Le tourisme n’est pas une expérience
Malte Schwind - 15 juillet 2014

Mahabharata – Nalacharitam, mis en scène par Satoshi Miyagi — Festival d’Avignon 2014



Du 7 au 19 juillet, Satoshi Miyagi présente sa mise en scène de Mahabharata – Nalacharitam à la Carrière de Boulbon. Une technique et une précision qui impressionnent, mais qui ont du mal à dépasser l’ « expérience » touristique devant des traditions orientales.


Les moustiques ont maltraité mon sommeil cette nuit. Que ne donnerais-je pour un théâtre qui aurait un tel impact ? Qui me réveillerait la nuit, qui me ferait taper moi-même dans l’impression que le mal se trouve sur moi. Qui me ferait allumer la lumière pour tenter de trouver les raisons des intranquilités et qui, au final, m’empêcherait de dormir. Un théâtre moustique, moustique-tigre tant qu’on y est. Intelligent, méchant, dangereux, in-repérable… bon, bref… la comparaison tient plus ou moins… mais à défaut d’avoir des typhons… et il faut bien passer le temps…

Le Mahabharata est peut-être l’épopée sanskrite le plus connu. Dans 18 livres et 81 936 strophes, le Mahabharata raconte l’histoire mythique de l’Inde de la guerre entre deux familles. Avec le Râmâyana, il est un des deux livres le plus important de l’hindouisme. Nalacharitam est un petit extrait du troisième livre du Mahabharata : le Aranyakaparvan. Nalacharitam raconte une histoire d’amour qui est parallèle à la grande épopée. Elle est racontée pour consoler quelqu’un qui a perdu tout son empire au jeu de dés. L’histoire de Nala et Damayanti est l’histoire d’un amour entre un roi et une princesse mis à l’épreuve, par la jalousie d’un démon, Kali. Il malmène donc Nala qui après avoir perdu tout contre son frère au jeu de dés et être banni hors de son royaume, abandonne sa femme dans le forêt sauvage. Trois ans de séparation et plusieurs épreuves de chaque côté, ils finissent, après que Nala s’est libéré du démon avec l’apprentissage du premier mantra et Damayanti continuait à rester fidèle à son mari, par se réunir, regagner leur ancien statut et continuer à vivre heureusement.

Après que Peter Brook montrait une première adaptation du Mahabharata aussi dans la Carrière de Boulbon à la 39e édition du Festival, Satoshi Miyagi choisit cette histoire de Nala et Damayanti qu’il raconte à travers une hybridation de différentes formes théâtrales traditionnelles japonaise et une tentative de dialogue entre le théâtre contemporain et la source de ces théâtres traditionnels. Sa mise en scène se qualifie notamment par une division des tâches. La musique, le texte et l’action sont produits par des acteurs différents. Ce principe est cassé par moment, où les musiciens jouent une action, où ceux qui font une action disent un texte, etc. La précision et la synchronisation entre la musique, le texte et l’action et les gestes sont millimétrées avec une discipline et une technique qui pourront faire regretter à certains le flou postmoderne occidental. Les costumes sont dans des blancs, que dans des blancs, costumes d’époque, majestueux, beaux et jolis pourront dire certains. La scène est une espèce de balustrade en cercle, à 3 mètre de hauteur qui entoure les spectateurs alors au milieu de la carrière de Boulbon. Les actions et les marionnettes, ainsi que les textes se joueront sur cette scène en hauteur un peu partout autour de nous. Le texte est dit par un chœur ou un narrateur à une place fixe.

Toutes ces positions des corps, ces images fixes des corps que quelqu’un peut peut-être reconnaître dans Dreams de Kurosawa, seront rafraîchis par ci, par là, avec des gags faisant référence à notre contemporanéité (le messager qui transforme la lettre en téléphone portable) ou aux stéréotypés de l’occident envers l’orient (la reprise d’une publicité de thé ?) ou encore des cantines françaises (si tu aimais le soleil… avec un autre texte… mais aussi bête, sur le pont d’Avignon…). Le jeu, s’il n’est pas dans cette sophistication gestuelle, même s’il reste toujours dans une maîtrise parfaite du corps, est souvent, ce qu’en allemand nous appelons albern. Niais, idiot, saugrenue, un peu bebête qui fait rire la populace…

Alors que la bourgeoisie européenne peut de moins en moins se payer des voyages exotiques, Olivier Py fait en sorte que l’exotisme vient devant notre porte pour qu’on ait quand même l’impression de s’ouvrir au monde, à l’autre et de faire des expériences nouvelles. Les petits gags, les cadeaux au public, les injections en français ne me donne pourtant que l’impression d’être en présence d’un nivellement d’une tradition japonaise pour le contentement du public européen. Un espèce de théâtre club-med. La fatuité de ce public occidental qui se manifeste à la fin du spectacle est à l’image des touristes européens qui s’étalent sur les plages de Bali ou ailleurs… Voir autre chose dans ce travail devient alors difficile. Là où Satoshi Miyagi voudrait défendre une féminité contre une masculinité, je ne vois qu’un schème archaïque dévolu et trouve certains propos de cette histoire, par exemple la femme qui au moment de danger de sa propre mort, après avoir été abandonné par son mari, se lamente de ne plus pouvoir être présente pour les blessures futures de son mari, problématique, pour ne pas dire d’un sexisme archaïque. Certes, il s’agirait de deux forces, ou énergies, ou symboles, ou archétype, le féminin et le masculin… merde, finissons-en !

À la sortie, des images, des phrases, des caricatures des hommes du pouvoir sont projetés sur le mur de la carrière comme pour nous rappeler que la réalité n’est pas si jolie, et la paix n’est pas là comme on veut nous faire croire à la fin de Mahanharata, et qu’à la limite, le tourisme veut nous faire oublier. Je rentre alors chez moi et je croise un concert rock… Smoke on the Water, autre animation culturelle sur la place Py… eu Pie… Et je pense à mes camarades qui sont allés voir Hyperion ce soir et ont eu cette si rare chance de faire une expérience vraie.


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