La négation du temps, persistance d’un rébus
Annabelle Hanesse - 12 juillet 2012



Quoi de mieux que la Place de l’Horloge pour présenter Refuse the Hour de William Kentridge et ses collaborateurs : Philip Miller à la musique, Dada Masilo à la danse, Catherine Meyburgh à la vidéo et Adam Howard à la direction musicale. Dans une improbable installation de machines, de dessins et d’instruments, les danseurs et chanteurs, pendant plus d’1h30, mettent en place une époustouflante célébration du temps.

William Kentridge, auteur de films d’animation, sculpteur, metteur-en-scène, est avant tout, dessinateur. Le dessin au fusain, comme matériau pour cette création, prend pour point de départ les conversations que l’homme échange avec le physicien Peter Galison. « Nous avons parlé du temps, mais, très vite le temps a laissé place au destin et est devenu une métaphore pour parler de ce qui se passe à l’intérieur du corps humain. » citation de l’artiste sur le programme du festival.

Pour se faire, le public assiste, dès son entrée, à l’échauffement des chanteurs, musiciens et danseurs. On y voit Kentridge donner ses dernières indications aux interprètes. Puis l’homme se dirige vers sa table pour écrire ou dessiner. Noir. Une batterie suspendue bat le rythme du tic-tac de l’horloge. La mesure est lancée.

Le metteur en scène se place au centre de la scène et confesse, en tant que narrateur, les lectures et recherches qui l’ont amené à ce projet et qui le façonnent. Les textes à caractère scientifique sont écrits dans une pure poésie. Le récit de Persée, qui tue son grand-père au lancé de disque, la théorie du trou noir ainsi que celle de newton, sont énoncés et mises à l’épreuve, non pas en tant que théorie ou leçon du passé. Mais, dans un mélange de texte et de performance physique, ces textes servent à produire une pensée en train de se faire. Résolument politique, l’auteur oppose, dans son chapitre « Rendez-nous notre soleil », le temps compté et rentabilisé des européens, au temps colonial de l’Afrique du Sud.

Refuse the Hour défit le temps mécanique, le temps « intérieur que nous possédons tous » mais surtout le temps de la représentation. En effet, sur la scène, transformée en une sorte de laboratoire, les interprètes sont livrés à une série d’expériences, tentant d’aborder toutes les formes de temps évoquées. Une chanteuse vêtue de bleu s’exerce à chanter au son d’un micro distordant sa voix en directe. Elle bute sur les mots à la manière d’un disque rayé, qui refuse la projection d’un nouveau son. Les chanteuses de Berlioz font persister des notes jusqu’à l’essoufflement, tout comme Kentridge qui, retenant sa respiration, semble vouloir arrêter le temps. A travers de grands porte-voix, les artistes donnent à voir un espace-temps élastique. Ces tentatives demandent un effort qui parfois échoue, laissant ainsi l’expérience irrésolue ; dans le même état d’incertitude et de rébus qu’au départ.

C’est avec humour et enthousiasme, que nos performers font face aux difficultés et aux échecs de leur démonstration. Les corps subissent des déformations qui procurent diverses sensations, dans lesquelles le spectateur se découvre de l’intérieur. Ainsi ces cobayes en résistance, ne peuvent refuser leur destin, dicté par un temps qui fuit inexorablement.

Le temps de la représentation défile aux rythmes de projections d’images, de voix et de sons, qui battent sans cesse la mesure. Le tic-tac régulier de l’horloge, qui d’habitude nargue l’homme angoissé, se retrouve ici torturé, à la manière des montres molles de Dali. Les films animés décomposent les images, rembobinent la pellicule ou superposent les intrigues mettant en doute la progression du temps. Les musiques, elles aussi, malmènent le tempo en désordonnant les rythmes, les faisant s’entrecouper dans une harmonieuse désharmonie. Ce dispositif travaillé et réglé, s’exprime pourtant dans une forme inachevée et en désordre. Tout se passe comme si « on brise un vase, on le secoue et on regarde ! » Ces éclats structurés donnent la formidable impression d’une œuvre libérée du carcan de la représentation traditionnelle. Au-delà du temps, Kentridge se risque avec une belle modestie, à une forme artistique, généreuse et festive.

Refuse the Hour dépasse la notion du temps scientifique pour s’intéresser au destin et aux frontières de nos sociétés contemporaines toujours menaçantes. C’est avec rémanence que Kentridge rivalise avec l’éphémère de la représentation. Du même coup, il réussit ce pari fou de matérialiser le temps à partir des sensations intérieures que les corps éprouvent, et de défier non pas le temps qui passe, mais l’angoisse qu’on s’en fait ; faisant ainsi apparaître l’homme dans sa dimension héroïque.



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