les détails. Ils en inventent à peine les formes quand l’iconographie (présente dans l’édition Folio) est plaquée au mur. Tenu à la rigueur des lecteurs dont la voix se tient au service de l’œuvre, aucun effet ne vient troubler cette musique de chambre, ce requiem qui, écrit par Sebald, s’apparente à un mouvement De Profondis. Au limite d’un espace littéraire qui convoque l’ascèse, leur lecture à plusieurs voix, n’autorise aucun écart, aucune approximation, aucun effet. La rigueur est l’âme de la chaleur d’un récit qui trouble l’esprit de l’auditeur que je suis. Ambassadeur d’un rythme, passeur d’images, rapporteur d’une Ode funèbre… à la main la partition de Sebald, devant chacun des micros, le texte sort de ces bouches d’ombres. C’est hypnotique, et fantastique.

Et de regarder dans l’œil du vieillard alité, dans les rides de son visage, à même son corps objet des métamorphoses littéraires, une vie incorporée. Dans ce corps presque inerte, dans cette chair prise dans le trauma du coma, l’oeil du vieillard qui pourrait être Sebald est la surface des fondus enchainés. C’est le passage tunnel entre une image et un souvenir. C’est l’espace rétininen où les mots de Sebald sont aussi ceux de l’historien… Au mur, l’encre noire d’une date frappée par la touche d’un clavier de machine à écrire, ou la lourde porte coulissante qui donne sur une chambre, ou le montage de photos, ou le travail vidéo qui ouvre sur une chambre d’hôpital (première section, du premier chapitre... sont comme une manière d’entrer, sans forcer, dans le récit et l’écrit... et forment une mosaïque épique où les images et les sons du littoral se prolongent dans le mouvement du littéral.

Katie Mitchell n’interprète pas Les anneaux de Saturne. Elle y est au plus proche. Elle en restitue les accents infimes dans une langue lente, dans les bruits sourds d’un pas qui organise le frémissement des graviers, dans le mouvement d’une eau tremblée, dans le vol aérien d’un bout de corde qui tournoie dans l’air. Au prétexte des motifs plurielles qui forment le récit, elle convoque un univers sonore où paroles et bruits s’entremêlent, où le bruissement de la langue se prolonge dans le froissement des sons et l’aplat d’images en noir et blanc.

Mitchell lit, et lisant, elle écrit au point que si l’on doit parler ici de création (le mot enfin n’est plus galvaudé), c’est que son écriture fait entendre une voix intérieure qui recoupe, dans le récit de Sebald, celle que l’on peut appeler "la voix de l’encre".



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